Paru le 11 juin 2018 sous le titre Truth, Truthfulness and Palestine

Conférence donnée le 10 juin 2018 par Gilad Atzmon, intitulée: « Vérités profondes contre mensonges de l’État profond »

Traduction de l’anglais par Sylvie Jolivet pour Arrêt sur info

Une société qui va bien n’a nul besoin d’un « mouvement pour la vérité ». Mais nous autres, Américains, Britanniques, Français et Allemands n’allons pas très bien et les prétendus « mouvements pour la vérité » ne nous ont pas amenés vers plus de lumière. La question à se poser est : pourquoi ?

Il y a une réponse possible : les « mouvements pour la vérité » offrent un terrain idéal aux organisateurs d’une opposition contrôlée – ces personnes qui ne cessent de passer au crible toute remise en cause de la vérité en affirmant qu’eux savent « ce qu’est la vérité », en quoi elle consiste et qui sont ses ennemis.

Karl Popper postulait que, puisqu’une série d’expérimentations ne suffit pas pour valider une théorie, il fallait recourir à une méthodologie basée sur sa réfutabilité. Nous avons les moyens de réfuter une théorie ou une « vérité » scientifique, mais nous n’avons pas la possibilité de la valider par le biais d’expérimentations. Si vous affirmez par exemple, que « Le soleil se lève à l’Est » est une théorie scientifique valide, il suffirait d’un seul matin où le soleil apparaisse à l’ouest pour réfuter votre théorie. Si le questionnement à propos du « bâtiment 7 » (du World Trade Center) ne nous indique pas quelles responsabilités se cachent derrière les événements du 11 septembre, il permet tout au moins de réfuter le récit officiel qui en est donné. Par ailleurs, les lois mémorielles, comme celles sur le négationnisme (et l’antisémitisme) en Europe, ou sur la Nakba en Israël, servent à contrer toute falsification, remise en cause ou discussion scientifique sur le passé. L’existence de telles lois indique qu’au lieu de nous aider à nous approprier notre passé, certains groupes veulent à tout prix nous empêcher de faire la lumière sur ce qui est réellement arrivé.

Dans son livre intitulé « Heidegger et les juifs », le philosophe français Jean-François Lyotard observait que tout en prétendant nous raconter le passé, « l’histoire » est, la plupart du temps, institutionnellement occupée à dissimuler notre honte. Par exemple, les Américains gomment la brutalité de l’esclavage, les Britanniques celle des crimes de leur Empire, les Juifs se défaussent de tout questionnement sur leurs responsabilités dans la suite d’événements désastreux de leur histoire, etc. En bref, plutôt que nous contenter d’apprendre l’histoire de la bouche des historiens, nous pourrions tirer un meilleur profit d’une approche psycho-analytique aidant à comprendre ce que les historiens s’évertuent à dissimuler. Nous pourrions nous demander pourquoi l’Amérique construit un Muséum de l’Holocauste dans chacune de ses villes, ou pourquoi les Britanniques ont transformé leur musée des guerres impériales en un sanctuaire de l’Holocauste. Ou encore,  éventuellement comprendre par quelle miraculeuse coïncidence, ont eu lieu le même jour en Israël la plus importante “Gay Pride parade de la région”et le déploiement de centaines de snipers israéliens le long de la bande de Gaza, ayant reçu l’ordre de tirer sur tout Palestinien qui essaierait de s’évader de son camp de concentration de Gaza. Le libéralisme d’Israël vis-à-vis du mouvement LGBT est à proprement parler une stratégie de communication progressiste, destinée à masquer une politique raciale répressive envers sa population autochtone.

Mais il y a matière à rester optimiste. Contre toute attente, et malgré l’offensive menée contre l’honnêteté, la vérité a la capacité unique d’apparaître au grand jour.

Au cours de cette conférence, nous examinerons la Palestine et Israël sous l’éclairage de la vérité et de la véracité, et découvrirons qu’à compter de ce jour, nous sommes tous des Palestiniens (des opprimés). Comme eux, nous ne sommes pas autorisés à prononcer le nom de nos oppresseurs.

Trump et la véracité

S’il est des vérités que l’on divulgue involontairement, le Président Trump en détient le record, ou du moins y aide-t-il avec brio. Examinons par exemple sa décision de transférer l’Ambassade américaine à Jérusalem. Une décision politiquement cataclysmique, qui a été globalement critiquée par toutes les personnes raisonnables mais qui a, en réalité, permis de faire apparaître la vérité.

A peine quelques heures après l’annonce télévisuelle de Trump, le président palestinien Mahmoud Abbas a informé le vice-président Pence, alors en visite dans la région, qu’il était « persona non grata » à Ramallah. En réaction à la décision de transfert, le Président Abbas a déchu l’Amérique de son rôle de négociateur, puisqu’elle était partie prenante dans le conflit. C’est en fin de compte la décision de Trump qui a révélé le pot aux roses. L’Amérique a bel et bien pris position dans le conflit, et pourrait aussi bien être une colonie israélienne.

La vérité sur la portée de la « solidarité juive »

Au cours des deux dernières décennies, le mouvement de solidarité avec la Palestine s’est transformé en un gadget, otage de la « solidarité juive ». Les résultats ont été dévastateurs. Le droit au retour, qui est par excellence le problème fondamental des Palestiniens, a été pratiquement gommé et remplacé par une terminologie flatteuse pour Israël, du style « Fin de l’occupation » – de jolies petites phrases qui sonnent agréablement, mais qui reviennent, en réalité, à légitimer l’existence de l’État d’Israël d’avant 1967. Voici d’autres slogans que l’on a associés au conflit israélo-palestinien :  apartheid, colonialisme, colonialisme des colons et, pourquoi pas, mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions). Une terminologie trompeuse véhiculant l’image d’un conflit comme un autre, un conflit qui ne serait pas le premier dans l’histoire. Naturellement, cette idée est fausse et proprement abusive. Le sionisme s’appuie sur l’idée absurde que les Juifs auraient le droit de revenir sur leur « terre natale »…  après  2000 ans. Qui d’autre oserait prétendre à un tel droit universel ? Mon musicien batteur italien peut-il revendiquer ma maison à Londres sous prétexte qu’il est le descendant d’un Romain ?

Mais la décision de Trump à propos de Jérusalem a rappelé aux Palestiniens que le déni de leur Droit au retour est au centre de leur problème. C’est pour ce Droit qu’ils doivent se battre, pour lui et rien d’autre. Nous assistons depuis mars à leurs gigantesques manifestations à la « frontière » de Gaza [le long du grillage qui emprisonne sa population, ndlr]. Une mobilisation qui leur a coûté de nombreuses vies. Des centaines de personnes tuées [133 à ce jour, ndlr] par des snipers israéliens, des milliers d’autres blessées [33 000, ndlr], mais c’est la vérité qui l’emporte. Cet actuel mouvement de résistance a plus d’impact que 20 ans de mouvements d’une vaine solidarité dévoyée. Israël est maintenant sur la défensive : il est culturellement et spirituellement boycotté. Ces derniers jours, le premier Ministre Netanyahou a dû faire la tournée de toutes les capitales européennes importantes pour quémander un soutien sur l’Iran. Il a trouvé portes closes. L’équipe argentine de football a annulé son déplacement en Israël. En parcourant la presse israélienne aujourd’hui, j’ai appris que de plus en plus de municipalités espagnoles bannissent Israël de toute manifestation culturelle israélienne. Ces mesures sont une réaction directe à la barbarie d’Israël à Gaza et au-delà.

Tuer de loin (à distance)

Le philosophe autrichien Otto Weininger a consacré son pertinent ouvrage « Sexe et caractère » à une déconstruction rigoureuse du « caractère féminin » et a suggéré dans sa conclusion que le mâle juif était une femme. Weininger s’est suicidé peu de temps après, n’assumant probablement pas d’être lui-même un juif efféminé.

Consciemment ou non, le sionisme a pris Weininger très au sérieux. A sa naissance, le sionisme se considérait comme une usine à mâles dominants. Il a donné vie aux nouveaux israéliens – les Sabras, en référence à la figue de barbarie. Aux yeux des sionistes, le juif assimilé de la diaspora n’avait rien qui le distinguait extérieurement mais intérieurement, il était calculateur et pingre. Par opposition, les nouveaux Sabras israéliens étaient extérieurement rudes et durs, mais doux et humains intérieurement.

La profession de foi des sionistes était de créer l’homme juif nouveau, et de faire de lui ou d’elle un guerrier. Des guerriers capables de combattre pour leur cause, contrairement à leurs cousins de la diaspora qui, aux yeux des sionistes, s’étaient docilement couchés, tels des agneaux au moment de l’abattage.

L’histoire des Israéliens laisse penser que ce projet a opéré, pendant un temps. Dans les premiers jours d’Israël, les jeunes hébreux voulaient se battre et mourir. Et ils remportèrent d’ailleurs un certain nombre de victoires (celles de 1948, de 1956 et de 1967). J’ai moi-même été éduqué dans cet environnement spartiate. Mes camarades et moi étions prêts à nous sacrifier sur l’autel du nationalisme juif. Cette époque est clairement révolue. L’armée israélienne n’est plus une armée victorieuse. Elle n’a plus à son actif une suite de victoires décisives, elle est même souvent battue, mise en demeure de quitter le champ de bataille la queue entre les jambes.

Ce à quoi nous assistons depuis deux mois sur la frontière avec la bande de Gaza révèle le côté visionnaire du constat établi par Weininger. Cette fois encore, la vérité a été, malgré tout, dévoilée. L’armée israélienne est une armée qui tue de loin. C’est au fond une armée barbare et criminelle, assujettie à la couardise de ses soldats.

Cela fait des décennies que le commandement militaire israélien menace de marcher sur Jérusalem. D’un point de vue militaire, il est difficile d’affronter des centaines de milliers de Palestiniens marchant vers leurs terres, leurs maisons, leurs villes et leurs villages. Il est naturel que les généraux craignent des incidents aux conséquences imprévisibles. Allez prévoir comment un soldat armé et isolé va réagir quand il se retrouvera encerclé par des centaines de Palestiniens affamés – restera-t-il sur place pour défendre sa position ou détalera-t-il pour se mettre à l’abri ? Et côté force aérienne, pouvons-nous être certains que le pilote d’un F-16 lâchera sa bombe au napalm sur des Palestiniens non armés qui marchent en direction de Tel Aviv ? Visiblement, la réponse à ce dilemme a été trouvée : tuer à distance.

Israël a déployé des milliers de snipers à Gaza. L’ordre a été donné de tuer à distance. Cela ne colle pas exactement avec l’image héroïque sioniste du guerrier prêt à se battre de front avec son ennemi. Et il n’y a pas que les snipers. Les pilotes israéliens envoient à distance des fusées sur Gaza en survolant le désert du Néguev ou la mer. Pilotes et snipers sont assistés par des douzaines de drones eux-mêmes télécommandés par des gars et des filles installés dans des unités sécurisées et confortables avec air conditionné.

Reconnaissons ce mérite au diagnostic d’Otto Weininger. Selon toute apparence, la mutation en mâles dominants dont rêvaient les sionistes a échoué.

Nous sommes tous des Palestiniens (des opprimés)

En Occident la vérité, nous le savons, est attaquée. Pas besoin d’être un génie pour identifier les éléments qui voient dans la vérité une menace et cherchent à empêcher toute investigation pour la trouver. Les ficelles politiques imaginées pour empêcher que la vérité et la véracité émergent sautent aux yeux. La présente conférence a eu un moment pour titre « Forum sur la Gauche en décomposition». C’est la plate-forme des universitaires et des humanistes qui a dévoilé cette honte que la gauche en pleine dérive ne peut assumer. Comment cela lui est-il arrivé ? C’est assez simple à expliquer. A un moment, la bonne vieille Gauche a été récupérée par la soi-disant « Nouvelle » Gauche – sorte de ramassis corrosif d’idéologies dont le but est d’éradiquer vérité et véracité.

La croisade anti-vérité de la Nouvelle Gauche se fait par deux moyens. Le premier est la politique identitaire – une grossière tentative de division qui veut nous apprendre à nous exprimer « en tant que » femme, juif, lesbienne, Noir…etc. Cette politique nous a consciemment ou non détournés de l’authenticité et de la pensée authentique. Au lieu de réfléchir pour nous-mêmes, nous avons appris à penser « en tant que », faisant partie d’un groupe (de juifs, de trans, de gays…)

L’autre moyen, est la stratégie du « politiquement correct ». Fondamentalement cette culture consiste en une politique interdisant toute opposition politique. Curieusement, c’est exactement ce critère qui définit un discours autoritaire et tyrannique. En vérité, les conditions de la tyrannie ne sont rien à côté de la culture du politiquement correct puisque cette dernière est basée sur l’auto-censure. Elle bride notre capacité à nous exprimer authentiquement, et peut même dangereusement aller jusqu’à nous empêcher d’avoir une pensée indépendante.

Tout cela m’amène à conclure que dans le monde où nous vivons, nous sommes tous des Palestiniens. La Palestine ne se résume pas à un conflit lointain. Elle est présente, tout autour de nous ; à l’image de son peuple, nous sommes incapables de nommer explicitement nos oppresseurs. Comme lui, nous avons vu notre contestation mise à l’épreuve du compromis. En Grande-Bretagne, la police vient frapper à votre porte dès que vous tweetez vos pensées sur Israël et son Lobby. L’Amérique est en train de la rattraper. Comme celle des Palestiniens, notre vérité a été piratée, mais elle n’a pas été assassinée.

Nous voyons donc que la vérité est un concept qui a la peau dure. Elle peut émerger contre toute attente. Que cela nous plaise ou non, la vérité éclatera au-dessus de nos têtes comme elle a éclaté au-dessus de Gaza et de la Palestine ces derniers mois. Elle peut même ne pas se trouver là où nous nous attendons à la trouver.

Otto Weininger nous a enseigné que « dans l’art, la réalisation de soi était la réalisation du monde ». Selon lui, l’artiste accède à la vérité par l’introspection. Si nous essayons de donner une portée plus universelle à sa pensée, nous pouvons en déduire que la vérité nous apparaît parce qu’elle est en nous. Vous ne la trouverez pas en observant le monde, ni en lisant la presse, ni en écoutant CNN, la BBC ou le Guardian. Ni à l’université ou dans les brochures de prétendus mouvements pour la vérité. La vérité se fait jour parce nous la trouvons en nous-mêmes. Nous tombons sur elle lorsqu’en état d’incrédulité, nous fermons nos yeux. Elle nous apparaît lorsque nous regardons en nous, et apprenons à être attentifs à notre voix intérieure, celle de la raison et de l’éthique.

La vérité n’est pas une expérience personnelle ésotérique. Elle est au contraire ce noyau d’humanité que nous avons tous en commun. C’est elle qui nous unit, elle aussi qui transcende nos affiliations politiques, notre identité, notre genre, notre race, notre appartenance ethnique ou notre biologie. Comme en Palestine, dans un avenir plutôt proche que lointain, nous prendrons conscience que la vérité, autrement dit notre vérité, celle que nous partageons, est la seule chose pour laquelle cela vaut le coup de se battre !

 

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