05 Avr 2023

Certains d’entre nous ont averti à maintes reprises que les poursuites engagées contre l’éditeur de WikiLeaks rendaient la vie plus dangereuse pour les journalistes qui travaillent dans des conditions difficiles partout dans le monde. Nous avons été ignorés.


Par Craig Murray

La Russie doit libérer Evan Gershkovich ; si c’est dans le cadre d’un échange de prisonniers, celui-ci doit être conclu rapidement.

Evan Gershkovich a été arrêté à Ekaterinbourg alors qu’il enquêtait sur le groupe Wagner. Ekaterinbourg est l’une des villes russes les plus sinistres, les plus dominées par la mafia et les moins ouvertes. Je m’y suis déjà rendu pour enquêter sur les meurtres de journalistes russes locaux.

C’était déjà assez dangereux sans les complications d’une guerre et le fait que Gershkovich prévoyait de visiter l’emplacement d’une usine de chars voisine (on ne sait pas s’il a pu mettre son plan à exécution).

Je ne suis pas du tout surpris qu’il ait été arrêté, mais j’aurais espéré qu’il soit simplement expulsé ou que son visa soit annulé, comme pour Luke Harding. Un journaliste d’un pays qui soutient ouvertement l’ennemi dans une guerre en cours peut difficilement se plaindre d’être expulsé. Cela fait partie du jeu.

N’oublions pas que la Russie autorise toujours les journalistes occidentaux à opérer sur son territoire, alors que la plupart des pays occidentaux, y compris le Royaume-Uni, ont fermé tous les médias russes et annulé les visas de leurs journalistes.

Toutefois, sur base des informations dont nous disposons jusqu’à maintenant, Gershkovich est poursuivi pour espionnage simplement parce qu’il a fait son travail. C’est une escalade majeure.

Je vais supposer que Gershkovich ne travaillait pas réellement pour la CIA ou les services de renseignement ukrainiens. Jusqu’à présent, aucune preuve n’a été apportée à ce sujet et je n’ai pas vu la Russie l’invoquer. Si c’était le cas, cela changerait la donne à certains égards, mais je suppose pour l’instant que ce n’est pas le cas et que Gershkovich travaillait simplement en tant que journaliste.

Le problème de l’administration Biden est qu’elle n’est pas en mesure de s’y opposer. Julian Assange est accusé d’espionnage uniquement pour son travail de journaliste : il n’y a pas d’accusation fondée qu’il travaillait pour une puissance étrangère.

Si Assange a commis des actes d’espionnage contre les États-Unis en publiant des secrets de sécurité nationale US, comment considérer que Gershkovich ne commet pas lui aussi des actes d’espionnage contre la Russie en cherchant à publier ce que Moscou considère comme des secrets de sa sécurité nationale ?

Bien sûr, la réponse est que ni l’un ni l’autre n’ont commis d’espionnage. Ils ne font que du journalisme. Mais c’est une réponse que l’administration Biden ne peut pas formuler tout en poursuivant Assange.

Je ne dis pas cela avec plaisir et je suis aussi inquiet pour le bien-être de Gershkovich que pour celui d’Assange. Mais nous avons averti à maintes reprises que les poursuites engagées contre Assange rendaient la vie plus dangereuse pour les journalistes qui travaillent dans des conditions difficiles partout dans le monde. Nous avons été ignorés.

Dans un sens, les poursuites contre Gershkovich sont plus justifiées que celles contre Assange. Du moins, dans la mesure où Gershkovich se trouvait en Russie lorsqu’il a été arrêté. Assange est un citoyen australien dont les activités ont été menées entièrement en dehors des États-Unis et qui est extradé sur la base d’une demande extraordinaire de juridiction universelle de la part des États-Unis.

Des voix se sont élevées au sein de l’administration Biden et des principales sociétés de médias US pour souligner le dangereux précédent créé par l’affaire Assange. Il faut espérer que ces voix seront renforcées par l’affaire Gershkovich.

En tout cas, Gershkovich devrait être libéré. Ce n’est qu’un jeune journaliste qui fait son travail.

Craig Murray

Craig Murray est un auteur, un diffuseur et un militant des droits de l’homme. Il a été ambassadeur du Royaume-Uni en Ouzbékistan d’août 2002 à octobre 2004 et recteur de l’université de Dundee de 2007 à 2010. Sa couverture dépend entièrement du soutien de ses lecteurs.

Source: Le blog de Craig Murray

Traduit par Investig’Action