La coalition des États du Golfe fait du yémen un champ de ruines, avec l’assistance empressée des États-Unis, de l’Angleterre et de la France – Photo : archives – www.yemenpress.org

Par Patrick Cockburn
Publié le 15 juin 2018 dans The Independent
Traduction : Dominique Muselet

Rien n’est plus hypocrite que les soi-disant préoccupations humanitaires des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France au Yémen ; ils versent des larmes de crocodile sur les victimes de la guerre tout en fournissant les armes et les conseillers pour la faire.

L’administration Trump a à son actif nombre d’actions cruelles, comme la séparation des enfants de leurs parents immigrés à la frontière américaine. Mais alors que le monde entier observait les préparatifs de la réunion Trump-Kim Jong-un à Singapour lundi dernier, les États-Unis ont sans doute fait pire encore en annonçant discrètement leur soutien à une opération qui menace de condamner des millions de personnes à mourir de faim ou de maladie.

Leur condamnation à mort a fait l’objet d’un bref communiqué de presse du secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, qui donnait le feu vert aux Émirats arabes unis (EAU) pour lancer une offensive au Yémen visant à prendre Hodeidah sur la mer Rouge. La ville portuaire est le point d’entrée de 70 % de la nourriture et des fournitures médicales pour les 22 millions de Yéménites qui ont besoin d’aide humanitaire, dont huit millions sont au bord de la famine, selon les Nations Unies.

Les efforts des responsables américains pour tenter d’éviter les accusations de complicité dans l’attaque de Hodeidah sont le signe qu’ils pensent que les conséquences en seront désastreuses. Pompeo a fait une courte déclaration de trois phrases sur Hodeidah : « J’ai parlé aux dirigeants émiratis et exprimé clairement notre désir de répondre à leurs préoccupations en matière de sécurité tout en préservant la libre circulation de l’aide humanitaire et des importations commerciales qui sauvent des vies. »

Mais dans ce message, pour la première fois, il n’y a pas d’appel à l’Arabie Saoudite et aux EAU de ne pas attaquer Hodeidah, une ville dont les 600 000 habitants commencent à entendre des bruit d’explosions. Les États-Unis et les Émirats arabes unis ont fait de leur mieux pour créer un écran de fumée de désinformation pour que le public ne sache pas qui est responsable de ce qui se passe et ne comprenne pas pourquoi l’offensive est lancée maintenant.

Les 25 000 combattants yéménites qui avancent sur Hodeidah ne sont pas une force indépendante. Ils sont payés et dirigés par les Émirats arabes unis. « Nous recevons bien sûr nos ordres des Émiratis, » a déclaré, au début du mois, un commandant de terrain yéménite, en première ligne, à Iona Craig, de The Intercept, qui l’avait appelé lors des frappes aériennes. Le soutien aérien est fourni par les Saoudiens et les Émirats arabes unis, les États-Unis fournissant des services essentiels tels que le ravitaillement en vol et du renseignement sur les cibles. Les Etats-Unis nient avoir un rôle direct dans l’assaut sur Hodeidh, mais il ne pourrait pas avoir lieu sans leur accord.

Les Émirats arabes unis ont clairement indiqué en privé aux responsables américains qu’ils n’attaqueraient pas Hodeidah sans l’autorisation et le soutien de l’administration Trump. La Maison-Blanche a décidé d’intensifier la campagne menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis contre les Houthis, qu’elle accuse d’être des mandataires iraniens, sans toutefois en apporter de preuves. Une des justifications des EAU pour attaquer Hodeidah est que le port est utilisé par les Houthis pour importer des missiles de fabrication iranienne et d’autres armes. « Devons-nous laisser passer les missiles de contrebande Houthis ? » a demandé un ambassadeur des Émirats arabes unis. Mais un groupe d’experts de l’ONU a conclu plus tôt dans l’année qu’il n’y avait pas d’armes en provenance d’Iran parce que les navires sont inspectés et nécessitent l’aval de l’ONU.

Keith Vaz presse le gouvernement britannique à revoir sa position sur les frappes aériennes au Yémen.

Les Émirats arabes unis ont essayé de faire croire qu’ils n’agissent pas de concert avec les États-Unis en annonçant publiquement que leur demande d’images satellites, de reconnaissance et de déminage avait été rejetée. Étant donné que les pays ne se vantent pas normalement de ce genre de chose, il s’agit clairement d’une nouvelle tentative pour minimiser le rôle des États-Unis.

Pourquoi les États-Unis font-ils cela ? Trump est plus proche de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis que tout autre président des États-Unis et ils ont déployé des efforts considérables pour cultiver cette relation. Pour la Maison-Blanche, le Yémen n’est qu’un pion dans une campagne plus large contre l’Iran. Mais la principale raison de l’escalade actuelle par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et leurs bailleurs de fonds étrangers comme les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France est que leur guerre n’a pas les résultats escomptés.

Lorsque le prince héritier Mohammed bin Salman a commencé la guerre aérienne saoudienne contre les Houthis en mars 2015, très sûr de lui, il lui a nommée le nom de : « Opération Tempête Décisive ». Loin d’être décisive, elle dure toujours trois ans plus tard. Les Houthis, une secte minoritaire chiite, contrôlent la capitale Sanaa ainsi que la quasi-totalité du nord très peuplé du Yémen et sont tencore en mesure de tirer occasionnellement des missiles sur l’Arabie saoudite.

Les États-Unis encouragent les EAU et leurs alliés à prendre Hodeidah pour sortir de l’impasse, en resserrant l’encerclement des Houthis. Mais prendre Sanaa et forcer les Houthis à se rendre sera une autre affaire.

Tout ce que l’opération Hodeidah va faire, c’est transformer une catastrophe humanitaire, que l’ONU qualifie déjà de pire crise humanitaire au monde, en une catastrophe absolue. Les trois quarts des 27 millions de Yéménites ont déjà besoin d’aide pour survivre et cette aide pourrait être interrompue dans les prochains jours quand la guerre arrivera à Hodeidah et que le port sera fermé.

Les Saoudiens et les Émirats arabes unis tentent de désamorcer les préoccupations internationales d’une famine imminente, en particulier au Congrès américain, en disant qu’ils sont prêts à envoyer des vivres une fois qu’ils auront pris Hodeidah. Cela fait bon effet mais la réalité est que l’année dernière, l’Arabie saoudite a interdit l’envoi de comprimés de chlore au Yémen alors qu’une épidémie de choléra a affecté 500 000 personnes et causé la mort de 2 000 enfants, selon l’Organisation mondiale de la santé. L’épidémie s’est déclarée parce que la coalition dirigée par les Saoudiens avait bombardé la principale centrale électrique et qu’il n’y avait pas assez de carburant pour faire fonctionner les stations d’épuration.

Même si Hodeidah tombe, les forces yéménites payées par les Saoudiens et les Emiratis seront incapables de se frayer un chemin dans les hautes terres accidentées du Yémen dont la topographie est favorable aux défenseurs.

Patrick Cockburn

Patrick Cockburn est un journaliste de The Independent spécialisé dans l’analyse de l’Irak, la Syrie et les guerres au Moyen-Orient. Il est l’auteur de Muqtada Al-Sadr, the Shia Revival, and the Struggle for Iraq et de Age of Jihad: Islamic State and the Great War for the Middle East.

Source: Chronique de Palestine

Imprimer