La décision du chef du Mouvement régional du Kurdistan (MRK), Massoud Barzani, de tenir un référendum sur l’indépendance du Kurdistan, définira l’avenir des Kurdes du nord-est de la Syrie. La communauté internationale (avec à sa tête les USA, qui ont de nombreuses bases militaires en Syrie) est directement concernée par les réactions, les menaces verbales et les mesures annoncées par les pays limitrophes du Kurdistan irakien où se trouve une minorité kurde (c.‑à‑d. la Turquie, l’Iran et l’Irak).

Téhéran, Ankara et Bagdad ont réagi vivement à la volonté unilatérale des Kurdes irakiens de diviser le pays. L’Irak et l’Iran ont pris une première mesure en fermant leur espace aérien à tous les vols en provenance et à destination d’Erbil. L’Irak a demandé à tous les transporteurs aériens de cesser de voler au-dessus du pays et d’utiliser l’aéroport d’Erbil. Le Liban s’est plié à la volonté du gouvernement central irakien et a suspendu tous ses vols en provenance et à destination d’Erbil (des vols quotidiens en situation normale). L’Égypte et les Émirats ont emboîté le pas au Liban. La Turquie se fait de plus en plus menaçante (« les Kurdes vont mourir de faim »), mais n’a pris aucune mesure concrète : les vols prévus de la Turquie à Erbil continuent d’atterrir et de décoller malgré tout ce qu’en disent les responsables turcs, mais aussi, et surtout, ses camions continuent de faire des allers-retours en territoire kurde.

Bagdad est allé beaucoup plus loin quand son premier ministre, Haidar Abadi, s’est vu conférer les pleins pouvoirs par le gouvernement et le parlement, pour qu’il prenne « toutes les mesures nécessaires », y compris le recours à la force militaire, pour maintenir l’unité du pays. C’est ce qui a encouragé Haidar Abadi à lancer un ultimatum à Erbil pour qu’il remette le contrôle de tous les aéroports et postes frontière à la police fédérale, conformément à la constitution. Ce qui signifie que le gouvernement central a l’intention de renforcer les sanctions contre le Kurdistan d’ici vendredi, et qu’il pourrait recourir à la force militaire pour imposer un contrôle sur toutes les zones contestées au nord, au nord-ouest et à l’est du pays. Pareille initiative mènera inévitablement à la violence dans le pays, tout en dévoilant les véritables intentions de la communauté internationale envers Erbil et Bagdad. Les USA et l’Europe, qui possèdent d’importants intérêts commerciaux et pétroliers au Kurdistan, ainsi que des bases de renseignement militaires, seraient directement concernés.

Une délégation du Kurdistan s’est rendue à Bagdad quelques jours avant l’annonce du référendum. Une source irakienne à Bagdad ayant pris part à la réunion m’a révélé que « les Kurdes avaient trois intentions claires : 1) montrer au reste du monde que les Kurdes tentaient de trouver une issue avant le référendum; 2) souligner l’importance de poursuivre le dialogue et d’éviter toute mesure répressive après le référendum; et 3) (ce qui est le plus important) essayer de savoir quelles mesures Bagdad pourrait adopter à titre de représailles après le référendum ». La source croit qu’il « n’y avait pas d’intention de repousser ou d’abandonner la tenue d’un référendum. La décision de Barzani est prise et il est certain de son coup ».

La décision était donc prise et Barzani savait qu’il y aurait des conséquences. Des représentants du dirigeant kurde se sont rendus dans différentes capitales (Beyrouth, Téhéran, Ankara, Tel-Aviv, Bagdad…) pour tenter de savoir quelle serait la réaction. Les représentants kurdes que j’ai rencontrés s’inquiétaient en particulier de la position des Hachd al-Chaabi (les Unités de mobilisation populaire ou UMP) et de leur intervention possible. Il semble que les UMP soient la principale source de préoccupation en raison de leur réputation (leur bilan), mais aussi parce que les batallions de Ninive en font partie (qui pouvaient voter au référendum qu’ils ont rejeté).

La prochaine mesure que compte prendre Bagdad, c’est de demander à Erbil de présenter tous ses comptes se rapportant aux questions officielles et aux revenus tirés du pétrole (900 000 barils de pétrole sont pompés chaque jour sous les auspices du MRK, dont 600 000 sont exportés par l’entremise de la Turquie) et des communications (l’entreprise de communication créée par Erbil fait l’objet d’une enquête et d’un arbitrage international, pour refus de paiement de milliards de dollars qu’elle doit depuis trois ans au ministère des Communications irakien).

Bagdad va sûrement envoyer des troupes dans toutes les zones litigieuses et empêcher les forces kurdes (Peshmergas) d’imposer leur mainmise sur les villes contestées. La situation d’insécurité ainsi créée fera en sorte que les Peshmergas resteront sur le qui-vive tout au long de la frontière avec le reste de l’Irak, en plus de grever encore plus la charge financière et l’endettement déjà pénibles d’Erbil.

Abadi n’attaquera pas la ville d’Erbil, mais limitera les Kurdes dans un territoire confiné et demandera à la communauté internationale de respecter son engagement de rejeter l’indépendance du Kurdistan, en arrêtant toute coopération économique.

Barzani a dissimulé sa baisse de popularité et la situation financière précaire du Kurdistan (due à la corruption de ses dirigeants) derrière le paravent d’un référendum controversé. Il est parvenu à soutirer des revenus du pétrole et d’autres sources à Bagdad, en plus de rassembler la plupart des Kurdes sous son giron, en faisant miroiter leur rêve d’un État indépendant, ce qui a fait bondir sa popularité. Mais le prix à payer semble très élevé.

Les Kurdes syriens du Parti de l’union démocratique (PYD) et sa branche militaire, les Unités de protection du peuple kurde (YPG et YPJ), comptent se tenir aux côtés d’Erbil et ouvriront leur « frontière » avec l’Irak, violant ainsi la souveraineté de Damas. Mais en quoi cela aidera-t-il Erbil ou le « Rojava » (Kurdistan syrien)? Les Kurdes syriens occupent déjà une position délicate en ayant accepté d’être les mandataires des USA. Ils ne peuvent non plus procurer à Erbil un accès maritime ou aérien pour stimuler l’économie du Kurdistan, et encore moins faire concurrence à ce que le gouvernement central à Bagdad peut offrir.

Les Kurdes syriens attendent de voir comment le monde va réagir au référendum du Kurdistan irakien avant de tirer leurs conclusions pour la suite des choses. Les USA devront réfléchir sérieusement à ce qu’ils feront du Kurdistan irakien avant de manifester un engagement irrévocable, car toutes les décisions auront des répercussions sur leur mandat en Syrie et leur occupation du nord-est du Bilad al-Cham.

La seule solution qui reste pour Barzani, si la Turquie donne suite à ses menaces et que la communauté internationale recule par rapport à sa position antérieure en soutenant le gouvernement central à Bagdad, c’est de se réjouir du résultat du référendum et ne rien faire. Par contre, si le dirigeant kurde a reçu suffisamment de promesses de protection de la part de la communauté internationale et de la Turquie, il n’a qu’à attendre encore quelques semaines avant de prendre une décision définitive.

By Elijah J. Magnier | 

Article original en arabe: 

Traduction : Daniel G.

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