Percevoir le déclin social comme une menace à la sécurité nationale pourrait pousser les conservateurs à changer leur politique

Micah Zenko, qui travaillait auparavant au Council on Foreign Relations et qui travaille maintenant pour Chatham House, est l’un des meilleurs analystes de la politique de sécurité des États-Unis. Il affirme dans le tweet ci-dessous:

« La menace la plus grave à la sécurité nationale est l’indifférence collective devant la détérioration régulière du niveau de vie des Américains »

Son tweet répondait au rapport  du National Center for Health Statistics (CDC) de 2017 sur la mortalité aux États-Unis. Ses principales conclusions sont les suivantes :

  • L’espérance de vie de la population américaine est tombée à 78,6 ans en 2017.
  • Le taux de mortalité par âge a augmenté de 0,4 %, passant de 728,8 décès pour 100 000 habitants en 2016 à 731,9 en 2017.
  • Les taux de mortalité par âge ont augmenté de 2016 à 2017 pour les groupes d’âge de 25 à 34 ans, de 35 à 44 ans et de 85 ans et plus, et ont diminué pour le groupe des 45 à 54 ans.

L’année dernière, pour la troisième année consécutive, l’espérance de vie aux États-Unis a diminué et la mortalité a augmenté.

Cela ne s’était produit qu’une fois : entre 1915 et 1918. Les causes en étaient la grippe espagnole, qui, à elle seule, avait tué 675 000 personnes aux États-Unis, et la première guerre mondiale. Cette baisse de l’espérance de vie a été extrêmement importante, mais l’augmentation qui a suivi la fin de l’épidémie et de la guerre l’a été tout autant. Le phénomène actuel est différent.

On s’attendrait à ce que, dans un pays du « premier monde* » comme les États-Unis, l’espérance de vie augmente chaque année en raison des progrès scientifiques en médecine, d’un environnement plus sain, d’une réduction des accidents, et de l’absence de grandes épidémies et de guerres. C’est ce que l’on constate dans d’autres pays développés. Seuls les États-Unis connaissent une telle baisse de l’espérance de vie et pourtant ils ne partaient pas de bien haut. Dans les statistiques de 2015 de l’Organisme mondial de la santé (OMS) et de l’ONU sur l’espérance de vie par pays, les États-Unis se classaient aux 31e et 43e rangs. Ils vont encore reculer avec les nouvelles données.

Les principales causes du déclin actuel sont une augmentation des overdoses de drogue et des suicides :

Depuis 1999, le nombre de décès par overdose a plus que quadruplé. Les décès attribués aux drogues ont été près de six fois plus nombreux en 2017 qu’en 1999.  […]

Dans l’ensemble, les suicides ont augmenté d’un tiers entre 1999 et 2017, selon le rapport. En Amérique urbaine, le taux est de 11,1 pour 100 000 habitants ; dans les régions les plus rurales du pays, il est de 20 pour 100 000.

Ce n’est pas seulement la baisse de l’espérance de vie qui prouve que les États-Unis sont un pays en moins bonne santé. La mortalité maternelle et infantile a également augmenté au cours de la dernière décennie et est beaucoup plus élevée que dans les autres pays développés. Tous ces indicateurs sociaux montrent qu’un société est en déclin.

En l’absence de guerre, le seul autre pays industrialisé qui ait connu une longue chute de ces indicateurs sociaux a été la Russie au début des années 1990.

En 1976, Emmanuel Todd, un anthropologue et démographe français, a prédit la chute de l’Union soviétique à partir d’indicateurs tels que l’augmentation des taux de mortalité infantile. En 2001, Todd a écrit Après l’empire: Essai sur la décomposition du système américain, dans lequel il analyse des tendances similaires aux États-Unis et prédit sa chute en tant que seule superpuissance :

Todd note certaines tendances américaines inquiétantes, telles que la stratification croissante fondée sur les diplômes et « l’obsolescence d’institutions politiques non réformables ». C’est de plus en plus le reste du monde qui produit pour que les Etats-Unis puissent consommer.

Todd verra sûrement les statistiques sanitaires actuelles des États-Unis comme une confirmation que la chute de l’empire est proche.

C’est la raison pour laquelle Micah Zenko qualifie l’indifférence politique à l’égard de la santé sociale de « plus grave menace à la sécurité nationale ».

C’est la « réforme de l’assurance maladie » de Bill Clinton qui a appauvri systématiquement la population. La crise actuelle des overdoses a commencé sous l’administration Obama et ils n’ont rien fait pour l’endiguer. La « réforme » d’Obama du système d’assurance maladie a écarté l' »option publique » qui aurait donné une protection sociale à tous ceux qui n’avaient pas les moyens de payer des assurances privées. Comme de nombreux démocrates sont sous la coupe des grandes entreprises pharmaceutiques, il y a peu d’espoir que le changement vienne de leur côté.

Mais si le déclin social des États-Unis est appréhendé en termes de « sécurité nationale », les conservateurs pourraient commencer à s’en préoccuper.

Un premier signe que cela pourrait effectivement se produire est un article de la très conservatrice National Review qui reconnaît que le déclin de l’espérance de vie et les problèmes de drogue exigent des changements fondamentaux de politique :

Une partie des Conservateurs pleins de bonnes intentions croit que le fait de perdre de vue la croissance économique entraînera une stagnation de plus en plus grande, tandis que d’autres (comme [Oren] Cass) croient que nous devons créer une économie dans laquelle plus d’individus pourraient être productifs, même si cela se faisait au détriment de la croissance du PIB.

[…]

Est-ce qu’un meilleur financement des programmes de formation des travailleurs, par exemple, permettrait de calmer l’angoisse existentielle qui entraîne un abus de drogues ? Peut-on espérer que l’augmentation des offres d’emploi, résultant de la Loi sur les réductions d’impôt et l’emploi, contrebalance le vide que les gens tentent de combler en buvant ou en se droguant ? La moralisation de la société civile suffira-t-elle à reconstruire un tissu social en charpie qui abandonne trop de gens à la solitude ? 

Rien de tout cela n’est suffisant à lui tout seul, mais la réflexion entamée par Cass et d’autres semble annoncer une certaine volonté de s’attaquer à ce défi.

Je ne suis pas d’accord avec ce que dit Oren Cass dans son article ou son livre sur le travailleur américain, mais je trouve de bonne augure que les conservateurs américains commencent enfin à voir les problèmes que leurs politiques engendrent et à envisager des changements qui vont même jusqu’à remettre en cause leur obsession de croissance à tout prix. C’est la première étape d’un long chemin vers de meilleures politiques sociales et économiques.

Mais, étant donné la corruption institutionnalisée du Congrès, ce que Todd appelle « l’obsolescence d’institutions politiques non réformables », un changement pourra-t-il se produire ?

Moon of Alabama

Note :

*Division économique des trois mondes pendant la guerre froide : Premier monde : Pays capitalistes avec une économie de marché. Deuxième monde : Pays socialistes avec une économie planifiée. Tiers monde : Pays en développement.

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