Un jeune issu de la famille Abu Hamad assis à côté des corps enveloppés de son père et de ses deux frères à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 9 novembre 2023 (Crédit photo: AFP)

À Gaza, des soldats israéliens tirent à bout portant sur des civils palestiniens, les tuant sous les yeux de leur famille.

Pendant trois jours, Moemen Raed al-Khaldi est resté allongé, blessé et immobile, parmi les cadavres des membres de sa famille tués, faisant semblant d’être mort pour se protéger des tirs des soldats israéliens.

Le 21 décembre, des soldats israéliens ont fait irruption dans la maison dans laquelle la famille Khaldi s’était réfugiée dans le nord de Gaza et, en quelques minutes, ils ont abattu toutes les personnes présentes.

Les soldats ont quitté la maison en pensant les avoir tous tués. Seul Moemen est resté en vie, se vidant de son sang pendant des jours avant que les voisins ne le trouvent et l’emmènent à l’hôpital. Alité à l’hôpital al-Chifa, dans la ville de Gaza, il témoigne auprès de Middle East Eye de ce qui s’est passé le 21 décembre. Moemen Raed al-Khaldi et sa famille s’étaient rendus chez des proches dans le quartier de Cheikh Radwan, dans le nord de la ville de Gaza, après avoir été contraints d’évacuer leur maison.

« Il est mort sur le coup »

En ce jour funeste, après le coucher du soleil, la famille avait fini de prier et était allongée par terre, sous des couvertures, lorsque des soldats israéliens ont brusquement fait sauter la porte d’entrée et pris d’assaut la maison. « Toutes les personnes présentes à proximité ont été immédiatement blessées, y compris deux femmes, ma grand-mère et une autre femme enceinte », raconte Moemen al-Khaldi.

S’adressant à la famille en hébreu, l’armée israélienne a ordonné à tout le monde d’évacuer la maison. Étant donné qu’aucun membre de la famille ne parlait hébreu, ils n’ont pas compris les ordres.

« Les soldats ne parlaient pas arabe. Personne ne parlait hébreu et nous ne comprenions pas ce qu’ils disaient. Mon grand-père a donc essayé de traduire. Il n’a dit que quelques mots : “Écoutez ce que les soldats vous disent et sortez” », poursuit Khaldi. « Les soldats se sont retournés et ont cru que c’était mon père qui avait parlé. Ils lui ont tiré une balle, et il est mort sur le coup. »

Les soldats ont ensuite tiré sur toutes les personnes présentes dans la pièce, y compris Moemen Khaldi. « Mon grand-père est alors tombé, suivi de mon oncle, de deux autres hommes qui s’étaient également réfugiés avec nous, puis de l’un des propriétaires de la maison. Ensuite, ma grand-mère et la femme enceinte sont tombées en martyrs ».

Après avoir été blessé aux jambes, Moemen Khaldi est resté allongé immobile sur le sol, simulant la mort pour éviter que les soldats ne tirent à nouveau. « Je me protégeais en restant entre le dos de mon oncle et le mur. Je protégeais ma tête dans cette position. Je suis resté comme ça pendant trois jours en faisant semblant de ne pas être en vie. Pendant ce temps, l’armée est entrée et sortie de la maison, détruisant les lieux, mais j’ai fait semblant d’être [mort] », rapporte-t-il. « Trois jours plus tard, des personnes m’ont transféré à l’hôpital avec les membres de ma famille morts en martyrs ».

« Ils ont tiré sur maman, puis sur papa »

Le 27 octobre, l’armée israélienne a lancé une invasion terrestre dans les zones urbaines, les rues et les quartiers densément peuplés de la bande de Gaza.

Quelques jours avant l’invasion, l’armée israélienne avait commencé à ordonner aux habitants de la ville de Gaza et du reste du nord de la bande côtière d’évacuer leurs maisons et de se déplacer vers les zones situées dans le sud de Wadi Gaza.

L’armée a déclaré considérer les Palestiniens qui ne respectaient pas les ordres d’évacuation comme des « terroristes », et ses forces ont depuis lors fait usage d’une force meurtrière contre les personnes ayant choisi de rester.

Le 22 décembre, dans le quartier où la famille de Moemen Khaldi a été exécutée, Faisal Ahmed al-Khaldi, un membre de la famille âgé de 6 ans, a survécu à un incident similaire après que des soldats israéliens ont abattu ses parents devant lui, au domicile de son oncle.

« Nous étions à la maison et le char d’assaut était stationné près de la porte de l’immeuble. Une nuit, ils ont enfoncé le portail et fait irruption. La porte [de l’appartement] de mon oncle Mohammed était fermée à clé, ils l’ont cassée et sont entrés. Ils ont tiré sur tout le monde dans la chambre d’amis », confie Faisal. « Nous étions en train de dormir, j’ai entendu leur [bruit], alors j’ai demandé à maman : ‘’Quel est ce bruit ?’’ Elle m’a répondu : ‘’Ce sont des Israéliens.’’ À peine avait-elle dit cela qu’ils lui ont tiré dessus, puis ils ont tiré sur papa. »

Les soldats israéliens ont ensuite ordonné aux autres membres de la famille de Faisal de se rassembler dans une pièce, laissant les enfants les regarder depuis le couloir.

Faisal a été touché par des éclats des balles qui ont tué ses parents, mais son état de choc l’a empêché de sentir sa blessure sur le moment. « Nous nous sommes cachés dans la chambre de mon cousin Layan. Nous nous sommes ensuite dirigés vers la porte, je ne pouvais pas marcher, je tombais sans cesse, alors mon oncle, Mohammed, m’a porté. Lorsqu’il l’a fait, les soldats lui ont ordonné, ainsi qu’au grand-père de Layan, de se déshabiller », poursuit-il. « Ils leur ont ordonné de s’asseoir et nous sommes tous allés nous asseoir dans le couloir. »

Après le départ des soldats, la famille s’est réfugiée dans une école et c’est seulement là que Faisal a ressenti une douleur à l’abdomen. « Ils m’ont déshabillé et ont découvert que j’étais blessé et m’ont emmené à l’hôpital », dit-il.

Exécuté devant ses enfants handicapés

Une semaine plus tard, à quelques kilomètres de là, des soldats israéliens ont exécuté Kamel Mohammed Nofal, 65 ans, retraité de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), sous les yeux de son épouse et de ses enfants adultes handicapés, alors qu’« il essayait de leur expliquer que ses enfants ne pouvaient pas comprendre les instructions », rapporte un de ses proches, Jamal Naim.

« Les forces israéliennes sont arrivées dans l’immeuble où vivaient Kamel et sa famille et ont ordonné à tout le monde d’évacuer l’immeuble. Ils sont tous descendus et se sont rassemblés dans la rue devant l’immeuble », explique-t-il.

« Il y avait 24 résidents, dont Kamel, son épouse de 63 ans, Fatima Jamil Timraz, et leurs quatre enfants, leurs épouses et leurs enfants. Au moins neuf enfants se trouvaient parmi eux, le plus jeune étant âgé de quatre mois. »

Selon Naim, trois des enfants de Nofal étaient sourds et muets, et le quatrième était malvoyant. « Les soldats israéliens donnaient au groupe des instructions sur ce qu’il fallait faire et où il fallait aller, mais les enfants de Kamel ne pouvaient pas comprendre car ils n’étaient pas en mesure de correctement entendre, voir ou communiquer avec les soldats, alors ces derniers ont décidé de les arrêter », raconte-t-il. « Kamel s’est exprimé en hébreu et a dit aux soldats que ses fils Hussam, 40 ans, Ahmed, 36 ans, et Mahmoud, 32 ans, ainsi que sa fille Wafaa, 31 ans, étaient handicapés. Les soldats l’ont immédiatement abattu. Il a été tué devant ses enfants et tous les autres. »

D’après Naim, les soldats israéliens ont ensuite arrêté les enfants de Nofal et le reste des membres de sa famille. On ne sait toujours pas où ils se trouvent.

« Ils ont exécuté tout le monde »

Lorsque l’armée israélienne a atteint le quartier d’al-Rimal, au centre de la ville de Gaza, elle a pris pour cible plusieurs bâtiments commerciaux et résidentiels. Les habitants n’ont cependant pas été autorisés à évacuer.

Le journaliste Ahmed Dawoud, 38 ans, se trouvait encore dans sa maison près du carrefour de la Palestine lorsqu’un char israélien a pris pour cible l’appartement de son voisin et qu’il a été forcé de fuir. « J’ai quitté mon domicile après que l’appartement voisin a été incendié. Nous avons quitté l’immeuble avec une trentaine de personnes, dont la fille de mon ami journaliste. Nous essayions de fuir, mais en arrivant au carrefour, deux filles ont été tuées », témoigne-t-il. « Le corps de la fille de mon ami est resté dans la rue […] pendant quatre ou cinq jours » « L’une [des filles] avait 8 ans, c’était la fille de mon ami journaliste, et l’autre avait 15 ans. Ils les ont exécutées sous nos yeux. Si nous n’avions pas trouvé refuge, nous aurions également fait partie des martyrs. »

Lorsque les soldats ont ouvert le feu sur les habitants, certains se sont repliés dans le bâtiment, d’autres ont décidé de continuer à marcher vers un endroit plus sûr. « Le corps de la fille de mon ami est resté dans la rue. Nous sommes entrés dans une maison au hasard et, pendant quatre ou cinq jours, nous n’avons fait que regarder [par la fenêtre], en essayant de récupérer le corps. Nous étions encerclés par des soldats israéliens qui exécutaient tout le monde dans les environs », poursuit-il. « Cinq jours plus tard, nous sommes retournés sur place et avons récupéré le corps sous les quadricoptères [israéliens]. »

Lorsqu’il s’est enfui de l’immeuble, certains de ses voisins sont restés dans leur appartement. Quand les soldats israéliens sont entrés dans l’immeuble et les ont trouvés, ils ont exécuté la famille entière, avant de mettre le feu à l’habitation, rapporte-t-il.

Maha Hussaini à Gaza, Palestine occupée

Mohammed Qreiqe de Gaza a contribué à ce reportage.

Source: MEE, 9 janvier 2024