Alex Lantier – 16 novembre 2021


Il y a trois ans, quand les forces de la coalition dirigée par les États-Unis piégèrent un reste de l’État islamique (ÉI) dans une petite enclave près de la ville syrienne de Baghuz, l’armée américaine commit une horrifiante atrocité. Alors que des officiers de l’armée de l’air observaient la scène en temps réel via des caméras de drones, des avions de guerre américains ont assassiné au moins 80 femmes et enfants non armés avec des bombes de 500 et 2.000 livres. Les officiers ayant vu l’attaque ont demandé instamment qu’une enquête pour crimes de guerre soit ouverte tout de suite.

Ce meurtre de masse est un crime de guerre, le type de délit pour lequel les officiers nazis ont été jugés et condamnés à Nuremberg. Mais trois ans durant les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN l’ont dissimulé, jusqu’à ce qu’un article dévastateur de 4.600 mots, basé sur le témoignage d’officiers américains, paraisse samedi dans le New York Times.

70 personnes dont des femmes et enfants ont été tués, le 18 mars 2019, par des raids US près de Baghouz

Cette atrocité rappelle inéluctablement la vidéo «Collateral Murder», divulguée par la lanceuse d’alerte Chelsea Manning et l’éditeur de WikiLeaks Julian Assange, où des hélicoptères Apache américains massacrent plus d’une dizaine de civils irakiens désarmés, à Bagdad en 2007. Elle rappelle également le massacre de patients et de travailleurs hospitaliers à Kunduz, en Afghanistan, en octobre 2015, et le bombardement de fêtes de mariage qui ont fait des centaines de morts.

Mais ces actes meurtriers ne sont pas des événements isolés. Ils sont le produit des opérations criminelles de l’impérialisme américain alors qu’il cherchait à soumettre et à conquérir le Moyen-Orient et l’Asie centrale, durant trois décennies de guerres sans fin.

La révélation du meurtre de masse commis en Syrie émane d’officiers de l’armée de l’air de la base aérienne d’Al-Udeid au Qatar qui suivaient un drone de surveillance à haute résolution survolant Baghuz.

Ce jour-là, écrit le Times, le «drone militaire américain décrivait des cercles à haute altitude, à la recherche de cibles militaires. Mais il ne voyait qu’une grande foule de femmes et d’enfants blottis contre la berge d’une rivière. Sans prévenir, un avion d’attaque américain F-15E a traversé le champ haute définition du drone et largua une bombe de 500 livres sur cette foule, l’engloutissant dans une explosion frémissante. Lorsque la fumée s’est dissipée, quelques personnes se sont éloignées pour se mettre à l’abri. Puis un jet qui les traquait a lâché une bombe de 2.000 livres, puis une autre, tuant la plupart des survivants».

«Nous venons de larguer sur 50 femmes et enfants», déclara un officier qui surveillait le drone, bien que le Commandement Central américain avait déclaré au Times que 80 personnes avaient été tuées. Le Times écrit que des officiers de l’armée de l’air ont vu plus tard un nombre de morts «scandaleusement élevé» dans un autre rapport classifié.

La frappe avait été demandée par une unité des forces spéciales américaines, le détachement spécial 9. Cette unité court-circuite la chaîne de commandement et ne se coordonnait pas avec les officiers de l’armée de l’air au Qatar. Elle conseillait la milice majoritairement kurde des Forces démocratiques syriennes (FDS) qui attaquait Baghuz.

Attribuer cette atrocité à une erreur n’est pas crédible. Les combattants IS ou les civils légèrement armés de Baghuz étaient sans défense devant des drones et des chasseurs pouvant les filmer et les bombarder à volonté. Le Times admet: «Les drones de la coalition avaient parcouru le camp 24 heures sur 24 pendant des semaines et connaissaient presque chaque centimètre, ont dit les officiers, y compris les mouvements quotidiens des groupes de femmes et d’enfants qui se rassemblaient pour manger, prier et dormir près d’une rive escarpée de la rivière qui leur fournissait un abri.»

Les guerres américaines au Moyen-Orient et en Asie centrale ont été vendues à la population comme des «guerres contre le terrorisme». Le meurtre de Baghuz est cependant lui-même un acte de terrorisme destiné à démontrer que l’impérialisme américain ne reculerait devant rien pour soumettre la population.

Un avocat militaire, le lieutenant-colonel Dean Korsak, a ordonné aux opérateurs de drones et aux équipages des avions de chasse de conserver les images de l’atrocité pour les besoins de l’enquête. Il avait ensuite «signalé l’attaque à sa chaîne de commandement, disant que c’était une possible violation du droit des conflits armés – un crime de guerre – et que la réglementation exigeait une enquête approfondie et indépendante», rapporte le Times. Les préoccupations de Korsak avaient été étayées par les rapports de responsables de la CIA «alarmés» par les opérations du détachement spécial 9 en Syrie.

Ce qu’ils ont rencontré, cependant, ce fut une dissimulation orchestrée au plus haut niveau de l’État, tant sous le gouvernement républicain de Trump que sous le gouvernement démocrate de Biden.

Les forces de la coalition à Baghuz ont supervisé la dissimulation des corps. «Des images satellites prises quatre jours plus tard montrent que la rive abritée et la zone qui l’entoure, qui étaient sous le contrôle de la coalition, semblaient avoir été passées au bulldozer», écrit le Times. Il cite un ancien soldat des forces spéciales américaines, David Eubank, qui est arrivé une semaine après l’attaque: «L’endroit avait été pulvérisé par les frappes aériennes… beaucoup de terre venait d’être passé au bulldozer et la puanteur des corps en dessous – beaucoup de corps».

Le Bureau des enquêtes spéciales de l’US Air Force a ignoré avec mépris les documents de Korsak. L’un de ses responsables lui a carrément écrit qu’il ignorerait probablement son rapport. Le Bureau n’enquêtait sur des victimes civiles que s’il y avait «un potentiel d’attention médiatique élevée; une inquiétude sur un tollé de la communauté locale ou du gouvernement; une inquiétude de voir diffusées des images sensibles».

Korsak a alors contacté le bureau de l’inspecteur général indépendant du ministère de la Défense des États-Unis. Gene Tate, ancien officier de marine travaillant comme évaluateur au bureau de l’inspecteur général, insista pour que les documents de Korsak fassent l’objet d’une enquête. Une équipe du bureau de Tate a même jugé que les allégations de crimes de guerre étaient «extrêmement crédibles». Mais finalement Tate a été licencié et expulsé de son bureau par la sécurité en octobre 2020.

Après que Korsak eut envoyé son matériel à la Commission des services armés du Sénat américain, il y a plusieurs mois, le New York Timesa commencé à enquêter.

«Je m’expose à un grand risque de représailles militaires en envoyant ceci… De hauts responsables militaires américains ont intentionnellement et systématiquement contourné le processus de frappe délibérée», a écrit Korsak dans un courriel adressé à la commission.

Mais la dissimulation bipartite des crimes de l’impérialisme américain en Syrie se poursuit. La commission sénatoriale n’a pas répondu à Korsak ni à Tate. Le bureau du sénateur Jack Reed, président démocrate de la commission, a refusé de discuter de l’atrocité de Baghuz avec le Times.

Quant au Times, après avoir initialement affiché l’article en tête de son site samedi soir, il avait déjà commencé à l’enterrer dimanche après-midi. Le reste des médias a à peine traité des révélations.

Il n’est pas difficile d’imaginer ce qui se passerait si les médias américains pouvaient imputer la responsabilité de cette atrocité aux gouvernements de Syrie, d’Iran, de Russie, de Chine ou d’un autre pays dans le collimateur du Pentagone. Il y aurait des appels moralement outrés pour des réunions du Conseil de sécurité des Nations unies, des sanctions, des menaces de guerre ou des frappes de missiles américains sur Damas. Mais lorsque la responsabilité est indiscutablement celle du Pentagone, les gouvernements américain et ouest-européens la dissimulent tout simplement.

L’atrocité commise en Syrie met à nouveau en évidence les intérêts derrière l’emprisonnement d’Assange – détenu en Grande-Bretagne et risquant l’extradition et la mort aux États-Unis – et de Manning. Au cours des 30 années écoulées depuis que la dissolution stalinienne de l’Union soviétique lui a fournit une opportunité militaire de faire la guerre au Moyen-Orient, Washington et ses alliés ont dévasté l’Irak, l’Afghanistan, la Syrie et d’autres pays encore. Des millions de personnes sont mortes dans des événements dissimulés par les médias, mais dont il y a de nombreux témoins pouvant dénoncer les responsables qui ont perpétré ces meurtres de masse et ces crimes de guerre ou en sont complices.

L’atrocité de Baghuz met en évidence la vaste falsification officielle du bilan des morts en Syrie. De 2014 à 2019, alors que les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France et d’autres pays détruisaient l’enclave de l’État islamique, ils ont ordonné 35.000 frappes aériennes. «Près de 1.000 frappes ont touché des cibles en Syrie et en Irak en 2019, utilisant 4.729 bombes et missiles», note le Times. Cependant, «le décompte militaire officiel des morts civils pour toute cette année n’est que de 22 personnes, et les frappes du 18 mars ne figurent nulle part sur la liste».

Alors que Washington prétendait ne tuer qu’une poignée de personnes en Syrie, il cachait des rapports sur les masses de gens qu’il avait tués. Le Times écrit que le Pentagone avait été «submergé par le volume des déclarations de victimes civiles faites par les habitants, les groupes humanitaires et les médias d’information, et un arriéré de rapports d’évaluation des victimes civiles n’a pas été examiné pendant des mois».

Les poursuites vindicatives contre Assange et Manning – et les menaces qu’on peut supposer à l’encontre de Korsak et de Tate – visent à garantir que les crimes de guerre commis comme produit des guerres criminelles soutenues par les gouvernements démocrates comme républicains, resteront impunis.

Alex Lantier

Source: WSWS

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