Shuja’iya, Nord de Gaza, Fevier, 2024. (Mohammed Hajjar)

Avec le calme, la fumée se dissipe et la boue se dépose au fond de l’eau. Et tout remonte à la surface. Mensonges. Faux-semblants. Malaise. Émotions. La honte. La culpabilité. La vérité. Gaza.

Par Caitlin Johnstone, le 25 mars 2024

Marcher dans les rues de ce monde fantôme, regarder des gens fantômes rire, jouer et se faire plaisir comme si Gaza ne se brûlait pas, comme si les enfants ne mouraient pas de faim, comme si les gens ne perdaient pas lentement la vie, piégés sous les décombres aux côtés des cadavres de leurs proches, comme si les troupes de Tsahal n’éliminaient pas allègrement les civils avec leurs drones et leurs snipers pendant que les enfants se font amputer sans anesthésie, avec le soutien total de cette civilisation fantôme et de ses dirigeants fantômes.

Dans cet univers fantôme, plein de voitures fantômes, de bus fantômes, de trains fantômes, de pubs fantômes, de concerts fantômes, de parcs à thème fantômes, de cinémas fantômes, de festivals fantômes, de rires fantômes, de festins fantômes, d’achats fantômes, tout se passe comme avant que tout ne commence. De petits enfants courent partout, avec de la chair sur leurs os et leurs organes à l’intérieur de leur corps, comme ils sont censés l’être, sous la surveillance de parents fantômes à la tête pleine de relations sociales et de potins.

Le mois dernier, un homme s’est immolé par le feu devant l’ambassade d’Israël et a crié “PALESTINE LIBRE” pendant qu’il brûlait. Ce n’était pas un fantôme. Il était fait de chair et d’os. Il a observé ce cauchemar. Il a réagi. Il l’a abordé pour ce qu’il est.

Nous ne faisons rien de tel dans le monde fantôme. Nous regardons des écrans, nous nous empiffrons de snacks et d’alcool dans le vide béant qui nous habite, et nous focalisons notre attention sur tout ce qui peut nous empêcher de nous confronter, ne serait-ce que momentanément, à la réalité. Nous ne regardons pas Gaza. Nous regardons tout sauf Gaza.

C’est pourquoi nous continuons à jouer la comédie. Nous faisons tourner frénétiquement les engrenages de cette société fantôme comme des hamsters dans une roue, en courant de plus en plus vite pour ne pas risquer de tomber dans le piège effrayant de la réalité. C’est comme un gigantesque jeu d’improvisation théâtrale auquel nous participons tous, où la consigne est de maintenir le décor dans un état constant de mouvement frénétique.

Car nous savons tous, quelque part, ce qui se passerait si nous nous arrêtions. Nous savons tous que le calme permet à la fumée de se dissiper et à la boue de se déposer au fond de l’eau, et qu’à partir de là, la prise de conscience n’est plus qu’une question de temps. Et alors, tout remontera à la surface. Les mensonges. Les faux-semblants. Le malaise. Les émotions. La honte. La culpabilité. La vérité. Gaza.

Mais il y a une limite au temps passé à se fuir soi-même. Le temps de fuite est compté avant que, épuisé, on tombe et se retrouve à contempler le ciel sous lequel on a vécu toute sa vie. Ce monde fantôme de fraudeurs ne peut continuer à jouer indéfiniment la comédie. Rien de tout cela n’est viable. À un moment donné et de quelque manière que ce soit, la vérité finira inévitablement par éclater.

Caitlin Johnstone

Article en anglais publié sur le blog de l’auteur sous le titre Ghost Town