Le récent déplacement des bédouins palestiniens du village d’Ein Samia s’inscrit dans un procédé systématique qui sert le projet des colons consistant à chasser en définitive toute la population palestinienne de Cisjordanie

Fin mai, quand la nuit est tombée sur les nouveaux quartiers temporaires abritant 37 familles bédouines de la tribu des Kaabneh, privées d’abri du jour au lendemain, certains ont dormi à la belle étoile. D’autres s’entassaient dans deux tentes qu’ils avaient érigées à la hâte sur des terres fournies pour les accueillir temporairement par de généreux Palestiniens d’un village voisin.

La plupart de leurs effets personnels sont restés dans leur village, où ils avaient peur de retourner. Des colons israéliens s’y étaient précipités pour s’approprier de force leurs terres, utiliser leurs champs comme pâtures et les empêcher de revenir – débarrassant même une partie de leur mobilier.

La nuit précédente, ces familles dormaient à Ein Samia, leur village, à quelques kilomètres de leur nouvel abri temporaire. Ein Samia était leur domicile depuis plus de 40 ans, jusqu’à ce que les quelque 200 résidents en soient chassés de force du jour au lendemain le 21 mai.

Du point de vue des bédouins et des Palestiniens, Ein Samia est la preuve irréfutable que la Nakba, la catastrophe nationale palestinienne qui a accompagné la fondation d’Israël en 1948, n’est toujours pas terminée

Ce déplacement, impulsé par les violences des colons, n’est pas un incident isolé. C’est l’incarnation du modèle de « transfert silencieux » dans toute sa laideur : un procédé systématique qui sert le projet des colons consistant à chasser en définitive toute la population palestinienne de Cisjordanie occupée.

Leur succès à Ein Samia, et avant cela dans un autre village de bergers à proximité, va encourager les colons à poursuivre dans la voie qu’ils ont choisie. Ils ont déjà procédé à un nettoyage ethnique partiel des régions situées dans la vallée du Jourdain et au sud du mont Hébron.

Du point de vue des bédouins et des Palestiniens, Ein Samia est la preuve irréfutable que la Nakba, la catastrophe nationale palestinienne qui a accompagné la fondation d’Israël en 1948, n’est toujours pas terminée. Elle se poursuit presque sans interruption depuis lors ; la catastrophe n’est pas terminée. 

Israël continue d’utiliser les mêmes méthodes avec les mêmes objectifs nationaux. Son objectif ultime est un État pour tous les juifs – et uniquement les juifs, du Jourdain à la Méditerranée. Ein Samia est le modèle de ce que certains appellent la seconde Nakba palestinienne. Seule la communauté internationale peut l’empêcher de se produire.

Visite aux déplacés

Quelques jours après l’évacuation d’Ein Samia, j’ai visité le village abandonné et le refuge temporaire des familles Kaabneh. Dans le village abandonné, de faibles plaintes provenaient de la face inférieure d’une planche de contreplaqué endommagée.

En soulevant la planche, ce que j’ai vu m’a fendu le cœur : six petits chiots en boule, recroquevillés les uns contre les autres – terrifiés, tristes, faibles et assoiffés. De toute évidence, leur mère était partie avec les villageois, abandonnant les chiots à leur sort dans le désert. Cette vision était déchirante. Comment pouvions-nous les sauver ?

Les chiots en détresse n’étaient pas le seul spectacle difficile à supporter à Ein Samia. Où vivaient autrefois des bergers bédouins ne restaient plus que de maigres vestiges de leur village sur la terre aride. Il était évident qu’ils avaient fui rapidement, en panique.

C’est alors qu’un colon avec des papillotes qui faisait déjà paître d’autres animaux sur les champs abandonnés d’Ein Samia s’est tourné vers nous, proférant ce qui semblait être des menaces. L’odeur des moutons s’attardait dans l’air. Aux alentours, on a vu des tables, des fauteuils, des tapis, des sofas, une commode dépouillée de ses tiroirs, des jeux d’enfants et une BMW.

Il y avait un eucalyptus abattu, une bâche roulée, des toilettes cassées, une batterie et une télé endommagée.

Un champ à proximité était noirci et couvert de suie après avoir été incendié par les colons. L’école du village se dressait toujours au sommet d’une colline, les portes verrouillées mais toutes les vitres brisées et arrachées. Dans les classes, l’apprentissage et la vie étaient à l’arrêt.

Peut-être que la plaque avec les noms des donateurs qui ont contribué à créer cette école – parmi lesquels des ministères européens des Affaires étrangères et des organismes d’aide – rappellera aux États européens ce qui arrive aux projets financés par leurs contribuables en Cisjordanie occupée.

Désormais, les enfants de la communauté n’ont nulle part où étudier, leur école est détruite et abandonnée. Dans une vidéo tournée le dernier jour de classe, une enseignante demandait à l’un de ses élèves : « Pourquoi partez-vous ? » L’élève a répondu : « À cause des juifs. »

« Aller de l’avant et partir »

Ici à Ein Samia, au nord-est de Ramallah, le long de la route Alon près de la colonie de Kochav Hashahar, vivaient des bergers de la tribu des Kaabneh avec leurs moutons sur des terres privées louées aux habitants d’un village voisin.

Le jour de l’abandon du village, le site d’information des colons News of the Hills a écrit : « Bonne nouvelle ! Deux campements bédouins qui avaient pris le contrôle des accès près de Kochav Hashahar ces dernières années quittent la région ! […] Que Dieu soit loué, grâce à une forte présence juive dans le coin et aux bergers juifs qui l’ont réoccupé, les bédouins s’en vont – hourra ! À News of the Hills, nous souhaitons que tous les bédouins aillent de l’avant et quittent le pays. Il y a de plus verts pâturages en Arabie saoudite, allez là-bas ! »

L’école du village se dressait toujours au sommet d’une colline, les portes verrouillées mais toutes les vitres brisées et arrachées. Dans les classes, l’apprentissage et la vie étaient à l’arrêt

À plusieurs kilomètres au nord d’Ein Samia, une route de fortune mène au nouveau refuge. Dans l’une des tentes est assis le vieil homme à la tête de la communauté, Muhammad Kaabneh, père de huit garçons et onze filles nés de ses deux épouses. Pendant notre entretien, il est lucide et vif ; Jasser, l’un de ses fils, se joint occasionnellement à la conversation.

Les membres de cette communauté sont des réfugiés et des enfants des réfugiés du Néguev (Naqab), des terres dont ils ont été chassés en 1948. De là, ils ont rejoint une communauté près de Jéricho, avant d’être à nouveau chassés de force en 1967 en direction de Muarrajat. Trois ans plus tard, ils ont été expulsés par l’armée et se sont rendus dans un village où la colonie de Kochav Hashahar a plus tard été établie, les repoussant une fois de plus, à Ein Samia cette fois.

Il y a un mois encore, ils vivaient là-bas. D’une quinzaine de familles en 1980, leur communauté a plus que doublé aujourd’hui. Mais les autorités israéliennes leur ont systématiquement opposé des ordres de démolition, détruisant les structures d’habitation et les enclos de leur cheptel.

Puis sont arrivés les problèmes avec les colons, qui ont commencé à faire paître leurs animaux dans les champs des villageois – méthode éprouvée pour terroriser les habitants et s’emparer de leurs terres. Les habitants rapportent avoir été agressés, menacés et battus par les colons, alors que l’armée israélienne et la police refusaient d’intervenir.

Un membre de la communauté a récemment été arrêté et accusé d’avoir volé des moutons aux colons ; plus tard cette nuit-là, des colons ont jeté des pierres aux bergers endormis. Leurs champs ont été incendiés et les habitants estiment avoir perdu deux tonnes de céréales.

Les villageois ont décidé que la coupe était pleine. Le processus d’expulsion a pris quatre jours environ. « C’est fini, c’est fini pour de bon », a déclaré leur mukhtar (chef) avec tristesse.

Les colons sont résolus à les empêcher de revenir au village pour récupérer leurs effets personnels – tout comme l’armée israélienne avait empêché les déportés de rentrer chez eux après 1948, même si ce n’était que pour sauver leurs biens.

Gideon Levy, journaliste au journal Haaretz.

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