Utiliser les fils et les filles de l’Amérique pour ravager le monde
Parfois, une histoire en apparence insignifiante en dit plus long sur ce qui se passe que les tentatives visant à percevoir la réalité dans son ensemble. Lorsque Jules César franchit le Rubicon avec son armée, l’événement majeur qui se profilait était la guerre civile imminente de la République romaine opposant César au Sénat et à Pompée le Grand, mais le Rubicon était particulièrement révélateur en ce qu’il indiquait que César était prêt à défier le contrôle politique du Sénat pour poursuivre ses propres ambitions. César en comprit la portée lorsqu’il déclara « Alea iacta est ! », ce qui signifie « Les dés sont jetés ! », et il n’y avait plus de retour en arrière possible quant à sa décision, qui le conduisit finalement à vaincre Pompée et à devenir dictateur à vie avant d’être assassiné par Brutus et Cassius aux Ides de mars en 44 av. J.-C.
De même, il y a beaucoup de manœuvres apparemment moins importantes dans le Washington de Donald Trump qui, prises dans leur ensemble, laissent présager un désastre en gestation pour notre chère République, tout comme César cherchait à redéfinir comment et dans quelles limites Rome devait être gouvernée à l’avenir, ce qui a conduit à la création de l’Empire romain. Les moments « Rubicon » de Trump peuvent raisonnablement être considérés comme ses déclarations selon lesquelles il peut « faire tout ce qu’il veut » sans aucune conséquence et ne respecte pas le droit international ou les lois généralement acceptées, se fiant plutôt à son instinct et à ses « sentiments » pour déterminer ce qu’il doit faire dans une situation donnée.
Ce mépris des règles et de la loi s’accompagne d’une propension à passer outre la Constitution des États-Unis lorsqu’il s’agit des droits des citoyens, des relations internationales et de la déclaration de guerre.
Lorsqu’on tente d’évaluer jusqu’où Trump serait prêt à aller en fonction de ses sentiments, sans parler de sa soumission à des nations étrangères comme Israël et à ses lobbyistes juifs milliardaires, ce sont parfois les petits événements et les aveux lâchés par inadvertance par le président et sa bande de flagorneurs qui sont les plus révélateurs. Certains de mes « trumpismes » préférés concernent l’armée, les interventions et les guerres qui semblent l’attirer, le tout couronné par un budget « de guerre » de 1 500 milliards de dollars, le plus important depuis la Seconde Guerre mondiale.
L’ironie, bien sûr, c’est que Trump a échappé à la conscription pour la guerre du Vietnam, son père Fred ayant payé un podologue, le Dr Larry Braunstein, pour qu’il lui fabrique une affection médicale imaginaire, des “excroissances osseuses” qui lui ont permis d’être déclaré inapte au service militaire. Entre autres preuves, les filles du médecin qui a commis cette fraude ont par la suite confirmé que leur père disait souvent “avoir fourni ce diagnostic d’excroissances osseuses par courtoisie envers les Trump, laissant entendre que Trump ne souffrait probablement pas vraiment de cette affection”.
Trump, qui aurait selon certaines sources qualifié les soldats tombés au combat de “ratés” et de “minables” , a notamment bénéficié de cinq reports de conscription pour la guerre du Vietnam dans les années 1960 : quatre pour ses études pendant son cursus universitaire, et le dernier, en 1968, pour ses fameuses excroissances osseuses. Lorsque l’ancien avocat du président, Michael Cohen, a témoigné devant le Congrès en février 2019, il a révélé comment Trump s’est délibérément inventé une histoire d’exostoses au talon afin d’échapper au service militaire. Cohen a déclaré : “M. Trump a prétendu que (son report pour raisons médicales) était dû à une excroissance osseuse, mais lorsque j’ai réclamé son dossier médical, il ne m’en a fourni aucun et m’a dit qu’il n’y avait pas eu d’opération. Il m’a demandé de ne pas répondre aux questions spécifiques des journalistes, mais de me contenter d’indiquer qu’il avait bénéficié d’un report pour raisons médicales. Il a conclu la conversation par le commentaire suivant : ‘Tu me prends pour un couillon, je n’allais pas partir au Vietnam, quand même’”.
En creusant un peu plus, on découvre que parmi les quatre générations de la famille Trump aux États-Unis, pas un seul membre, y compris les enfants de Donald, n’a jamais effectué de service militaire, que ce soit par conscription ou en tant que volontaire. Éviter le service militaire n’aurait rien d’exceptionnel si le président n’était pas manifestement obsédé par l’idée d’envoyer de jeunes Américains dans des pays qu’ils ne sauraient même pas situer sur une carte pour tuer des étrangers, soit directement, soit par procuration, qui ne menacent en rien les États-Unis. Interrogé sur la tragédie des soldats américains tués et blessés lors de l’attaque contre l’Iran, il a répondu que “d’autres mourront… c’est ça la guerre…”
Les mésaventures de Trump de la semaine passée comprennent deux “anecdotes de guerre”. La première est le récent licenciement du secrétaire à la Marine, John Phelan. Phelan aurait été licencié parce qu’il n’a pas avancé assez vite dans le projet de création des “cuirassés de classe Trump” que le président souhaite voir naviguer et intimider le monde d’ici 2028. Trump s’est vanté lors d’une conférence de presse en Floride quelques jours avant Noël : “Ce seront les plus rapides, les plus grands et, de loin, 100 fois plus puissants que n’importe quel cuirassé jamais construit”. Trump a qualifié la nouvelle marine de “flotte d’or” (notez l’obsession pour le doré) et se vante d’avoir “injecté un peu plus de panache dans la coque. Je veux que ce navire soit magnifique, vous comprenez”.
Trump promet de manière peu crédible que ses navires seront “les plus grands cuirassés jamais construits de l’histoire du monde — [ils] seront fabriqués aux États-Unis avec de l’acier américain… Nous allons redonner à l’Amérique son statut de grande puissance navale”.
En plus d’être construits uniquement parce que le président veut qu’ils portent son nom pour que l’Amérique menace les nations concurrentes en projetant sa puissante influence à l’échelle mondiale, ces nouveaux navires de guerre présentent quelques autres particularités. Tout d’abord, ils ne sont pas utiles, car l’Iran a démontré que la guerre en mer ne repose plus sur le recours à des navires imposants, ceux-ci étant particulièrement vulnérables aux missiles tirés depuis la terre ferme ou depuis de petits patrouilleurs ou sous-marins bien moins coûteux. C’est pourquoi la marine américaine reste à au moins 650 km des côtes iraniennes, car s’approcher davantage reviendrait à s’exposer au danger. De plus, les cuirassés Trump sont incroyablement coûteux : le premier, s’il était effectivement construit en 2028, devrait coûter 17 milliards de dollars au budget de la marine pour cette seule année. Ces navires incarnent bien l’administration Trump dans son ensemble, à savoir totalement inutiles, vulnérables et ruineux.
Et pour couronner le tout, les chantiers navals américains capables de construire ces navires de guerre ne sont pas tout à fait prêts à en faire une priorité, manquant à la fois de capacité et de main-d’œuvre qualifiée. Dans l’imaginaire du président, les nouveaux photomontages de ce type de navire de guerre le représentent comme un mastodonte de près de 40 000 tonnes, équipé d’armes de haute technologie telles que “des lasers, des missiles hypersoniques et des canons électromagnétiques, dont la plupart sont encore en cours de développement et ne seront pas opérationnels avant des années”.
Autrement dit, leur construction implique que des délais comme 2028 pour leur mise en service n’ont aucun sens, mais c’est un objectif qui tient à cœur au président, raison pour laquelle Phelan a dû démissionner après de vifs échanges avec le président et le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth.
Une autre aspiration de Trump est liée à sa campagne électorale passée, durant laquelle il appelait à mettre fin aux guerres inutiles, mais depuis son élection, il fait tout l’inverse, attisant les tensions entre la Russie et l’Ukraine, et finançant et fournissant une couverture politique aux atrocités commises par Israël à Gaza et en Cisjordanie. Et voilà qu’aujourd’hui, alors que l’occupation israélienne du sud de la Syrie se poursuit, l’Iran et le Liban sont sur le point de suivre le même chemin. Trump, dont le niveau d’intelligence n’a d’égal que sa moralité lorsqu’il s’agit de tuer du monde et de ramener des civilisations à “l’âge de pierre”, n’est qu’une machine à détruire sur plusieurs fronts, avec des conflits au Moyen-Orient, en Somalie et au Venezuela, tout en assassinant des pêcheurs dans la Caraïbe et l’océan Pacifique. Cuba est la prochaine sur la liste et Trump se vante que le Canada deviendra le 51e État américain, suivi du Groenland, en 52eposition. En attendant, le président infligera sans aucun doute des sanctions aux membres de l’OTAN qui se sont montrés réticents à fournir un soutien logistique à sa guerre illégale contre l’Iran.
Tout ces exploits titanesques méritent certainement récompense, et Donald Trump, dans l’attente de son prochain Nobel de la paix et de pouvoir contraindre la Fédération internationale de football association (FIFA) à lui décerner une nouvelle médaille pour le tenir tranquille et l’empêcher de semer la pagaille pendant la prochaine Coupe du monde, laisse entendre qu’il est prêt à se nommer lui-même pour la plus haute distinction militaire des États-Unis d’Amérique, la Médaille d’honneur du Congrès ! Pour ce que cela vaut, la CMH récompense normalement un militaire qui “se distingue particulièrement par sa bravoure et ses actions au péril de sa vie, au-delà de l’appel du devoir”.
Lors d’une réception à la Maison Blanche en juillet dernier, Trump a évoqué la perspective de cette distinction, affirmant la mériter “parce que son avion a atterri en Irak sur une piste non éclairée lors d’un voyage effectué au cours de son premier mandat pour rendre visite aux troupes stationnées dans le pays”.
Un peu plus tôt, en février, Trump avait déjà évoqué les raisons pour lesquelles il estime mériter la Médaille d’honneur du Congrès après son voyage en Irak. Il a déclaré : “Je me suis rendu en Irak et j’ai fait preuve d’un courage hors du commun. En fait, j’ai été tellement courageux que j’ai voulu m’attribuer moi-même la Médaille d’honneur du Congrès. J’ai demandé à mon équipe : ‘Ai-je le droit de m’attribuer la Médaille d’honneur du Congrès ?’ Il a conclu : ‘Je vais tester la loi, enfin je veux dire… tentons le coup’”.
Je suppose que ce que j’essaie de dire, c’est que Donald Trump, le guerrier de la paix, est en réalité Donald Trump, la honte internationale, l’homme sans scrupules ni valeurs qui souhaite apparemment rendre le monde meilleur en le détruisant ou en le livrant à Israël, ce qui revient au même. Une question demeure, alors même que le peuple américain semble prendre conscience de cette réalité : quand le Congrès va-t-il enfin réaliser le danger qui nous guette et agir concrètement ?
Par Philip Giraldi – 25 avril 2026
Source: https://www.unz.com/pgiraldi/donald-trump-goes-to-war/





































































































































































































































