Siège Assemblée populaire Gagauzian. Comrat, Moldova. Image Wikipedia

Guy Mettan, journaliste indépendant

28 octobre 2022

Si l’on entend beaucoup les pays Baltes et la Pologne dans le conflit en Ukraine, les pays du front sud sont en revanche très discrets. Un forum sur la paix et la neutralité à Chisinau et diverses rencontres organisées à l’occasion des élections bulgares du 2 octobre m’ont permis de visiter la Moldavie, la Roumanie et la Bulgarie au début du mois. Le moins qu’on puisse dire est que j’en suis revenu avec des sentiments mitigés, et même assez accablé par le climat de déréliction dans lequel semblent baigner les peuples de ces pays.


Exiguë, enclavée, sans ressources naturelles, vivant essentiellement de sa production agricole et viticole, coincée entre les grands voisins roumain et ukrainien d’une part et tiraillée entre ces géants que sont l’Union européenne et la Russie d’autre part, la Moldavie, avec ses trois petits millions d’habitants, est sans nul doute le plus mal loti des trois. Mais elle y est habituée et ne s’en formalise pas trop. Les Moldaves savent que l’histoire et la géographie les ont placés au mauvais endroit. Comme le fait remarquer ce conseiller de la Présidente pro-européenne Maya Sandu, «c’est seulement la deuxième fois en mille ans que nous vivons trois décades consécutives d’indépendance et de paix.» Entre les Mongols, les Turcs, les Polonais, les Cosaques, les Russes, les Roumains ou les Allemands, la Moldavie a enchainé les invasions, répressions, déportations et guerres entre voisins.

Le pays est profondément divisé, politiquement et géopolitiquement, constate-t-il. Trois camps s’affrontent, les atlantistes pro-européens de Maya Sandu, actuellement au pouvoir, les socialistes jugés pro-russes de l’ancien Président Igor Dodon, et le parti Egalité, de tendance conservatrice mais pro-russe lui aussi, fondé par l’oligarque Ihor Shor actuellement réfugié en Israël et qui organise depuis plusieurs mois des manifestations anti-gouvernementales devant le Parlement. Un sondage récent a montré que 43% de la population s’exprime exclusivement en russe sur son portable. «Comment trouver une majorité pour voter pro-Moldave?», se demande-t-il avec ironie.

Il a parfaitement conscience de vivre dans un pays attachant mais impossible. Il me cite en exemple la fameuse Transnistrie, russophile à 200% et censée être l’ennemie du pouvoir, mais sans laquelle ce même pouvoir ne pourrait vivre puisque la province rebelle fournit l’essentiel de son gaz et de son électricité. Approvisionnée en gaz russe à travers l’Ukraine (malgré la guerre), Tiraspol le revend en effet à Chisinau tout en le brûlant pour faire tourner une aciérie dont la production est achetée par l’Union européenne! Sauf que ce gaz n’a jamais été payé depuis trente ans, ni par les uns ni par les autres, si bien que le montant cumulé de la dette envers Gazprom atteint 7 milliards de dollars (60% du PNB moldave), dette qui deviendrait immédiatement exigible en cas d’adhésion du pays à l’UE.

Avec le regain de tension provoqué par la guerre en Ukraine, le pays se trouve sommé de choisir entre les deux empires, l’européen et le russe, qui se livrent une bataille sans merci. Tous les dirigeants occidentaux, de Blinken à Macron, ont fait le pèlerinage de Chisinau ce printemps pour sommer la Moldavie de prendre des sanctions contre la Russie, dont, outre l’énergie, elle dépend également pour ses exportations alimentaires. Le pays accueille des centaines de milliers de réfugiés ukrainiens et est soupçonné, malgré sa neutralité inscrite dans la Constitution, de servir de plaque tournante au trafic avec l’Ukraine. Promue officiellement candidate à l’UE, elle croule désormais sous les propositions de livraisons d’armes, les offres de coopération, les subventions aux médias tandis que les ONG soutenues par Bruxelles prolifèrent. Une course contre la montre est engagée pour détacher la population moldave de son tropisme russophile. L’UE y a dépêché ses meilleurs agents d’influence tandis que les Etats-Unis viennent d’acquérir cinq hectares au milieu de la capitale pour y construire leur nouvelle ambassade, en démolissant au passage le stade construit par les Soviétiques. Un chantier gigantesque pour un si petit pays mais qui permet d’y installer des centres d’écoute enterrés et de faire du passé table rase…

Mais les jeux ne sont pas encore faits. La présidente, élue comme Zelensky sur un programme anti-corruption, commence à être rattrapée par les affaires malgré une presse aux ordres. Roumaine de passeport et formée aux Etats-Unis comme la plupart de ses homologues baltes, scandinaves ou géorgienne, on l’accuse de négliger les affaires locales, d’être sans cesse en voyage et de poser en permanence aux côtés des dirigeants occidentaux, du secrétaire général de l’OTAN à l’empereur du Japon et au roi Charles III. Un sondage effectué en septembre dernier par le groupe de réflexion Intellect montre que 39% de la population approuve le projet d’adhésion à l’UE contre 38,5% qui le désapprouve, que 20% seulement soutient les sanctions anti-russes de l’UE (contre 59% qui les rejette) tandis que 73% s’oppose à une reprise de ces mêmes sanctions par la Moldavie. La neutralité est plébiscitée par plus de 50% des gens contre environ 20% qui préféreraient adhérer à l’Union européenne ou au contraire à l’Union eurasiatique (18%). L’aide aux réfugiés ukrainiens est en revanche plébiscitée par trois quarts des Moldaves.

Dans ce contexte explosif, l’ancien Président socialiste Igor Dodon, assigné à résidence sous l’accusation de corruption, ne voit qu’une issue pour sauver son pays de la désintégration: un accord entre grandes puissances, qui reconnaîtrait sa neutralité sur le modèle autrichien de 1955. Une visite en Gagaouzie, le fief de la petite minorité turque orthodoxe du sud du pays, et en Transnistrie, confirme en tout cas que ces deux régions sont prêtes à faire sécession et à imiter les provinces du Donbass en cas d’adhésion du pays à l’UE et à l’OTAN. Vassili, ancien député communiste et président du consistoire de l’église orthodoxe gagaouze à Comrat – un syncrétisme qui surprend en Occident mais assez répandu ici – est catégorique: pas question d’adhérer. En Transnistrie, les passants rencontrés partagent le même avis: plutôt mourir que de passer sous la tutelle occidentale. Ceux-là attendent avec impatience que l’armée russe rompe le siège de Kherson et vienne frapper à la porte de la Moldavie.

Une hypothèse que n’exclut pas Igor Dodon, qui pense que les Russes respecteront les frontières légales du pays et aideront à résoudre le conflit avec la Transnistrie en échange de la neutralité effective du pays. A ce stade, il voit trois scénarios de sortie de crise. Le premier est celui d’un chaos de type libyen: fuite en avant, anarchie, conflits politiques, désintégration économique. Le second, son préféré, est celui dit du «Congrès de Vienne»: Européens et Russes se remettent à négocier, le pays est réunifié et déclaré neutre, gouvernement et opposition collaborent pour relancer le pays sur de nouvelles bases; le troisième est le prolongement de la tendance actuelle: l’adhésion masquée à l’UE et à l’OTAN se poursuit en douce, jusqu’à ce que la Russie décide d’y mettre le holà, comme en Ukraine, et annexe la Transnistrie et la Gagaouzie révoltées au terme d’un conflit armé (ou pas). Les paris sont ouverts.

Faisons escale maintenant en Roumanie, où j’ai rendez-vous à Bucarest avec mon mentor roumain, Petru Romosan, qui m’a proposé de me faire découvrir sa ville. Poète, éditeur, graphomane impénitent, Petru lit mes livres, traduit et publie mes articles en roumain depuis quelque temps. Sa devise pourrait être «Dissident un jour, dissident toujours». Lauréat du Prix national de poésie à 21 ans, sous l’ère Ceaucescu, il a fini par prendre en grippe un régime devenu paranoïaque. Dans les années 1980, lui et sa femme ont réussi à passer à l’Ouest et à s’installer à Paris où ils ont travaillé dans l’édition jusqu’à la fin des années 1990. Rentrés à Bucarest, ils y ont fondé leur propre maison et publié plus de 300 titres en vingt ans. Fin 2019, peu avant la crise du Covid, la Securitate, toujours active, a mis le feu aux deux locaux avoisinants, dévastant leurs archives, leurs ordinateurs et leur stock de livres. Depuis lors, il écrit.

C’est que, bien que rentré dans un pays désormais estampillé démocratique et intégré dans le camp du bien, notre homme n’a rien perdu de sa verve critique. Comme les deux Alexandres russes, Zinoviev et Soljenitsyne, il a persévéré dans la dissidence et continué à publier des livres critiques sur les nouvelles autorités. La raison? Elle tient en deux phrases: «Ce sont toujours les mêmes bandits qui sont au pouvoir, la même clique. Sauf qu’hier elle prenait ses ordres au Kremlin tandis qu’aujourd’hui elle les prend à Washington.» KGB ou CIA, les esclaves ont changé de maitre mais gardé les mêmes méthodes et liens de vassalité. Et en effet, la Roumanie, qui est un monde en soi, opaque et impénétrable pour le reste de l’Europe, sert de relai fidèle et discret à l’UE et à l’OTAN dans leur guerre contre la Russie. Les Roumains, échaudés par l’histoire, n’apprécient pas les Ukrainiens. Mais ils fournissent docilement à l’Occident tout ce dont il a besoin. Celui-ci peut y masser ses troupes et ses matériels et utiliser en toute quiétude ses bases militaires, ses ports et ses chemins de fer pour y faire transiter les armes et le blé. Signe des temps, à côté de l’immense palais si décrié de Ceauscescu, on construit une nouvelle cathédrale, tout aussi monstrueuse. Autres temps, mêmes goûts pour les constructions mégalomaniaques.

J’arrive à Sofia, capitale du pays de la rose, le week-end des élections nationales du 2 octobre, les secondes en dix mois. La vie politique bulgare, comme celles de la Moldavie et de la Roumanie, est un feuilleton inépuisable. La classe politique y est encore plus discréditée qu’ailleurs, avec un abstentionnisme qui bat tous les records (60,7%). En gros, cinq ou six partis, tous plus europhiles les uns que les autres, se disputent le pouvoir depuis des lustres. Tous sont pour l’Europe et contre la Russie. Mais aucun ne s’accorde sur qui doit diriger le pays. Les querelles de personnes et de clans – car qui dit pouvoir dit participation aux prébendes européennes – sont donc déterminantes. Actuellement, le combat est monopolisé par deux euroturbos atlantistes, Boïko Borissov, qui a commencé sa carrière comme garde du corps du dernier Président communiste Jivkov, et Kiril Petkov, Premier ministre sortant. Trois autres partis servent d’appoint pour former les coalitions et se partager le butin des subventions européennes.

Le résultat n’a pas été plus décisif que les scrutins précédents: le parti de Borissov est arrivé en tête et celui de Petkov deuxième. Mais comme l’un et l’autre ont exclu de travailler ensemble et que les autres ne suffisent pas à faire une majorité, la vacance du pouvoir semble partie pour durer. Fait notable, les seuls qui ont progressé sont le parti turc, un petit parti conservateur, ainsi que les deux partis souverainistes, Renaissance, qui a doublé le nombre de sièges, et Réveil bulgare, qui entre pour la première fois au Parlement. Ces deux formations, qui revendiquent l’indépendance nationale, sont naturellement étiquetées comme pro-russes par la presse d’Etat et les médias privés, unanimement européistes et atlantistes.

Toutefois, ici comme ailleurs, l’opinion publique est plus divisée. Le dernier sondage américain Yougov, réalisé en mai dernier, montre que 44% des Bulgares estiment que la guerre en Ukraine est d’abord de la faute de l’OTAN et de l’Occident contre seulement 23% qui pensent qu’elle est d’abord le fait des Russes! Le reste pense que les torts sont partagés. Tout cela malgré une propagande massive. Comme quoi les vieilles sympathies – les Bulgares n’oublient pas qu’ils ont été délivrés du joug ottoman par l’armée russe en 1878 au prix d’une guerre meurtrière et que l’Union soviétique a empêché le démembrement du pays voulu par les Britanniques en 1945 – ont la vie dure.

En attendant le pays sert aussi de base arrière à la guerre en Ukraine. Depuis l’adhésion surprise à l’OTAN à la faveur de l’invasion américaine de l’Irak en 2003, quatre bases militaires américaines y ont été ouvertes, soit une pour 1,5 million d’habitants. Il se murmure qu’aucune décision politique importante ne peut être prise sans l’aval de l’ambassade américaine à Sofia, comme c’est le cas au Montenegro et en Macédoine du Nord voisine.

En fait le vrai défi de la Bulgarie est ailleurs. Il est démographique, comme dans la plupart des pays d’Europe de l’Est, pays baltes inclus. La Bulgarie bat tous les records européens de dépopulation depuis 1991, soit depuis son rapprochement avec l’Europe de l’Ouest. Elle a perdu plus d’un million d’habitants en trente ans, soit 15% de sa population, passant sous la barre des sept millions. Elle reste un pays très pauvre, dont l’agriculture, secteur économique important, est en train d’être tuée à petit feu par les normes européennes. Le passage à l’agriculture industrielle intensive, la privatisation des terres et l’extension des monocultures d’exportation participent à la désertification des campagnes. Un exemple: un étude européenne sur les conditions de vie des bécasses sauvages a montré qu’en 2008, peu après l’entrée dans l’UE, quelques hectares de terre pouvaient nourrir 1’300 bécasses avec 69 types de graines différentes tandis qu’en 2018, dix ans après l’introduction des normes européennes, le même territoire n’en nourrissait plus 300 avec neuf types de graines seulement. Un vrai désastre économique et écologique.

La vocation de ces pays est-elle de servir de variable d’ajustement, de bassin d’exploitation et de réservoir de main d’œuvre bon marché à une Europe transformée en Moloch néolibéral et belliciste? La question mérite d’être posée. La trajectoire qui incarne le mieux le destin tragique des pays des Balkans et du front de la Mer Noire, pour reprendre l’image du début, est sans doute incarnée par Kristalina Georgieva, ancienne commissaire européenne devenue patronne du FMI, dont la notice biographique a été soigneusement expurgée pour correspondre aux «valeurs» américaines et européennes. Née en août 1953, peu après la mort de Staline, dans une famille de la nomenklatura communiste, elle se prénommait en réalité Stalina, ou Stalinka (petite Staline), en hommage au grand homme disparu. Une habile et bénigne modification de son état civil intervenue au bon moment lui a permis de faire oublier ce prénom infamant et de le transmuter en Kristalina. Ni vu ni connu. Une voie royale s’ouvrait à elle pour mener une grande carrière professionnelle au sein des instances dirigeantes occidentales. Au profit de qui?

Guy Mettan

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