Traduit de l’anglais Newspeak, la Novlangue est la langue officielle d’Océania, inventée par George Orwell pour son roman 1984 (publié en 1949). Le principe est simple : plus on diminue le nombre de mots d’une langue et plus on fusionne les vocabulaires entre eux, plus on réduit les concepts avec lesquels les gens peuvent réfléchir en éliminant les finesses du langage, plus on les rend incapables de raisonner et plus ils se mettent à confondre la pensée avec l’opinion et les sensations immédiates. La mauvaise maîtrise de la langue rend ainsi les citoyens manipulables par les instruments de propagande massive tels que la radio, la télévision et les mal nommés « réseaux sociaux ».

Passés maîtres en Novlangue depuis une vingtaine d’années, les néoconservateurs américains et les Spin Doctors (1)  britanniques ont ainsi inventé une série de termes et concepts ayant formalisé la doctrine de la « Guerre contre la terreur » en vigueur depuis les attentats du 11 septembre 2001. Recadré tardivement par ses conseillers, le président François Hollande avait malencontreusement repris ces outils pour justifier l’opération Serval, lancée au Mali en janvier 2013. Visiblement, notre ministre des Affaires étrangères n’a « rien appris, ni rien oublié », déclarant – il y a quelques jours à propos de la participation française à la coalition contre l’Etat islamique : « la position de la France est guidée par la défense de nos propres intérêts. C’est aussi notre défense et notre sécurité qui sont en jeu », a martelé Laurent Fabius.

Indépendamment d’une posture qui l’a amenée à promouvoir une « école néoconservatrice française » – ayant clairement mis la main sur le Quai d’Orsay -, indépendamment du fait d’avoir régulièrement coopté des ambassadeurs et des hauts fonctionnaires « néocons » depuis qu’il a été nommé à la tête de la diplomatie française, Laurent Fabius aurait pu, à tout le moins, dresser le bilan des deux guerres menées par les Etats-Unis en Irak. Point n’est besoin d’être un spécialiste éclairé en relations internationales pour constater que leurs résultats ont été désastreux. Et, il faudra qu’un jour prochain, Laurent Fabius nous explique à quels « intérêts de la France » répond cette précipitation à participer à une nouvelle coalition improbable en Irak…

S’agit-il de garantir une nouvelle vitrine commerciale pour notre Rafale, momentanément plombé en Inde, par nos brillantes postures anti-Poutine notamment ? S’agit-il de faire plaisir aux Saoudiens à qui l’on ambitionne de vendre différents systèmes d’armements très coûteux ? S’agit-il de faire plaisir simultanément à Tel-Aviv dont la sécurité semble plus importante aux yeux de nos décideurs diplomatiques que celle de la France éternelle ? En tout cas, sur le plan de la sécurité de la France, puisque Laurent Fabius l’invoque pour justifier notre dernier engagement militaire, il ne faudrait pas nous faire prendre des vessies pour des lanternes ! Non seulement les intérêts français en Irak ne sautent pas aux yeux, mais notre sécurité y est encore moins conditionnée par un alignement sur la dernière initiative américaine dont on sait déjà qu’elle sera aussi foireuse que les précédentes !

Bel exemple de Novlangue, les « éléments de langage » de la conférence internationale sur l’Irak qui vient de se tenir à Paris et notre engagement en fanfare dans la coalition contre l’Etat islamique, constituent au contraire le meilleur moyen de fabriquer de l’insécurité. Le sort d’Hervé Gourdel, enlevé par le groupe jihadiste « Jund al-Khilafa » en Kabylie, n’est qu’un avant-goût des menaces qui ne manqueront pas de cibler notre pays. Encore une fois, à quelle impérieuse nécessité répond cet affichage militaire dont la faiblesse des moyens fragilise encore plus la crédibilité de nos armées dont on continue pourtant à réduire les moyens ???

Autant les raisons de notre engagement militaire en Afrique de l’ouest, avec les opérations Barkhan (Sahel) etSangaris (République centrafricaine) répondent à des intérêts et des questions de sécurité et de proximité évidentes, autant nos « frappes » en Irak fabriquent dialectiquement des facteurs d’insécurité dont nous aurions pu nous passer. Inutile d’insister longuement sur le poids grandissant de nos populations musulmanes françaises, inutile aussi de souligner les contraintes géographiques et géopolitiques de nos voisinages méditerranéens pour immédiatement comprendre et admettre l’inutilité, la dangerosité et la stupidité d’une participation française à une nouvelle coalisation « occidentale » engagée en Orient.

Les hésitations turques font sourire, sinon pleurer tant Ankara (membre éminent de l’OTAN) a soutenu et continue à soutenir les jihadistes de l’Etat islamique. L’hypocrisie de l’Arabie saoudite et des autres pays du Golfe est encore plus scandaleuse, alors que ces ploutocraties financent les jihadistes radicaux depuis des décennies avec la bienveillance des Etats-Unis… Quant à la « participation active » de nos « alliés de la péninsule arabique » aux opérations militaires, saluée avec des trémolos dans la voix de part et d’autre de l’Atlantique, elle se borne – bon gré mal gré – à ne pas interdire l’envol de nos missiles et de nos avions depuis leur sol ou leurs eaux territoriales. Enfin, cerise sur le gâteau : interrogé sur le fait de savoir si Paris pourrait étendre ses « frappes » aériennes en Syrie, base arrière de l’Etat islamique, Laurent Fabius réitère la position officielle de la France, qui est d’apporter un soutien à l’ « opposition syrienne modérée » luttant contre le régime du président Bachar al-Assad. Il faudra nous dire aussi, un de ces jours prochains, qu’elle est vraiment cette fameuse « opposition syrienne modérée » invoquée comme la Pythie par tous les « idiots utiles » de l’islamisme sunnite (notamment nos experts cathodiques qui inspirent les néocons du Quai)… Il est vrai que notre ministre des affaires étrangères disait récemment encore que « les gars d’Al-Nosra font du bon boulot… » Bien qu’entrés en lutte contre Dae’ch (l’Etat islamique), les barbus de Nosra n’en restent pas moins affiliés à Al-Qaïda, peut-être soudainement entrée en modération…

Les décideurs de la cellule diplomatique de l’Elysée et d’ANMO (direction Afrique du nord/Moyen-Orient du Quai) continuent à penser que Bachar Al-Assad sera renversé par un coup d’Etat. Ils répètent depuis l’été 2011 que le président syrien « dégagera », comme ont dû le faire Ben Ali, Moubarak et Kadhafi. Aux dernières nouvelles, Bachar est toujours là et bien là. Les services turcs ne nous aideront pas à traiter le retour au pays des quelques 800 jidahistes d’origine française engagés en Irak et en Syrie. Un jour ou l’autre les services français seront obligés de reprendre langue avec leurs homologues syriens. A ce jour, la seule question qui vaille est de savoir à quelle sauce nous devrons manger notre chapeau…

Par Etienne Pellot (Date de parution: 24/9/2014)

(1) Un « spin doctor » est un conseiller en communication et marketing politique agissant pour le compte d’une personnalité politique, le plus souvent lors de campagnes électorales. Le terme est devenu porteur d’une connotation négative : la pratique a montré que le spin doctor n’agit pas toujours de façon morale notamment du fait de l’emploi de la technique dite du Storytelling.

Source: http://www.espritcorsaire.com/?ID=451/Etienne_Pellot/

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