Si le monde est au bord de la catastrophe nucléaire, c’est en grande partie à cause de l’incapacité des dirigeants politiques occidentaux à être francs sur les causes de l’escalade des conflits mondiaux.

Par Jeffrey D. Sachs,* USA  – 22 août 2022

L’incessant récit occidental selon lequel l’Occident est noble tandis que la Russie et la Chine sont mauvaises est simple d’esprit et extraordinairement dangereux. Il s’agit d’une tentative de manipulation de l’opinion publique, et non d’un moyen de faire face à une diplomatie très réelle et urgente.

Le récit essentiel de l’Occident est intégré à la stratégie de sécurité nationale des Etats-Unis.1 L’idée centrale des Etats-Unis est que la Chine et la Russie sont des ennemis implacables qui «tentent d’éroder la sécurité et la prospérité américaines». Ces pays sont, selon les Etats-Unis, «déterminés à rendre les économies moins libres et moins équitables, à développer leurs armées, et à contrôler l’information et les données pour réprimer leurs sociétés et étendre leur influence».

L’ironie est que, depuis 1980, les Etats-Unis ont participé à au moins 15 guerres à l’étranger (en Afghanistan, en Irak, en Libye, au Panama, en Serbie, en Syrie et au Yémen, pour n’en citer que quelques-unes), alors que la Chine n’en a participé à aucune et la Russie à une seule (Syrie) en dehors de l’ancienne Union soviétique. Les Etats-Unis ont des bases militaires dans 85 pays, la Chine dans trois, et la Russie dans un pays (Syrie) au-delà de l’ancienne Union soviétique.

Le président Joe Biden a promu ce récit, déclarant2 que le plus grand défi de notre époque est la concurrence avec les autocraties, qui «cherchent à promouvoir leur propre pouvoir, à exporter et à étendre leur influence dans le monde, et à justifier leurs politiques et pratiques répressives comme un moyen plus efficace de relever les défis actuels». La stratégie de sécurité américaine n’est pas l’œuvre d’un seul président américain, mais de l’establishment de la sécurité américaine, qui est largement autonome et opère derrière un mur de secret.

La peur exacerbée de la Chine et de la Russie est vendue à un public occidental par la manipulation des faits. Une génération plus tôt, George W. Bush Jr. a vendu au public l’idée que la plus grande menace pour l’Amérique était le fondamentalisme islamique, sans mentionner que c’était la CIA, avec l’Arabie saoudite et d’autres pays, qui avait créé, financé et déployé les djihadistes en Afghanistan, en Syrie et ailleurs pour mener les guerres américaines.

Ou prenons comme exemple l’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique en 1980, qui a été décrite dans les médias occidentaux comme un acte de perfidie non provoqué. Des années plus tard, nous avons appris que l’invasion soviétique avait en fait été précédée d’une opération de la CIA destinée à la provoquer!3

La même désinformation s’est produite vis-à-vis de la Syrie. La presse occidentale est remplie de récriminations contre l’assistance militaire de Poutine à Bachar el-Assad en Syrie à partir de 2015, sans mentionner que les Etats-Unis ont soutenu le renversement d’el-Assad à partir de 2011, la CIA finançant une opération majeure (Timber Sycamore) pour renverser Assad des années avant l’arrivée de la Russie.

Ou plus récemment, lorsque la présidente de la Chambre des représentants américaine Nancy Pelosi s’est imprudemment envolée pour Taïwan malgré les avertissements de la Chine, aucun ministre des Affaires étrangères du G7 n’a critiqué la provocation de Pelosi, alors qu’ensemble les ministres du G7 ont sévèrement critiqué la «réaction excessive» de la Chine au voyage de Pelosi.

Le récit occidental de la guerre en Ukraine est qu’il s’agit d’une attaque non provoquée de Poutine dans le but de recréer l’empire russe. Pourtant, la véritable histoire commence avec la promesse occidentale faite au président soviétique Mikhaïl Gorbatchev que l’OTAN ne s’élargirait pas à l’Est, suivie de quatre vagues d’élargissement de l’OTAN: en 1999, incorporation de trois pays d’Europe centrale; en 2004, incorporation de sept autres pays, y compris les Etats de la mer Noire et les pays baltes; en 2008, l’élargissement a été promis à l’Ukraine et à la Géorgie; et en 2022, invitation à l’OTAN de quatre dirigeants de pays de l’Asie-Pacifique pour viser la Chine.

Les médias occidentaux ne mentionnent pas non plus le rôle des Etats-Unis dans le renversement du président ukrainien pro-russe Viktor Ianoukovitch en 2014; l’incapacité des gouvernements français et allemand, garants de l’Accord de Minsk II, à faire pression sur l’Ukraine pour qu’elle respecte ses engagements; les vastes armements américains envoyés en Ukraine sous les administrations Trump et Biden dans les années précédant la guerre; ni le refus des Etats-Unis de négocier avec Poutine l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine.

Bien sûr, l’OTAN affirme qu’il s’agit d’actions purement défensives, de sorte que Poutine n’a rien à craindre. En d’autres termes, Poutine ne devrait pas tenir compte des opérations de la CIA en Afghanistan et en Syrie, du bombardement de la Serbie par l’OTAN en 1999, du renversement de Mouammar Kadhafi par l’OTAN en 2011, de l’occupation de l’Afghanistan par l’OTAN pendant 15 ans, de la «gaffe» de Biden appelant à l’éviction de Poutine4 (qui, bien sûr, n’était pas une gaffe du tout), ni de la déclaration du secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin, selon laquelle le but de guerre des Etats-Unis en Ukraine est d’affaiblir la Russie.5

Au cœur de tout cela se trouve la tentative des Etats-Unis de rester la puissance hégémonique du monde, en multipliant les alliances militaires dans le monde entier pour contenir ou vaincre la Chine et la Russie. C’est une idée dangereuse, délirante et dépassée.

Les Etats-Unis ne représentent que 4,2% de la population mondiale et, actuellement, seulement 16% du PIB mondial (mesuré aux prix internationaux). En fait, le PIB combiné du G7 est désormais inférieur à celui des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), alors que la population du G7 ne représente que 6% de la population mondiale, contre 41% pour les BRICS.

Il n’y a qu’un seul pays dont le fantasme autoproclamé est d’être la puissance dominante du monde: les Etats-Unis.

Il est grand temps que les Etats-Unis reconnaissent les véritables sources de sécurité: la cohésion sociale interne et la coopération responsable avec le reste du monde, plutôt que l’illusion de l’hégémonie. Avec une telle politique étrangère révisée, les Etats-Unis et leurs alliés éviteraient la guerre avec la Chine et la Russie et permettraient au monde de faire face à ses myriades de crises environnementales, énergétiques, alimentaires et sociales.

Par-dessus tout, en cette période de danger extrême, les dirigeants européens devraient rechercher la véritable source de la sécurité européenne: non pas l’hégémonie américaine, mais des accords de sécurité européens respectant les intérêts de sécurité légitimes de toutes les nations européennes, y compris certainement l’Ukraine, mais aussi la Russie, qui continue de résister aux élargissements de l’OTAN en mer Noire. L’Europe devrait réfléchir au fait que le non-élargissement de l’OTAN et l’application des Accords de Minsk II auraient permis d’éviter cette terrible guerre en Ukraine.

A ce stade, c’est la diplomatie, et non l’escalade militaire, qui est la véritable voie vers la sécurité européenne et mondiale.

Jeffrey D. Sachs

* Jeffrey D. Sachs est professeur à l’Université de Columbia, directeur du Centre pour le développement durable de cette université et président du Réseau de solutions pour le développement durable (SDSN) des Nations Unies. Il a été conseiller auprès de trois secrétaires généraux de l’ONU et occupe actuellement la fonction de défenseur des Objectifs de développement durable (ODD) auprès du secrétaire général António Guterres.

1)https://trumpwhitehouse.archives.gov/wp-content/uploads/2017/12/NSS-Final-12-18-2017-0905.pdf

2)https://www.whitehouse.gov/briefing-room/speeches-remarks/2021/12/09/remarks-by-president-biden-at-the-summit-for-democracy-opening-session/

3)https://dgibbs.faculty.arizona.edu/brzezinski_interview

4)https://www.npr.org/2022/03/26/1089014039/biden-says-of-putin-for-gods-sake-this-man-cannot-remain-in-power

5)https://www.washingtonpost.com/world/2022/04/25/russia-weakened-lloyd-austin-ukraine-visit/

Source: https://www.other-news.info/the-wests-false-narrative-about-russia-and-china

 (Traduction «Point de vue Suisse»)

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