Dans une lettre ouverte publiée dans le Berliner ZeitungJeffrey Sachs explique au chancelier allemand Friedrich Merz que la paix en Ukraine ne peut être atteinte en faisant comme si les préoccupations de sécurité de la Russie n’existaient pas.

Le chancelier allemand Friedrich Merz avec le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte au siège de l’Alliance à Bruxelles en mai 2025. (OTAN/Flickr/CC BY-NC-ND 2.0)
Chancelier Merz,
Vous avez évoqué à plusieurs reprises la responsabilité de l’Allemagne en matière de sécurité européenne. Cette responsabilité ne peut être assumée à coups de slogans, de mémoire sélective ou par la banalisation progressive d’un discours de guerre.
Les garanties de sécurité ne sont pas des instruments à sens unique. Elles fonctionnent dans les deux sens. Ce n’est ni un argument russe ni un argument américain ; c’est un principe fondamental de la sécurité européenne, explicitement inscrit dans l’Acte final d’Helsinki, le cadre de l’OSCE et des décennies de diplomatie d’après-guerre.
L’Allemagne a le devoir d’aborder ce moment avec sérieux historique et honnêteté. Or, à cet égard, la rhétorique et les choix politiques récents sont dangereusement insuffisants.
Depuis 1990, les préoccupations fondamentales de sécurité de la Russie ont été à maintes reprises ignorées, édulcorées ou directement violées — souvent avec la participation active ou l’assentiment de l’Allemagne. Ce bilan ne peut être effacé si la guerre en Ukraine doit prendre fin, et il ne peut être ignoré si l’Europe veut éviter un état permanent de confrontation.
À la fin de la guerre froide, l’Allemagne a donné aux dirigeants soviétiques, puis russes, des assurances répétées et explicites selon lesquelles l’OTAN ne s’étendrait pas vers l’est. Ces assurances ont été données dans le contexte de la réunification allemande. L’Allemagne en a tiré d’immenses bénéfices. La réunification rapide de votre pays — au sein de l’OTAN — n’aurait pas eu lieu sans le consentement soviétique fondé sur ces engagements. Prétendre par la suite que ces assurances n’avaient aucune importance, ou qu’il ne s’agissait que de remarques informelles, ce n’est pas du réalisme. C’est du révisionnisme historique.

George W. Bush, avec ses conseillers, annonçant le retrait du traité ABM, le 13 décembre 2001. (Maison-Blanche)
En 1999, l’Allemagne a participé au bombardement de la Serbie par l’OTAN, la première guerre majeure menée par l’OTAN sans autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU. Il ne s’agissait pas d’une action défensive. Ce fut une intervention créant un précédent, qui a profondément modifié l’ordre de sécurité de l’après–guerre froide. Pour la Russie, la Serbie n’était pas une abstraction. Le message était sans équivoque : l’OTAN utiliserait la force au-delà de son territoire, sans approbation de l’ONU et sans tenir compte des objections russes.
En 2002, les États-Unis se sont retirés unilatéralement du Traité sur les missiles antibalistiques (ABM), pilier de la stabilité stratégique pendant trois décennies. L’Allemagne n’a formulé aucune objection sérieuse. Pourtant, l’érosion de l’architecture de contrôle des armements ne s’est pas produite dans le vide. Les systèmes de défense antimissile déployés plus près des frontières russes ont été, à juste titre, perçus par la Russie comme déstabilisants. Rejeter ces perceptions comme de la paranoïa relevait de la propagande politique, non d’une diplomatie avisée.
En 2008, l’Allemagne a reconnu l’indépendance du Kosovo, malgré des avertissements explicites selon lesquels cela minerait le principe de l’intégrité territoriale et créerait un précédent appelé à se répercuter ailleurs. Une fois de plus, les objections russes ont été écartées comme étant de mauvaise foi, au lieu d’être prises au sérieux comme des préoccupations stratégiques légitimes.
La pression constante en faveur de l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine et à la Géorgie — formellement déclarée lors du sommet de Bucarest en 2008 — a franchi la plus évidente des lignes rouges, malgré des objections vigoureuses, claires, cohérentes et répétées de Moscou pendant des années. Lorsqu’une grande puissance identifie un intérêt de sécurité fondamental et le réaffirme pendant des décennies, l’ignorer n’est pas de la diplomatie. C’est une escalade délibérée.

Le sommet de l’OTAN d’avril 2008 à Bucarest, en Roumanie, où les » aspirations de l’Ukraine à rejoindre l’OTAN » ont été officiellement saluées. (Archives de la Chancellerie du Président de la République de Pologne, Wikimedia Commons
Le rôle de l’Allemagne en Ukraine depuis 2014 est particulièrement préoccupant. Berlin, aux côtés de Paris et de Varsovie, a négocié l’accord du 21 février 2014 entre le président Viktor Ianoukovitch et l’opposition — un accord destiné à mettre fin aux violences et à préserver l’ordre constitutionnel. En quelques heures, cet accord s’est effondré. Un renversement violent a suivi.
Un nouveau gouvernement est apparu par des moyens extra-constitutionnels. L’Allemagne a immédiatement reconnu et soutenu le nouveau régime. L’accord que l’Allemagne avait garanti a été abandonné sans conséquence. Les accords de Minsk II de 2015 étaient censés constituer le correctif — un cadre négocié pour mettre fin à la guerre dans l’est de l’Ukraine. L’Allemagne a de nouveau agi en tant que garante.
Pourtant durant sept ans, Minsk II n’a pas été mis en œuvre par l’Ukraine. Kiev a ouvertement rejeté ses dispositions politiques.
L’Allemagne ne les a pas fait respecter. D’anciens dirigeants allemands et européens ont depuis reconnu que Minsk était traité moins comme un plan de paix que comme une mesure temporaire. Cet aveu à lui seul devrait imposer une remise en question.
Dans ce contexte, les appels à toujours plus d’armes, à une rhétorique toujours plus dure et à une « détermination » toujours accrue sonnent creux. Ils demandent à l’Europe d’oublier le passé récent pour justifier un avenir de confrontation permanente.
Assez de propagande. Assez d’infantilisation morale du public. Les Européens sont parfaitement capables de comprendre que les dilemmes de sécurité sont réels, que les actions de l’OTAN ont des conséquences et que la paix ne s’obtient pas en faisant semblant que les préoccupations de sécurité de la Russie n’existent pas.
La sécurité est indivisible
La sécurité européenne est indivisible. Ce principe signifie qu’aucun pays ne peut renforcer sa propre sécurité aux dépens d’un autre sans provoquer l’instabilité. Il signifie aussi que la diplomatie n’est pas de l’apaisement et que l’honnêteté historique n’est pas une trahison.
L’Allemagne l’a autrefois compris. L’Ostpolitik n’était pas une faiblesse ; c’était une maturité stratégique. Elle reconnaissait que la stabilité de l’Europe dépend de l’engagement, du contrôle des armements, des liens économiques et du respect des intérêts de sécurité légitimes de la Russie.
Aujourd’hui, l’Allemagne a de nouveau besoin de cette maturité. Cessez de parler comme si la guerre était inévitable ou vertueuse. Cessez de déléguer la réflexion stratégique à des éléments de langage d’alliance. Engagez-vous sérieusement dans la diplomatie — non comme un exercice de relations publiques, mais comme un effort réel pour reconstruire une architecture de sécurité européenne qui inclut la Russie au lieu de l’exclure.
Une architecture de sécurité européenne renouvelée doit commencer par la clarté et la retenue. Premièrement, elle exige une fin sans équivoque de l’élargissement de l’OTAN vers l’est — vers l’Ukraine, vers la Géorgie et vers tout autre État le long des frontières de la Russie.
L’expansion de l’OTAN n’était pas une caractéristique inévitable de l’ordre d’après-guerre froide ; c’était un choix politique, pris en violation d’assurances solennelles données en 1990 et poursuivi malgré des avertissements répétés selon lesquels elle déstabiliserait l’Europe.
La sécurité en Ukraine ne viendra pas du déploiement avancé de troupes allemandes, françaises ou d’autres pays européens, ce qui ne ferait que renforcer les divisions et prolonger la guerre. Elle viendra de la neutralité, soutenue par des garanties internationales crédibles.

12 février 2015 : le président russe Vladimir Poutine, le président français François Hollande, la chancelière allemande Angela Merkel et le président ukrainien Petro Porochenko lors des négociations au format Normandie à Minsk, en Biélorussie. (Kremlin)
Le bilan historique est sans ambiguïté : ni l’Union soviétique ni la Fédération de Russie n’ont violé la souveraineté des États neutres dans l’ordre d’après-guerre — ni la Finlande, ni l’Autriche, ni la Suède, ni la Suisse, ni d’autres. La neutralité a fonctionné parce qu’elle répondait aux préoccupations légitimes de sécurité de toutes les parties. Il n’existe aucune raison sérieuse de prétendre qu’elle ne pourrait pas fonctionner à nouveau.
Deuxièmement, la stabilité exige la démilitarisation et la réciprocité. Les forces russes doivent être maintenues à bonne distance des frontières de l’OTAN, et les forces de l’OTAN — y compris les systèmes de missiles — doivent être maintenues à bonne distance des frontières russes. La sécurité est indivisible, pas unilatérale. Les régions frontalières doivent être démilitarisées par des accords vérifiables, et non saturées de toujours plus d’armes.
Les sanctions devraient être levées dans le cadre d’un règlement négocié ; elles n’ont pas apporté la paix et ont infligé de graves dommages à l’économie européenne elle-même.
L’Allemagne, en particulier, devrait rejeter la confiscation imprudente des avoirs de l’État russe — une violation flagrante du droit international qui sape la confiance dans le système financier mondial. Relancer l’industrie allemande par un commerce légal et négocié avec la Russie n’est pas une capitulation. C’est du réalisme économique. L’Europe ne devrait pas détruire sa propre base productive au nom de postures morales.
Enfin, l’Europe doit revenir aux fondements institutionnels de sa propre sécurité. L’OSCE — et non l’OTAN — devrait redevenir le forum central de la sécurité européenne, des mesures de confiance et du contrôle des armements. L’autonomie stratégique de l’Europe signifie précisément cela : un ordre de sécurité européen façonné par des intérêts européens, et non une subordination permanente à l’expansionnisme de l’OTAN.
La France pourrait à juste titre étendre sa dissuasion nucléaire comme parapluie de sécurité européen, mais uniquement dans une posture strictement défensive, sans systèmes déployés à l’avant qui menaceraient la Russie.
L’Europe devrait faire pression de toute urgence pour un retour au cadre du traité INF et pour des négociations complètes sur le contrôle des armes nucléaires stratégiques impliquant les États-Unis et la Russie — et, à terme, la Chine.
Plus important encore, chancelier Merz, apprenez l’histoire — et soyez honnête à son sujet. Sans honnêteté, il ne peut y avoir de confiance. Sans confiance, il ne peut y avoir de sécurité. Et sans diplomatie, l’Europe risque de répéter les catastrophes dont elle prétend avoir tiré les leçons.
L’histoire jugera ce que l’Allemagne choisit de se rappeler — et ce qu’elle choisit d’oublier. Cette fois, que l’Allemagne choisisse la diplomatie et la paix, et qu’elle respecte sa parole.
Respectueusement,
Jeffrey D. Sachs
Professeur d’université
Université Columbia
Jeffrey D. Sachs est professeur d’université et directeur du Center for Sustainable Development à l’université Columbia, où il a dirigé The Earth Institute de 2002 à 2016. Il est également président du Réseau des solutions pour le développement durable des Nations unies et commissaire de la Commission du haut débit pour le développement de l’ONU.
Ce texte a été publié dans le Berliner Zeitung et a été mis à disposition pour republication par l’auteur.
Source: Consortiumnews.com (Traduction Arrêt sur info)
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A suivre également:
Glenn Diesen : Si je vous ai contacté, c’est parce que vous avez conseillé des gouvernements du monde entier et que vous continuez à avoir de très bons contacts avec de nombreux dirigeants mondiaux. Et c’est intéressant, car vous venez d’écrire une lettre ouverte au chancelier allemand Friedrich Merz sur la responsabilité de l’Allemagne pour la sécurité européenne. Je me demandais si vous pouviez développer certains des arguments que vous avancez dans cette lettre.
Jeffrey Sachs : Tout à fait, Glenn.
Cette lettre a été rédigée parce que le chancelier Merz est en train de battre les tambours de la guerre. Presque tous les jours, il dit que la Russie est un ennemi, que nous devons nous préparer à la guerre. Il ne fait même pas l’effort d’engager la moindre diplomatie avec le président Poutine.
Il est le chancelier de l’Allemagne. Il a une responsabilité. Et je suis plutôt alarmé par l’état actuel de la politique européenne, car l’Europe est sur la mauvaise voie. Elle s’engage sur une voie très dangereuse. Elle suit une voie dépourvue de toute conscience d’elle-même. Et le chancelier allemand devrait vraiment comprendre cette situation.
Le but de ma lettre est que le chancelier allemand comprenne que l’Allemagne a joué un rôle crucial dans la préparation et la poursuite de la guerre en Ukraine. L’Allemagne ne s’est pas comportée de manière responsable. À de nombreuses reprises, l’Allemagne a emprunté une voie totalement erronée et en contradiction avec les déclarations de ses dirigeants.
Et je veux que le chancelier Merz y réfléchisse avant qu’une catastrophe ne se produise. Je veux une réflexion honnête en Allemagne. Et je commence par un point très, très fondamental.
Bien sûr, on en a beaucoup parlé, mais il s’agit d’une responsabilité particulière pour l’Allemagne. En 1990, le gouvernement allemand a promis sans équivoque et à plusieurs reprises aux dirigeants soviétiques et russes, toujours dans le contexte de l’Union soviétique, que l’OTAN ne s’étendrait pas vers l’est dans le cadre de la réunification allemande. L’Allemagne a donc un rôle et une responsabilité absolument centraux dans le désastre qui s’est produit parce que, bien sûr, l’Allemagne a triché et les États-Unis ont triché. En février 1990, à plusieurs reprises, l’Allemagne et les États-Unis ont promis sans équivoque au président Gorbatchev et à d’autres hauts fonctionnaires soviétiques, dans le contexte des négociations sur la réunification allemande, de « ne pas s’étendre d’un pouce vers l’Est ».
Il n’y avait aucune ambiguïté à ce sujet. Le sens de cette déclaration était clair. L’OTAN ne s’étendrait même pas à la partie orientale de l’Allemagne réunifiée, et encore moins à l’Europe de l’Est, aux pays baltes, à l’Ukraine et à la Géorgie.
Et il ne s’agissait pas d’un engagement fortuit. L’unification de l’Allemagne en 1990 a marqué la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et pour que l’Allemagne puisse être réunifiée, elle s’est engagée auprès de l’Union soviétique, puis du président Eltsine en 1991 et 1992, à ce que la réunification de l’Allemagne, du pays qui a causé le désastre de la Seconde Guerre mondiale, ne prenne pas l’avantage sur l’Union soviétique et, en particulier, à ce que l’OTAN ne s’étende pas vers l’Est.
Bien sûr, dans le monde de la propagande occidentale, cela est nié ou balayé d’un revers de main, ou c’est insignifiant. C’était il y a longtemps.
Ce n’est pas insignifiant. C’est le casus belli de cette guerre. Tout le monde le sait, tous ceux qui ont été proches de ce conflit. En fait, il y a quelques jours, une haut responsable du Conseil de sécurité nationale de l’administration Biden, piégée lors d’un appel téléphonique, a déclaré sans équivoque que si nous avions refusé l’élargissement de l’OTAN, il n’y aurait pas eu de guerre en Ukraine.
Dans ma lettre au chancelier Mertz, je dis donc : « Prenez vos responsabilités, monsieur le chancelier. Il s’agit de votre pays. Votre pays est au centre de cette crise. Comprenez cette histoire, dites la vérité et cessez de battre les tambours de la guerre.
Je pourrais citer de très nombreux autres exemples du manque de franchise, de réflexion, d’honnêteté ou de compréhension de l’Allemagne quant au rôle qu’elle a joué dans la survenue de cette catastrophe. Et il y a beaucoup, beaucoup de cas dont on pourrait discuter.
Un autre exemple est celui de 1999, lorsque l’Allemagne, en tant que membre de l’OTAN, a participé au bombardement de Belgrade, où je me trouve aujourd’hui, pendant 78 jours au cœur de l’Europe. Sans instruction ni responsabilité devant les Nations unies, il s’agissait d’un grand jeu de pouvoir dans lequel l’Allemagne a joué son rôle dans une action absolument illégale. Ou encore l’acquiescement et le silence de l’Allemagne lorsque les États-Unis se sont retirés unilatéralement du traité sur les missiles antibalistiques en 2002, ce qui a constitué la plus importante déstabilisation du cadre de contrôle des armes nucléaires des temps modernes.
Et tout ce qui concerne l’élargissement de l’OTAN doit être compris dans le contexte d’un cadre d’armement nucléaire fracturé et déstabilisé que les États-Unis et les alliés de l’OTAN ont rompu. En effet, le traité ABM faisait partie de la stabilité nucléaire. Puis les États-Unis ont dit : « Non, nous ne participons plus à ce traité ».
Et nous avons élargi l’OTAN, contrairement aux promesses que nous avions faites. Sans parler de la reconnaissance du Kosovo par l’Allemagne en 2008, après les bombardements de l’OTAN. L’Europe ne cesse de brandir l’inviolabilité des frontières, sauf quand c’est elle qui veut briser les frontières.
C’est ainsi que l’Europe a brisé la Serbie. Et non seulement elle a brisé la Serbie, mais naturellement, sans surprise, elle a installé au Kosovo la plus grande base militaire de l’OTAN de l’Europe du Sud-Est. La partie de la Serbie qu’elle a démembrée a servi à installer la plus grande base de l’OTAN dans la région des Balkans, le camp Bondsteel.
Puis, la même année, l’Allemagne a participé au désastre du sommet de l’OTAN de Bucarest. Une réunion très intéressante, d’ailleurs, qui a été la cause immédiate de cette guerre. Car en 2008, les États-Unis ont exigé que les alliés de l’OTAN annoncent que l’OTAN s’étendrait à l’Ukraine et à la Géorgie.
C’est très intéressant, non seulement complètement contraire aux promesses faites, mais aussi complètement contraire à ce que les Ukrainiens eux-mêmes voulaient alors : l’opinion publique s’opposait massivement à l’adhésion à l’OTAN, parce que les Ukrainiens savaient bien que cela les mettrait dans les problèmes.
Bush a insisté. La chancelière Angela Merkel a écrit dans ses récents mémoires qu’elle savait qu’il s’agissait d’une décision terrible et dangereuse qui pourrait conduire à la guerre.
Mais elle a baissé les bras et, le deuxième jour du sommet de Bucarest, elle s’est ralliée aux États-Unis en s’engageant à ce que l’OTAN s’élargisse à l’Ukraine et à la Géorgie, ce qui nous a mis sur la voie d’une guerre ouverte.
Je rappelle ensuite au chancelier Merz que le 21 février 2014, dans le contexte du soulèvement ou des manifestations de Maïdan qui avaient été encouragées, attisées et financées par les États-Unis de différentes manières, l’Allemagne, la Pologne et, je crois, la France, ainsi que les trois ministres des affaires étrangères de l’Union européenne, ont négocié avec le président ukrainien Ianoukovitch que, dans le contexte de cette instabilité, le calme serait rétabli, le gouvernement constitutionnel du président Ianoukovitch serait maintenu et des élections anticipées seraient organisées à la fin de l’année 2014. Tout cela a été convenu par le ministre allemand des affaires étrangères et ses collègues le 21 février 2014.
Quelques heures plus tard, les soi-disant manifestants soutenus par les États-Unis – en réalité des paramilitaires d’extrême-droite – se sont emparés des bâtiments du gouvernement à Kiev et ont mis en place un gouvernement anticonstitutionnel. Ils ont menti en prétendant que Ianoukovitch avait démissionné, alors que ce dernier a déclaré très clairement : « Je suis le président de l’Ukraine, je n’ai absolument pas démissionné« . Alors, où était l’Allemagne quelques heures après avoir négocié un accord ? Elle est restée silencieuse. « Oui, nous soutenons le nouveau gouvernement, nous soutenons le coup d’État ». L’Allemagne n’a pas du tout assumé ses responsabilités.
Lorsque la région du Donbass a déclaré qu’elle n’était pas d’accord avec le coup d’État, et que le régime putschiste, immédiatement, a proposé de réprimer la population d’origine russe de diverses manières, notamment en ce qui concerne l’utilisation de la langue russe, la guerre a évidemment commencé. Au début de l’année 2015, donc même pas un an après le début de la guerre, presque à la date anniversaire du Maïdan, la Russie a aidé à négocier un accord de paix, les accords de Minsk II.
Cet accord prévoyait la fin des hostilités sur la base de l’autonomie politique de la région du Donbass, de Donetsk et de Lougansk. L’Allemagne, représentée par la chancelière Merkel, et la France se sont engagés à garantir ce nouveau traité. Le traité a été adopté à l’unanimité par le Conseil de sécurité des Nations unies, et l’Allemagne et la France devaient être en les garants, dans le cadre de ce que l’on appelle le processus de Normandie.
Ils ont triché une fois de plus, car dans ce jeu des États-Unis et l’Ukraine, ils ont dit : « Non, nous n’allons pas donner d’autonomie au Donbass, nous allons le reprendre par la force ». Et les États-Unis, bien sûr, ont construit, à coups de milliards de dollars, une armée d’un million d’hommes en Ukraine à cette fin. Qu’ont fait la France et l’Allemagne, en tant que garants des accords de Minsk II, lorsque l’Ukraine a refusé de mettre en œuvre l’accord approuvé par le Conseil de sécurité des Nations unies ? L’Allemagne n’a rien fait, pas un mot.
Et lorsque la chancelière Merkel a été interrogée à ce sujet après avoir quitté son poste, elle a déclaré : « Oh, oui, vous savez, en réalité, il s’agissait simplement de gagner du temps pour permettre à l’Ukraine de se renforcer« .
Pour de nombreuses raisons, je ne pense pas que c’était l’intention initiale. Je pense qu’il s’agissait de la faiblesse de l’Allemagne, et non d’une manœuvre dès le départ. J’ai des raisons de croire que la chancelière Merkel pensait que l’autonomie était le bon modèle, car Minsk II s’inspirait en partie d’un accord d’autonomie pour les citoyens germanophones du nord de l’Italie dans une région appelée Tyrol du Sud, un sujet que la chancelière Merkel connaît bien. Je ne pense donc pas qu’elle ait pensé dès le départ qu’il s’agissait d’un jeu, mais elle n’a pas du tout défendu la paix.
Tout cela pour dire que vous n’entendrez pas un mot de tout ceci de la part du chancelier Merz. Il n’a pas dit un mot à propos de la responsabilité de l’Allemagne, à propos de l’élargissement de l’OTAN, dont tout le monde comprend qu’il est la raison principale de cette guerre. Il n’a pas dit un mot sur le coup d’État de Maïdan, qui était contraire à ce que l’Allemagne avait promis. Il n’a pas dit un mot sur l’échec des accords de Minsk II, dont l’Allemagne s’était engagée à garantir la mise en œuvre.
Je trouve donc la situation à la fois extraordinairement dangereuse et dénuée de la moindre réflexion de la part de ces dirigeants qui sont en train de nous mener au désastre et qui sont en train de mener l’Europe au désastre. Il s’agit de ce duo de dirigeants allemands, Merz et Ursula von der Leyen. Ils se connaissent. Ils travaillent main dans la main. Ces deux dirigeants allemands ne reconnaissent pas un seul instant la responsabilité de l’Allemagne dans la paix et sa responsabilité pour avoir contribué à nous mettre dans cette situation désastreuse.
Glenn Diesen : L’ironie, cependant, c’est que lorsque Moscou a soutenu l’unification de l’Allemagne, il y avait en fait des forces politiques très puissantes, tant en France qu’en Grande-Bretagne, qui n’étaient pas très à l’aise avec la réunification de l’Allemagne, et qui l’ont même qualifiée de trahison. L’argument était que l’Allemagne obtiendrait par la paix ce qu’elle n’avait pas pu obtenir par la guerre. Comme Moscou avait soutenu l’unification de l’Allemagne, les Russes estiment, dans une certaine mesure, que l’Allemagne les poignarde dans le dos. En effet, lorsqu’il s’agit d’unifier l’Europe, tout le monde finit par être inclus pour avoir un siège à la table, à l’exception des Russes, ce qui ravive effectivement la politique des blocs.
Glenn, nous savons que l’Allemagne était au cœur de cette tromperie dès le débute, non seulement en violant les promesses explicites qu’elle avait faites, mais aussi en affirmant d’emblée que l’OTAN devait s’étendre, contrairement à tout ce qui avait été dit. L’Allemagne n’a donc pas été un simple spectateur qui a laissé sa parole déraper. Elle a activement participé en 1993 et 1994, dès le début, à persuader, Bill Clinton, qui était un président très inconséquent et, à l’époque, extraordinairement inexpérimenté, de faire cette chose absolument désastreuse qui a été faite, c’est-à-dire de rompre un accord diplomatique fondamental. Et, vous savez, cela a été répété encore et encore et débattu, mais il y a d’innombrables témoignages qui montrent que cette question de l’OTAN était la clé, y compris celui que j’ai mentionné d’une source interne à l’administration Biden – Amanda Sloat- qui a reconnu cela il y a quelques jours.
Merz devrait donc dire la vérité à ce sujet.
Glenn Diesen : Amanda Sloat était conseillère en chef pour l’Europe. Ce n’était pas du tout un petit conseiller…
C’est tout à fait exact. Ils savent ce qu’ils font.
Et d’ailleurs, comme je l’ai dit à maintes reprises, j’ai eu exactement la même conversation avec Jake Sullivan à la fin de 2021, où je lui ai dit, lors d’un long appel téléphonique, « Jake, dites-moi que l’OTAN ne va pas s’élargir à l’Ukraine ». Il m’a répondu : « Jeff, croyez-moi, l’OTAN ne va pas s’élargir à l’Ukraine ». Et j’ai dit, « Jake, si vous dites cela, dites-le publiquement ! » « Oh non, Jeff, je ne peux pas le dire publiquement. Nous avons une politique de portes ouvertes ». J’ai dit : « Jake, vous allez faire la guerre pour quelque chose qui ne va même pas se produire ». Et il m’a répondu, « Jeff, il n’y aura pas de guerre ».
Voilà la légèreté avec laquelle nous vivons en ce moment, et les mensonges avec lesquels nous vivons de la part de ces représentants du gouvernement. Et Mertz doit se comporter honnêtement avant que nous ne soyons entraînés dans un désastre.
Glenn Diesen : Étant donné que l’Allemagne est devenue l’un des principaux instigateurs de cette guerre, ce que j’ai trouvé très fort dans votre lettre, c’est l’argument selon lequel la sécurité européenne doit être indivisible, et qu’il ne s’agit pas d’un point de vue russe. C’était au centre de tous nos accords, que nous avons en fait signés pour une architecture de sécurité paneuropéenne. Pourtant, lorsque vous écoutez les Allemands aujourd’hui, ils réfutent l’idée même que la Russie puisse bénéficier de la moindre garantie de sécurité.
Comment en sommes-nous arrivés de la reconnaissance de la sécurité indivisible comme le cœur de la stabilité en Europe, à rejeter l’idée même que les Russes ont des préoccupations légitimes en matière de sécurité ou qu’ils devraient avoir des garanties ? C’est assez extraordinaire, mais j’ai l’impression que c’est devenu normal.
Glenn, vous savez, je me suis penché sur les moments clés des deux derniers siècles. C’est un fléau récurrent, et l’Allemagne y a joué un rôle à plusieurs reprises. Vous remontez, bien sûr, à la Seconde Guerre mondiale. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la conférence principale de Potsdam a déclaré que l’Allemagne serait neutre et démilitarisée. Là encore, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France ont triché sur ce point.
Ils ont dit : « Non, notre partie sera remilitarisée. Elle deviendra un pays indépendant et fera partie de l’OTAN ! ». En 1952, Staline a adressé un message à l’Occident, connu sous le nom de « note Staline » où il disait : « Mais à Potsdam, vous avez promis la neutralité et la démilitarisation ! ».
Et c’est ainsi que la guerre froide en cours aurait pu prendre fin. À l’époque, les historiens débattaient, et les historiens occidentaux affirmaient que Staline ne le pensait pas vraiment, etc. Mais lorsque les archives ont été ouvertes, il s’est avéré que Staline était tout à fait sincère.
Neutraliser l’Allemagne, désarmer l’Allemagne, c’est mettre fin à la guerre froide. Et c’est Adenauer, le chancelier allemand, qui a bloqué le processus. Il disait qu’il valait mieux être divisé que neutres.
L’Allemagne a donc joué une fausse carte. Et en fait, son ambassadeur à Londres avait dit, dans une note très secrète, aux hauts fonctionnaires britanniques : « Je n’ai pas confiance dans le peuple allemand. Je ne veux pas être neutre. Peut-être qu’à l’avenir, ils se rangeront du côté de la Russie. Je ne fais donc pas confiance à mon propre peuple. » Dans cette communication, l’ambassadeur allemand insistait : « S’il vous plaît, cela ne doit jamais être rendu public, car cela affaiblirait évidemment la position politique du chancelier.»
Mais le fait est qu’Adenauer a agi avec duplicité. On a prétendu que Staline ne le pensait pas. Mais les historiens ont démontré le contraire. C’est l’Allemagne qui s’est montrée trompeuse. Et je suis désolé, nous constatons cela encore et encore.
Mais le but de ma lettre d’aujourd’hui, je ne voulais même pas revenir sur toute cette histoire, je voulais simplement dire qu’au moment de l’unification, l’Allemagne était présente et qu’elle n’a pas tenu sa parole. Elle doit maintenant prendre la responsabilité de faire la paix sur la base de la diplomatie, et non sur la base de ce récit propagandiste sur ce qui se passe en ce moment. Et Merz doit absolument connaître cette histoire, et la relater fidèlement avant que nous ne subissions tous un désastre total.
Je n’arrive pas à croire que Merz et von der Leyen tentent à nouveau de prendre le contrôle de l’Europe, d’une manière tordue, pardonnez-moi l’expression, ce qui va engendrer un désastre pour l’Europe aussi. C’est bien là le problème.
Glenn Diesen : Il faut reconnaître à l’Allemagne a eu l’Ostpolitik, qui a contribué à quelque chose de positif. Il est donc très triste de voir qu’une fois de plus, l’Allemagne aspire à jouer un rôle de premier plan dans une guerre contre la Russie.
Vous savez, Willy Brandt, bien sûr, avec l’Ostpolitik, était un homme politique remarquable, Helmut Schmidt, j’ai connu personnellement le chancelier Kohl, j’ai rencontré Hans Dietrich Genscher… Je pensais que c’étaient des gens honorables qui voulaient l’unité allemande, ils avaient une certaine stature. Et ils ont expliqué comment cela pouvait se faire avec une sécurité indivisible pour la Russie, ainsi que pour l’Europe. Si [les Allemands ?] se montraient maintenant à la hauteur, cette guerre prendrait fin.
Glenn Diesen : Merci beaucoup. Et bien, un dernier point : J’ai également trouvé très fascinant, dans votre lettre, l’accent mis sur la vérité. La vérité peut mettre fin à toutes ces hostilités, car il ne s’agit pas simplement de désaccords, comme vous l’avez suggéré avec Sullivan lors de nos précédents entretiens.
Le fait est qu’ils savent exactement ce que la Russie craint, ce qui a déclenché la guerre. Le fait est qu’ils mentent, il ne s’agit pas de deux arguments contradictoires. Ils savent, ils disent quelque chose en privé, ils disent quelque chose de différent en public. C’est cette tromperie et cette propagande qui constituent la part horrible de toute cette guerre.






































































































































































































































