
The captive of Sevastopol by the British allied armies, Sep. 8, 1855, after a siege of 318 days. (Popular Graphic Arts/U.S. Library of Congress/Wikimedia Commons)
Par Jeffrey Sachs
Alors que l’on présume que les autres puissances ont des intérêts de sécurité légitimes qui doivent être équilibrés et pris en compte, les intérêts de la Russie sont, eux, présumés illégitimes. La russophobie fonctionne moins comme un sentiment que comme une distorsion systémique — une distorsion qui, à maintes reprises, sape la sécurité même de l’Europe.
L’Europe a rejeté à plusieurs reprises la paix avec la Russie à des moments où un règlement négocié était possible, et ces rejets se sont avérés profondément contre-productifs.
Du XIXe siècle à nos jours, les préoccupations de la Russie en matière de sécurité ont été traitées non pas comme des intérêts légitimes à négocier dans le cadre d’un ordre européen plus large, mais comme des transgressions morales auxquelles il fallait résister, qu’il fallait contenir ou passer outre.
Ce schéma s’est maintenu à travers des régimes russes radicalement différents – tsariste, soviétique et post-soviétique –, ce qui suggère que le problème ne réside pas principalement dans l’idéologie russe, mais dans le refus persistant de l’Europe de reconnaître la Russie comme un acteur légitime et égal en matière de sécurité.
Je ne prétends pas que la Russie ait été entièrement bienveillante ou digne de confiance. Je soutiens plutôt que l’Europe a toujours appliqué deux poids deux mesures dans son interprétation de la sécurité.
L’Europe considère son propre recours à la force, la création d’alliances et son influence impériale ou post-impériale comme normaux et légitimes, tout en interprétant les comportements russes comparables, en particulier près des frontières de la Russie, comme intrinsèquement déstabilisateurs et invalides.
Cette asymétrie a réduit l’espace diplomatique, délégitimé tout compromis et rendu la guerre plus probable. De même, ce cycle autodestructeur reste la caractéristique déterminante des relations entre l’Europe et la Russie au XXIe siècle.
Tout au long de cette histoire, l’Europe a régulièrement échoué à distinguer entre l’agression russe et le comportement de la Russie visant à assurer sa sécurité. À plusieurs reprises, des actions interprétées en Europe comme des preuves de l’expansionnisme inhérent à la Russie étaient, du point de vue de Moscou, des tentatives visant à réduire sa vulnérabilité dans un environnement perçu comme de plus en plus hostile.
L’Europe, de son côté, a toujours interprété ses propres alliances, ses déploiements militaires et son expansion institutionnelle comme étant inoffensives et défensives, même lorsque ces mesures restreignaient directement la marge de manœuvre stratégique de la Russie.
Cette asymétrie est au cœur du dilemme sécuritaire qui a conduit à plusieurs reprises à une escalade du conflit : la défense d’un camp est considérée comme légitime, tandis que les craintes de l’autre sont rejetées comme relevant de la paranoïa ou de la mauvaise foi.
La russophobie occidentale ne doit pas être principalement comprise comme une hostilité viscérale envers les Russes ou la culture russe. Elle s’apparente plutôt à un préjugé structurel ancré dans la pensée sécuritaire européenne, fondé sur l’idée que la Russie fait figure d’exception aux règles diplomatiques conventionnelles.
Alors que les intérêts de sécurité des autres grandes puissances sont présumés légitimes et doivent être traités avec équité, ceux de la Russie sont systématiquement considérés comme illégitimes, jusqu’à preuve du contraire.
Cette hypothèse a survécu aux changements de régime, d’idéologie et de direction. Elle transforme les désaccords politiques en impératifs moraux et rend tout compromis suspect. En conséquence, la russophobie fonctionne moins comme un sentiment que comme une distorsion systémique qui sape régulièrement la sécurité même de l’Europe.
Ce schéma se répète à travers quatre grandes périodes historiques. Tout d’abord, le XIXè siècle, avec le rôle central de la Russie dans le Concert européen après 1815, puis l’évolution de la Russie en menace désignée contre l’Europe.
La guerre de Crimée semble être le traumatisme fondateur de la russophobie moderne : une guerre voulue par la Grande-Bretagne et la France, malgré la possibilité d’un compromis diplomatique, et motivée par l’hostilité moralisatrice et les angoisses impériales de l’Occident plutôt que par un impératif inévitable.
Le mémorandum Pogodin de 1853, qui dénonce les deux poids, deux mesures de l’Occident, avec la célèbre note en marge du tsar Nicolas Ier — “C’est là tout le problème” —, est bien plus qu’une simple anecdote : c’est une clé analytique majeure pour expliquer le comportement de l’Europe et les craintes et le ressentiment compréhensibles de la Russie.
Dans un second temps, je m’intéresse aux périodes révolutionnaire et de l’entre-deux-guerres, durant lesquelles l’Europe et les États-Unis sont passés de la rivalité avec la Russie à une intervention directe dans les affaires intérieures de ce pays.
Pour ce faire, mon analyse porte sur les interventions militaires occidentales pendant la guerre civile russe, le refus d’intégrer l’Union soviétique dans un système de sécurité collective durable dans les années 1920 et 1930, ainsi que sur l’échec catastrophique de l’alliance contre le fascisme, en m’appuyant notamment sur les travaux d’archives de Michael Jabara Carley.
Mais au lieu de contenir la puissance soviétique, on a assisté à l’effondrement de la sécurité européenne et à la dévastation du continent pendant la Seconde Guerre mondiale.
Troisièmement, le début de la guerre froide aurait dû marquer un tournant décisif, mais l’Europe a de nouveau rejeté la paix alors qu’elle aurait pu alors être garantie.
Bien que la conférence de Potsdam soit parvenue à un accord sur la démilitarisation de l’Allemagne, l’Occident est ensuite revenu sur sa parole. Sept ans plus tard, l’Occident a aussi rejeté la proposition de Staline qui préconisait la réunification de l’Allemagne sur la base de la neutralité.
Le refus du chancelier allemand Konrad Adenauer, malgré des preuves évidentes de la sincérité de l’offre de Staline, a scellé la division de l’Allemagne après la guerre, exacerbé la confrontation entre les blocs et plongé l’Europe dans des décennies de militarisation.
Enfin, mon analyse porte sur la période d’après-guerre froide, durant laquelle l’Europe a eu une occasion unique de sortir de ce cycle destructeur. La vision d’une “maison commune européenne” du dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev et la Charte de Paris ont défini un ordre sécuritaire fondé sur l’inclusion et l’indivisibilité.
Mais l’Europe a préféré l’élargissement de l’OTAN, une asymétrie institutionnelle et une architecture sécuritaire construite non pas avec, mais aux dépens de la Russie. Ce choix n’était pas fortuit. Il reflétait une vision stratégique anglo-américaine, clairement exposée par Zbigniew Brzezinski, qui considérait l’Eurasie comme l’épicentre de la concurrence mondiale et la Russie comme une puissance à contenir dans sa quête de sécurité et d’influence.
Les conséquences de ce mépris de longue date pour les préoccupations sécuritaires de la Russie se manifestent aujourd’hui sans équivoque. La guerre en Ukraine, l’effondrement du contrôle des armes nucléaires, les chocs énergétiques et industriels en Europe, la nouvelle course aux armements, la dislocation politique de l’UE et la perte d’autonomie stratégique de l’Europe ne relèvent pas du hasard.
Ils sont la conséquence cumulée de deux siècles de réticence de l’Europe à prendre au sérieux les préoccupations de la Russie en matière de sécurité.
Pour conclure, afin d’instaurer la paix avec la Russie, il ne faut pas pour autant nourrir une confiance aveugle. Mais la paix avec la Russie exige d’admettre qu’une sécurité européenne durable ne peut être fondée sur le déni de la légitimité des intérêts sécuritaires russes.
Tant que l’Europe restera prisonnière de ses préjugés, elle ne cessera de rejeter la paix à chaque opportunité, et devra payer le prix fort de cette attitude néfaste.
Les origines de la russophobie structurelle
L’échec récurrent de l’Europe à établir la paix avec la Russie ne tient pas tant à Vladimir Poutine, au communisme ou même à l’idéologie du XXè siècle. C’est un phénomène beaucoup plus ancien et structurel. À maintes reprises, les préoccupations sécuritaires de la Russie ont été traitées par l’Europe non pas comme des intérêts légitimes susceptibles de faire l’objet de négociations, mais comme des transgressions morales.
En ce sens, l’histoire commence avec l’évolution de la Russie au XIXè siècle, qui passe du statut de garante de l’équilibre européen à celui de menace pour le continent.
Après la défaite de Napoléon en 1815, la Russie n’était plus une puissance périphérique, mais au contraire au centre de l’Europe. Elle a joué un rôle essentiel dans la défaite de Napoléon et le tsar a été l’un des principaux artisan de l’ordre post-napoléonien.
Le Concert européen reposait sur une proposition implicite : la paix exigeait que les grandes puissances s’acceptent mutuellement comme des acteurs légitimes et gèrent les crises par la consultation plutôt que par une démonologie moralisatrice.
Pourtant, en l’espace d’une génération, une vision alternative s’est imposée dans la culture politique britannique et française : la Russie ne saurait être considérée comme une grande puissance parmi d’autres, mais comme une menace civilisationnelle, dont les exigences, même lorsqu’elles sont locales et défensives, sont intrinsèquement expansionnistes et donc inacceptables.
Ce changement est décrit avec une clarté extraordinaire dans un document évoqué par Orlando Figes dans son livre The Crimean War: A History (2010) et attribué à un moment charnière entre la diplomatie et la guerre : le mémorandum de Mikhaïl Pogodin au tsar Nicolas Ier en 1853.
Pogodin énumère les épisodes de coercition et de violence occidentale — conquêtes lointaines et guerres délibérées —, puis les oppose à l’indignation de l’Europe à l’égard des faits et gestes de la Russie dans les régions limitrophes.
“La France prend l’Algérie à la Turquie et presque chaque année, l’Angleterre annexe une autre province indienne. Rien de tout cela ne perturbe l’équilibre des pouvoirs, mais lorsque la Russie occupe la Moldavie et la Valachie, même temporairement, l’équilibre serait menacé.
“La France occupe Rome et y reste plusieurs années en temps de paix : cela n’a aucune importance. Mais si la Russie envisage d’occuper Constantinople, la paix en Europe serait en péril. Les Anglais déclarent la guerre aux Chinois, qui semblent les avoir offensés : personne n’a le droit d’intervenir. Mais la Russie devrait demander l’autorisation de l’Europe pour entrer en conflit avec son voisin.
“L’Angleterre menace la Grèce pour soutenir les fausses revendications d’un misérable Juif et brûle sa flotte : ce sont des actions légitimes. Mais lorsque la Russie exige un traité pour protéger des millions de chrétiens, c’est considéré comme un dangereux élargissement de sa puissance en Orient, au détriment de l’équilibre des pouvoirs”.
Et Pogodin de conclure : “Nous ne pouvons attendre de l’Occident que haine et malveillance”, ce à quoi Nicolas répondit en marge : “C’est là tout le problème”.
Cet échange est essentiel, car il met en évidence la pathologie récurrente sous-jacente à tous les grands événements à venir. L’Europe insiste sans cesse sur la légitimité universelle de ses propres revendications en matière de sécurité, tout en traitant celles de la Russie d’illégitimes ou suspectes.
Cette posture engendre une instabilité politique majeure : elle écarte toute perspective de compromis dans les capitales occidentales, entraînant l’effondrement de la diplomatie, non pas parce qu’un accord est impossible, mais parce que la reconnaissance des intérêts russes est jugée contraire à l’éthique.
“Une contre-proposition a pris de l’ampleur dans la culture politique britannique et française : la Russie n’était pas une grande puissance anodine, mais un danger civilisationnel dont les revendications, même locales et défensives, devaient être considérées comme intrinsèquement expansionnistes et donc inacceptables”.
La guerre de Crimée est la première manifestation décisive de cette dynamique. Si la crise immédiate concernait le déclin de l’Empire ottoman et les différends relatifs aux lieux saints, la question sous-jacente portait sur les possibilités pour la Russie de s’assurer une position reconnue dans la région de la mer Noire et des Balkans sans être considérée comme un prédateur.
Les reconstructions diplomatiques modernes soulignent que la crise de Crimée différait des “crises orientales” précédentes, car les pratiques de coopération du Concordat se dégradaient déjà et l’opinion britannique avait basculé vers une position antirusse extrême, réduisant ainsi la marge de manœuvre pour parvenir à un règlement.
L’épisode est d’autant plus révélateur qu’un règlement négocié était possible. La convention de Vienne visait à concilier les préoccupations russes et la souveraineté ottomane, tout en préservant la paix. Cependant, elle s’est heurtée à la méfiance et aux incitations politiques au conflit.
S’ensuivit la guerre de Crimée. Elle n’était pas “nécessaire” au sens strict du terme stratégique. Elle s’est produite parce que le compromis entre la Grande-Bretagne et la France avec la Russie devenait politiquement intenable.
Les conséquences furent désastreuses pour l’Europe : des pertes humaines massives, disparition des mécanismes de sécurité et renforcement d’un réflexe idéologique faisant de la Russie une exception aux négociations entre grandes puissances.
En d’autres termes, l’Europe s’est plutôt exposée à une instabilité durable par son refus de prendre en compte les préoccupations sécuritaires de la Russie. Elle a en réalité créé un cycle durable d’hostilité faisant des crises ultérieures des enjeux plus difficiles à gérer.
La campagne militaire de l’Occident contre le bolchevisme
Ce phénomène s’est poursuivi jusqu’à la révolution de 1917. Lorsque le régime russe a changé, l’Occident n’est pas passé de la rivalité à la neutralité, mais s’est orienté vers une intervention active, estimant qu’il était intolérable qu’un État russe souverain échappe à la tutelle occidentale.
La révolution bolchevique et la guerre civile qui s’ensuivirent ont donné lieu à un conflit complexe impliquant les Rouges, les Blancs, les mouvements nationalistes et les armées étrangères. Il est essentiel de souligner que les puissances occidentales ne se sont pas contentées d’“observer” l’issue des événements.
Elles sont intervenues militairement sur de vastes territoires de la Russie (nord de la Russie, approches de la Baltique, mer Noire, Sibérie et Extrême-Orient), sous des prétextes initialement logistiques, puis rapidement passés à la justification d’un changement de régime.
La justification “officielle” invoquée pour légitimer l’intervention initiale était la crainte que les approvisionnements militaires ne tombent aux mains des Allemands après le retrait de la Russie de la Première Guerre mondiale, ainsi que les velléités de rouvrir un front oriental.
Cependant, une fois l’Allemagne vaincue en novembre 1918, l’intervention n’a pas cessé. Elle a changé de nature. Cette réorientation explique pourquoi cet épisode est si important : il révèle que, même au plus fort de la Première Guerre mondiale, les puissances occidentales étaient déterminées à utiliser la force pour façonner l’avenir politique de la Russie.
L’ouvrage de David Foglesong, America’s Secret War Against Bolshevism (1995), publié par l’UNC Press, reste la référence scientifique par excellence sur la politique américaine. Foglesong présente l’intervention américaine non pas comme un épisode secondaire obscur, mais comme un effort soutenu de prévenir la consolidation du pouvoir bolchevique.
Des travaux historiques récents de grande qualité ont remis cet épisode sous les feux de l’actualité, notamment A Nasty Little War (2024) d’Anna Reid, qui décrit l’intervention occidentale comme une manœuvre délibérée mais mal orchestrée pour renverser la révolution bolchevique de 1917.
La portée géographique de cette intervention est également instructive, car elle contredit les affirmations ultérieures de l’Occident selon lesquelles les craintes de la Russie relèveraient de la paranoïa. Les forces alliées ont débarqué à Arkhangelsk et à Mourmansk pour opérer dans le nord de la Russie. En Sibérie, elles sont entrées par Vladivostok et le long des corridors ferroviaires. Les forces japonaises se sont déployées à grande échelle en Extrême-Orient, et dans le sud, des débarquements et des opérations ont eu lieu autour d’Odessa et Sébastopol.
Un aperçu sommaire des dates et des théâtres de l’intervention, de novembre 1917 au début des années 1920, suffit à démontrer la persistance de la présence étrangère et l’étendue de son emprise.
Il ne s’agissait pas non plus de simples “recommandations” ou d’une présence symbolique. Les forces occidentales ont fourni, armé et, dans certains cas, efficacement supervisé les troupes blanches. Les puissances intervenantes se sont retrouvées empêtrées dans toute la bassesse morale et politique de la politique blanche, y compris dans ses programmes réactionnaires et ses atrocités barbares.
Cette réalité fait de cet épisode un moment particulièrement corrosif pour les discours éthiques occidentaux : l’Occident ne s’est pas contenté de s’opposer au bolchevisme. Il l’a souvent combattu en s’alliant à des forces dont la brutalité et les objectifs de guerre allaient à l’encontre des revendications ultérieures de légitimité libérale.
Du point de vue de Moscou, cette intervention a confirmé l’avertissement lancé par Pogodin des décennies plus tôt : l’Europe et les États-Unis étaient prêts à recourir à la force pour s’assurer que la Russie cesserait d’exister en tant que puissance autonome.
Cet épisode est resté gravé dans la mémoire soviétique, renforçant la conviction que les puissances occidentales ont tenté de réprimer la révolution. Il a démontré que la rhétorique morale occidentale sur la paix et l’ordre pouvait aisément coexister avec des campagnes coercitives lorsque la souveraineté russe était en jeu.
L’intervention a également eu une conséquence décisive indirecte. En s’engageant dans la guerre civile russe, l’Occident a involontairement accru la légitimité des bolcheviks aux yeux de la population.
La présence d’armées étrangères et de forces blanches soutenues par l’étranger a en effet permis aux bolcheviks de revendiquer leur rôle de défenseurs de l’indépendance russe face à l’encerclement impérial.
Les récits historiques soulignent systématiquement l’efficacité avec laquelle les bolcheviks ont exploité la présence des Alliés à des fins de propagande et de légitimation. En d’autres termes, la tentative de “briser” le bolchevisme n’a fait qu’aider à consolider le régime qu’elle cherchait à détruire.
Cette dynamique met en lumière un cycle précis de l’histoire : la russophobie s’avère contre-productive sur le plan stratégique pour l’Europe. Elle pousse les puissances occidentales à adopter des politiques coercitives qui ne résolvent pas le problème, mais au contraire l’exacerbent. Elle génère des griefs et des craintes sécuritaires de la part de la Russie, que les dirigeants occidentaux ultérieurs rejetteront comme de la paranoïa irrationnelle.
De plus, elle réduit l’espace diplomatique futur en enseignant à la Russie, quel que soit son régime, à se méfier des promesses occidentales de négociation.
Au début des années 1920, alors que les forces étrangères se retiraient et que l’État soviétique se consolidait, l’Europe avait déjà fait deux choix décisifs qui allaient avoir des répercussions tout au long du siècle.
Premièrement, elle a contribué à développer une culture politique qui transforme des conflits gérables, comme la crise de Crimée, en guerres majeures, en refusant de reconnaître la légitimité des intérêts russes.
Deuxièmement, son intervention militaire a témoigné de sa volonté de recourir à la force non seulement pour contrer l’expansion russe, mais aussi pour influencer la souveraineté russe et orienter les évolutions du régime.
Ces choix n’ont pas stabilisé l’Europe, ils ont plutôt posé les bases des catastrophes ultérieures : l’effondrement de la sécurité collective entre les deux guerres, la militarisation endémique de la guerre froide et le retour à l’escalade frontalière de l’ordre post-guerre froide.
La sécurité collective et l’option anti-Russie

Les dirigeants soviétiques en avril 1925. Sur la photo prise au Kremlin, Joseph Staline, secrétaire général du Parti communiste. Alexeï Rykov, président du Conseil des commissaires du peuple (Premier ministre). Lev Kamenev, vice-président du Conseil des commissaires du peuple (vice-Premier ministre). (Krasnaya Niva, no 17, avril 1925). Magazine publié et édité par Anatoly Lunacharsky & Yuri Steklov. Auteur © Nikolai Petrov (1875-1940)/Wikipedia Commons)
Au milieu des années 1920, l’Europe était confrontée à une Russie sortie indemne de toutes les tentatives de destruction : révolution, guerre civile, famine et intervention militaire étrangère directe.
L’État soviétique émergent était pauvre, traumatisé et profondément méfiant, mais incontestablement souverain. L’Europe se trouva alors face à un choix récurrent : fallait-il considérer la Russie comme un acteur légitime en matière de sécurité, dont les intérêts devaient s’intégrer à l’ordre européen, ou comme un outsider permanent dont on pouvait ignorer, reporter ou négliger les préoccupations ? L’Europe a choisi la seconde option, et le prix à payer s’est avéré colossal.
Les interventions des Alliés pendant la guerre civile russe ont entaché de manière durable tout le processus diplomatique ultérieur. Selon Moscou, l’Europe avait non seulement condamné l’idéologie bolchevique, mais aussi tenté de dicter par la force l’avenir politique interne de la Russie.
Cette expérience revêt une importance capitale. Elle a influencé les théories soviétiques sur les intentions occidentales et a engendré un profond scepticisme envers les promesses occidentales. Au lieu de prendre en compte cet héritage et de tendre vers la réconciliation, la diplomatie européenne s’est souvent empressée de minimiser la méfiance soviétique, une tendance tenace qui a perduré pendant la guerre froide et au-delà.
Tout au long des années 1920, l’Europe a oscillé entre un engagement tactique et une exclusion stratégique. Des traités comme celui de Rapallo (1922) ont montré que l’Allemagne, paria elle aussi après Versailles, pouvait s’engager de manière pragmatique avec la Russie soviétique. Mais pour la Grande-Bretagne et la France, l’engagement avec Moscou a toujours été provisoire et tactique.
L’URSS était tolérée tant qu’elle servait les intérêts britanniques et français, puis marginalisée le reste du temps. La Russie n’a jamais été intégrée de manière crédible à des structures de sécurité européennes pérennes.
Cette ambivalence s’est muée en un phénomène beaucoup plus dangereux et autodestructeur dans les années 1930. Alors qu’Hitler faisait peser une menace existentielle sur l’Europe, les grandes puissances du continent ont à plusieurs reprises qualifié le bolchevisme de danger plus grand encore. Cette perception ne s’est pas limitée à la rhétorique. Elle a influencé des choix politiques majeurs, comme l’abandon d’alliances, le report de garanties et des stratégies de dissuasion défaillantes.
L’échec ne fut pas seulement anglo-américain, ni un phénomène qui aurait pris l’Europe au dépourvu. Les gouvernements européens ont exercé leur pouvoir décisionnel avec conviction — et des conséquences désastreuses.
La France, la Grande-Bretagne et la Pologne n’ont cessé de privilégier des choix stratégiques excluant l’Union soviétique des accords de sécurité européens, alors que la participation de l’URSS aurait été un atout majeur face à la menace nazie. Les dirigeants français ont privilégié un système de garanties bilatérales en Europe de l’Est privilégiant l’influence française, tout en évitant une intégration sécuritaire avec Moscou.
Avec le soutien tacite de Londres et de Paris, la Pologne a refusé aux forces soviétiques tout droit de transit, même pour défendre la Tchécoslovaquie, donnant la priorité à sa crainte de la présence soviétique plutôt qu’au danger imminent d’une agression allemande. Des décisions lourdes de conséquences.
Ce choix illustre la préférence européenne pour une gestion du révisionnisme hitlérien plutôt que l’intégration de la puissance soviétique, privilégiant le risque d’une expansion nazie plutôt que la légitimation de la Russie en tant que partenaire de sécurité. Ainsi, l’Europe a non seulement échoué à instaurer une sécurité collective avec la Russie, mais aussi activement opté pour une logique de sécurité alternative excluant la Russie, qui s’est avérée intenable.
“Au lieu de prendre en compte cet héritage et de tendre vers la réconciliation, la diplomatie européenne s’est souvent empressée de minimiser la méfiance soviétique, une tendance tenace qui a perduré pendant la guerre froide et au-delà”
Les travaux d’archives de Michael Jabara Carley sont en ce sens très éclairants. Ses travaux démontrent que l’Union soviétique, en particulier sous le commissaire aux Affaires étrangères Maxim Litvinov, a mené une politique soutenue, explicite et documentée pour mettre en place un partenariat de sécurité collective contre l’Allemagne nazie.
Ces propositions étaient concrètes. Elle englobait des projets de traités d’assistance mutuelle, de coordination militaire et de garanties explicites pour des États comme la Tchécoslovaquie. Carley souligne que l’entrée de l’URSS dans la Société des Nations, en 1934, a été accompagnée de réelles tentatives russes de mettre en œuvre une dissuasion collective, au-delà de la simple quête de légitimité.
Cependant, ces tentatives ont été entravées par une hiérarchie idéologique occidentale où l’anticommunisme primait sur l’antifascisme. À Londres comme à Paris, les élites politiques craignaient qu’une alliance avec Moscou ne légitime le bolchevisme au niveau national et international.
Comme le montre Carley, les dirigeants politiques britanniques et français se sont plus souvent inquiétés des conséquences politiques d’une coopération avec l’URSS que des menaces du régime nazi. L’URSS n’était pas considérée comme un partenaire utile pour faire face à une menace commune, mais comme un handicap dont l’inclusion “contaminerait” la politique européenne.
Cette hiérarchie a engendré de graves répercussions stratégiques. La politique d’apaisement vis-à-vis de l’Allemagne reposait non seulement sur une mauvaise appréciation d’Hitler, mais aussi sur une vision du monde faisant du révisionnisme nazi un phénomène potentiellement gérable, alors que la puissance soviétique passait pour intrinsèquement subversive.
Le refus de la Pologne d’accorder à l’URSS le droit de transit pour défendre la Tchécoslovaquie, soutenu tacitement par l’Occident, est éloquent. Les États européens ont préféré risquer une agression allemande plutôt que d’accepter une intervention soviétique, même défensive.
Cet échec s’est soldé par l’invasion de la Pologne par l’Allemagne en 1939. Contrairement au mythe entretenu par la suite, les négociations anglo-françaises avec l’URSS à Moscou n’ont pas été torpillées par la “duplicité” soviétique. Elles ont échoué parce que la Grande-Bretagne et la France n’étaient pas disposées à prendre des engagements contraignants ni à reconnaître l’URSS en tant que puissance militaire partenaire à part entière.
“Ces tentatives se sont heurtées à une hiérarchie idéologique occidentale où l’anticommunisme primait sur l’antifascisme”.
La reconstitution de Carley montre que les délégations occidentales sont arrivées à Moscou sans aucun pouvoir de négociation, peu pressées et sans appui politique pour conclure une véritable alliance. Lorsque les Soviétiques ont réitéré la question centrale de toute alliance — “Êtes-vous prêts à agir ?” — la réponse fut, en pratique, invariablement négative.
Le pacte Molotov-Ribbentrop conclu par la suite a servi de justification rétroactive à la méfiance occidentale. Le raisonnement de Carley remet en cause cette logique. Selon lui, le pacte était la conséquence, et non la cause, de l’échec de l’Europe.
Le pacte fait suite à des années de rejet par l’Occident d’une sécurité collective avec la Russie. Ce fut une décision radicale, cynique et tragique, mais dictée par le contexte où la Grande-Bretagne, la France et la Pologne avaient déjà exclu toute possibilité de paix avec la Russie, seule alternative susceptible d’arrêter Hitler.
Le résultat fut catastrophique. L’Europe a payé le prix fort, non seulement par le sang et la destruction, mais surtout par la perte de son autonomie. La guerre que l’Europe n’a pas jugé bon d’empêcher a détruit son pouvoir, accablé ses peuples et réduit le continent au rang de zone de conflit majeure entre superpuissances.
Une fois encore, le refus de la paix avec la Russie n’a pas assuré la sécurité, mais a entraîné une guerre bien pire et dans des conditions épouvantables.
On serait en droit d’espérer que l’ampleur même de ce désastre incite l’Europe à repenser son approche vis-à-vis de la Russie après 1945. Ce ne fut pas le cas.
De Potsdam à l’OTAN : vers des politiques d’exclusion
Les années d’après-guerre marquent une transition éclair de l’alliance vers la confrontation. Avant même la capitulation de l’Allemagne, Churchill a donné l’ordre surprenant aux stratèges britanniques d’envisager un conflit imminent avec l’Union soviétique.
L’“Operation Unthinkable”, élaborée en 1945, prévoyait de recourir à la puissance anglo-américaine, voire à des unités allemandes réarmées, pour imposer la volonté occidentale à la Russie en 1945, ou peu après.
Ce plan, jugé irréaliste sur le plan militaire, a finalement été écarté, mais sa simple existence témoigne de la vision profondément ancrée selon laquelle la puissance russe serait illégitime et devrait être contenue par la force si nécessaire.
La diplomatie occidentale avec l’URSS a également échoué. L’Europe aurait dû reconnaître le rôle prépondérant de l’Union soviétique dans la défaite d’Hitler — avec 27 millions de victimes — et la légitimité des préoccupations russes concernant le réarmement allemand.
L’Europe aurait dû prendre conscience de la nécessité de tenir compte des principales préoccupations de la Russie en matière de sécurité, de l’impératif de prévenir une remilitarisation de l’Allemagne susceptible de menacer à nouveau les zones orientales de l’Europe.
Sur le plan de la diplomatie officielle, la leçon a initialement paru comprise. À Yalta, puis surtout à la conférence de Potsdam en 1945, les Alliés victorieux sont parvenus à un consensus clair sur les mesures à prendre pour l’Allemagne d’après-guerre, à savoir la démilitarisation, la dénazification, la démocratisation, la décartellisation et les réparations.
L’Allemagne devait constituer une entité économique unique, être démilitarisée, et ses orientations politiques futures se verraient exclure tout réarmement et engagement d’alliance.
Pour l’Union soviétique, ces principes étaient existentiels. L’Allemagne a en effet envahi la Russie à deux reprises en trente ans, infligeant des dévastations sans précédent dans l’histoire européenne.
C’est ce traumatisme expliquant la perspective sécuritaire de Moscou pendant la Seconde Guerre mondiale qu’il faut reconnaître pour bien situer les choses. La neutralité et la démilitarisation permanentes de l’Allemagne étaient des conditions non sujettes à marchandage pour assurer un ordre d’après-guerre stable du point de vue soviétique.
Ces préoccupations ont été officiellement reconnues lors de la conférence de Potsdam, en juillet 1945. Les Alliés ont convenu que l’Allemagne ne serait pas autorisée à réarmer. Le langage de la conférence était sans équivoque : il fallait empêcher l’Allemagne de “représenter une menace pour ses voisins ou pour la paix mondiale”.
L’Union soviétique a accepté la division temporaire de l’Allemagne en zones d’occupation, précisément parce qu’elle a été présentée comme une nécessité administrative et non comme un règlement géopolitique permanent.
Cependant, très rapidement, les puissances occidentales sont revenues sur ces engagements, d’abord en les réinterprétant, puis en les enfreignant discrètement. En effet, les priorités stratégiques des États-Unis et de la Grande-Bretagne avaient changé. Comme le démontre Melvyn Leffler dans A Preponderance of Power (1992), les planificateurs américains sont rapidement parvenus à la conclusion que la reprise économique et l’alignement politique de l’Allemagne sur l’Occident primaient sur une Allemagne démilitarisée acceptable pour Moscou.
L’Union soviétique, autrefois alliée incontournable, a été requalifiée en adversaire potentiel dont l’influence en Europe devait être endiguée.
Cette réorientation est antérieure aux crises militaires officielles de la guerre froide. Bien avant le blocus de Berlin, la politique occidentale a entrepris de consolider les zones occidentales sur les plans économique et politique. La création de la Bizone, puis de la Trizone, allait à l’encontre des principes de Potsdam, qui prévoyaient de ne considérer l’Allemagne que comme une unité économique.
La mise en circulation d’une monnaie distincte dans les zones occidentales en 1948 n’était pas une simple mesure technico-administrative, mais un acte politique majeur scellant la division de l’Allemagne de manière irréversible. Du point de vue de Moscou, ces mesures ont constitué des révisions unilatérales de l’accord d’après-guerre.
La réponse soviétique, le blocus de Berlin, a souvent été présentée comme le coup d’envoi des hostilités de la guerre froide. Pourtant, replacé dans son contexte, le blocus est moins perçu comme une tentative de s’emparer de Berlin-Ouest que comme une manœuvre coercitive cherchant à rétablir une gouvernance quadripartite et à prévenir les tentatives de formation d’un État ouest-allemand distinct.
Qu’on juge le blocus judicieux ou non, sa logique se fondait sur la crainte que le cadre de Potsdam soit balayé par l’Occident sans la moindre négociation. Si le pont aérien a résolu la crise immédiate, il n’a pas réglé l’enjeu sous-jacent, à savoir l’abandon d’une Allemagne unifiée et démilitarisée.
En 1950, la rupture décisive survint avec le déclenchement de la guerre de Corée. À Washington, la guerre fut interprétée non pas comme un conflit local aux causes spécifiques, mais comme la preuve d’une offensive communiste mondiale unifiée. Cette interprétation réductionniste a eu de profondes conséquences pour l’Europe.
Le réarmement de l’Allemagne de l’Ouest, exclu quelques années auparavant, fut désormais politiquement justifié. Désormais, l’argument était clairement énoncé : sans une Allemagne engagée militairement, l’Europe occidentale serait incapable de se défendre.
Ce contexte a changé la donne. La remilitarisation de l’Allemagne de l’Ouest n’est pas due aux manœuvres soviétiques en Europe, mais relève d’un choix stratégique des États-Unis et de leurs alliés, en réponse au contexte mondial de la guerre froide créé par les États-Unis.
Malgré leurs vives inquiétudes liées à la puissance allemande, la Grande-Bretagne et la France ont cédé sous la pression américaine. Lorsque le projet de Communauté européenne de défense, censé contrôler le réarmement allemand, a échoué, la solution adoptée, l’adhésion de l’Allemagne de l’Ouest à l’OTAN en 1955, aura des conséquences autrement plus lourdes.
Du point de vue soviétique, ce fut l’effondrement définitif de l’accord de Potsdam. L’Allemagne n’était plus neutre. Elle n’était plus démilitarisée. Elle était désormais intégrée à une alliance militaire explicitement orientée contre l’URSS.
Or, c’était précisément ce que les dirigeants soviétiques avaient cherché à éviter depuis 1945, grâce notamment à l’accord de Potsdam.
Cette chronologie est essentielle, car elle est souvent mal comprise ou déformée. La division et la remilitarisation de l’Allemagne ne sont pas imputables aux actions russes. Lorsque Staline fit sa proposition de réunification allemande fondée sur la neutralité, en 1952, les puissances occidentales avaient déjà engagé l’Allemagne vers l’intégration dans l’OTAN et le réarmement.
Staline n’a pas cherché à faire dérailler une Allemagne neutre ; il a plutôt tenté d’inverser un processus déjà en cours, un projet sérieux et documenté qui fut finalement rejeté.
Ainsi, la guerre froide semble moins être une réponse inévitable à l’intransigeance soviétique qu’un exemple de plus où l’Europe et les États-Unis ont choisi de sacrifier les préoccupations de sécurité russes sur l’autel du pacte de l’OTAN.
Les Occidentaux n’ont pas rejeté la neutralité de l’Allemagne pour des questions de faisabilité, mais parce qu’elle était en contradiction avec leur vision stratégique, privilégiant la cohésion du bloc et le leadership américain plutôt qu’un ordre de sécurité européen inclusif.
Le coût de cette orientation a été considérable et durable. L’Allemagne, divisée, est devenue l’épicentre de la guerre froide. L’Europe a été constamment militarisée et des armes nucléaires ont été déployées sur tout le continent.
La sécurité européenne a été externalisée à Washington, avec tous les risques de dépendance et de perte d’autonomie stratégique associés. Et enfin, les Soviétiques ont été confortés dans leur conviction que l’Occident réinterpréterait les accords à sa guise.
Ce contexte est indispensable pour comprendre la note de Staline de 1952. Ce n’était ni un “coup de tonnerre dans un ciel serein”, ni une manœuvre cynique en rupture avec l’histoire antérieure. C’était la réponse pressante à un accord d’après-guerre déjà rompu, une nouvelle tentative, comme tant d’autres par le passé et à venir, d’assurer la paix par la neutralité, et une nouvelle fois rejetée par l’Occident.
1952 : rejet de la réunification allemande
L’appel de Staline en faveur d’une Allemagne réunifiée et neutre n’était ni ambigu, ni provisoire, ni hypocrite. Il convient donc d’examiner cette note plus en détail. Comme l’a démontré sans équivoque Rolf Steininger dans The German Question: The Stalin Note of 1952 and the Problem of Reunification (1990), Staline proposait la réunification de l’Allemagne à condition que le pays reste neutre, organise des élections libres, évacue toutes les forces d’occupation et signe un traité de paix garanti par les grandes puissances.
Cette offre ne relevait pas de la propagande, elle témoignait de la crainte sincère de l’Union soviétique de voir l’Allemagne se réarmer et l’OTAN étendre son influence.
Le travail d’archives de Steininger démolit le discours occidental traditionnel. Le mémorandum secret de 1955 de Sir Ivone Kirkpatrick, dans lequel il rapporte que l’ambassadeur allemand lui a confié que le chancelier Adenauer savait que la note de Staline était un document authentique, est particulièrement décisif. Adenauer l’a néanmoins rejetée.
Ce n’est pas la mauvaise foi soviétique qui le préoccupait, mais la démocratie allemande. Il craignait qu’un gouvernement allemand futur ne choisisse la neutralité et la réconciliation avec Moscou, compromettant ainsi l’intégration de l’Allemagne de l’Ouest dans le bloc occidental.
En substance, la paix et la réunification ont été rejetées par l’Occident non pas pour des raisons pratiques, mais parce qu’elles étaient politiquement dérangeantes pour le système d’alliances occidental. La neutralité menaçant l’architecture émergente de l’OTAN, elle devait à tout prix être rejetée et présentée comme un “piège”.
Non seulement les élites européennes ont dû se soumettre à l’influence américaine, mais elles l’ont également activement soutenue. Le rejet de la neutralité allemande par le chancelier Adenauer n’était pas un acte isolé de soumission à Washington, mais reflétait un consensus plus large parmi les élites d’Europe occidentale favorables à la tutelle américaine plutôt qu’à l’autonomie stratégique et à une Europe unifiée.
La neutralité menaçait non seulement l’architecture de l’OTAN, mais aussi l’ordre politique d’après-guerre dont ces élites tiraient leur sécurité, leur légitimité et leur prospérité économique grâce au leadership américain. Une Allemagne neutre aurait en effet obligé les États européens à négocier directement avec Moscou sur un pied d’égalité plutôt que dans le cadre d’une relation dirigée par les États-Unis et les isolant d’un tel engagement.
En ce sens, le rejet de la neutralité par l’Europe signifiait également une renonciation au principe de responsabilité : l’atlantisme offrait une sécurité sans le fardeau de la coexistence diplomatique avec la Russie, même au prix d’une division permanente de l’Europe et d’une militarisation du continent.
En mars 1954, l’Union soviétique a sollicité son adhésion à l’OTAN, arguant que celle-ci pourrait alors devenir une institution de sécurité collective européenne. Les États-Unis et leurs alliés ont immédiatement rejeté cette démarche, estimant qu’elle affaiblirait l’alliance et empêcherait l’adhésion de l’Allemagne à l’OTAN.
Les États-Unis et leurs alliés, y compris l’Allemagne de l’Ouest elle-même, ont une fois de plus rejeté le principe d’une Allemagne neutre et démilitarisée, ainsi que celui d’un système de sécurité européen fondé sur la sécurité collective plutôt que sur des blocs militaires.
Le traité d’État autrichien de 1955 a souligné le cynisme de cette logique. L’Autriche ayant accepté la neutralité, les troupes soviétiques se sont retirées et le pays a gagné en stabilité et en prospérité. Les “effets domino” géopolitiques prévus ne se sont pas produits. Le modèle autrichien démontre que ce qui a été réalisé dans ce pays aurait pu l’être en Allemagne, avec pour conséquence potentielle la fin de la guerre froide plusieurs décennies plus tôt.
La différence entre l’Autriche et l’Allemagne tenait moins à la faisabilité qu’à la préférence stratégique. L’Europe a accepté la neutralité en Autriche – où elle ne menaçait pas l’ordre hégémonique dirigé par les États-Unis – mais l’a rejetée en Allemagne, précisément parce qu’elle le mettrait en péril.
Les conséquences politiques et géostratégiques ont été considérables et durables. L’Allemagne est restée divisée pendant près de quatre décennies. Le continent a été militarisé le long du rideau de fer, et des armes nucléaires ont été déployées sur le sol européen.
La sécurité européenne s’est trouvée dépendante de la puissance et des priorités stratégiques américaines, faisant du continent, une fois encore, le principal théâtre de la confrontation entre grandes puissances.
En 1955, le dispositif était bien en place. L’Europe n’accepterait la paix avec la Russie qu’à condition que celle-ci s’aligne parfaitement sur l’architecture stratégique occidentale dirigée par les États-Unis. Lorsque la paix impliquait de prendre en compte les intérêts sécuritaires russes (neutralité allemande, non-alignement, démilitarisation ou garanties partagées), elle était systématiquement rejetée. Les conséquences de ce mépris se sont manifestées au cours des décennies suivantes.
Trente ans de négation des préoccupations sécuritaires russes
Si l’Europe avait pu rompre définitivement avec sa longue tradition de négation de la paix avec la Russie, la fin de la guerre froide aurait été le moment idéal. Contrairement à 1815, 1919 ou 1945, ce tournant ne résultait pas d’une défaite militaire unique, mais d’un choix.
L’effondrement de l’Union soviétique n’a pas été provoqué par une pluie de tirs d’artillerie. Elle fut le fruit d’un retrait et d’un désarmement unilatéraux. Sous Mikhaïl Gorbatchev, l’URSS a renoncé à la force comme principe organisateur de l’ordre européen.
L’Union soviétique, puis la Russie de Boris Eltsine, ont accepté de perdre le contrôle militaire de l’Europe centrale et orientale, et ont proposé un nouveau cadre de sécurité fondé sur l’inclusion plutôt que sur la concurrence entre blocs. La suite ne fut pas un échec de l’imagination russe, mais un échec de l’Europe et du système atlantique dirigé par les États-Unis, qui n’ont pas pris cette offre au sérieux.
Le concept de “Maison Commune européenne” de Mikhaïl Gorbatchev n’était pas une simple figure de style. Ce concept constituait une doctrine stratégique fondée sur la prise de conscience que les armes nucléaires ont fait de la politique traditionnelle d’équilibre des pouvoirs une démarche suicidaire.
Gorbatchev envisageait une Europe où la sécurité serait indivisible, où aucun État ne renforcerait sa sécurité au détriment d’un autre, et où les structures d’alliance de la guerre froide feraient progressivement place à un cadre paneuropéen.
Dans son discours de 1989 devant le Conseil de l’Europe à Strasbourg, il a explicitement exprimé cette vision, mettant l’accent sur la coopération, les garanties mutuelles de sécurité et l’abandon de la force comme instrument politique. La Charte de Paris pour une nouvelle Europe, signée en novembre 1990, a codifié ces principes et engagé l’Europe à respecter la démocratie et les droits de l’homme, ainsi qu’à entrer dans une nouvelle ère de sécurité coopérative.
L’Europe était alors confrontée à un choix fondamental. Elle aurait pu prendre ces engagements au sérieux et élaborer une architecture de sécurité centrée sur l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), dans laquelle la Russie serait un acteur à part entière, garant de la paix plutôt qu’un objet de confinement.
Elle aurait également pu préserver la hiérarchie institutionnelle de la guerre froide tout en soutenant rhétoriquement les idéaux de l’après-guerre froide. L’Europe a choisi cette dernière option.
L’OTAN n’a pas été dissoute, ni transformée en forum politique, ni subordonnée à une institution de sécurité paneuropéenne. Elle s’est au contraire étendue. La justification officielle était défensive : l’élargissement de l’OTAN stabiliserait l’Europe de l’Est, consoliderait la démocratie et préviendrait un vide sécuritaire.
Cependant, cette explication ignorait un fait crucial que la Russie n’a cessé de souligner et que les décideurs politiques occidentaux reconnaissaient en privé : cette expansion touchait directement les préoccupations fondamentales de la Russie en matière de sécurité, non pas de manière abstraite, mais géographiquement, historiquement et psychologiquement.
La controverse sur les garanties données par les États-Unis et l’Allemagne lors des négociations sur la réunification allemande illustre cette question sous-jacente. Les dirigeants occidentaux ont ensuite souligné qu’aucune promesse juridiquement contraignante relative à l’élargissement de l’OTAN n’avait été formulée, car aucun accord n’a été formalisé par écrit.
Cependant, la diplomatie ne repose pas uniquement sur des traités signés, mais aussi sur des attentes, des ententes et la bonne foi. Des documents déclassifiés et des témoignages contemporains confirment que les dirigeants soviétiques ont été informés à plusieurs reprises que l’OTAN ne s’étendrait pas au-delà des frontières orientales de l’Allemagne réunifiée. Ces assurances ont influencé le consentement de l’Union soviétique à la réunification allemande, une concession d’une importance stratégique considérable.
Lorsque l’OTAN s’est tout de même étendue, initialement à la demande des États-Unis, la Russie a considéré cela non pas comme un simple ajustement technique, mais comme une grave trahison de l’accord qui sous-tendait la réunification allemande.
Avec le temps, les gouvernements européens ont progressivement considéré l’élargissement de l’OTAN comme un projet européen, et non seulement américain. La réunification allemande au sein de l’OTAN est devenue la norme plutôt que l’exception.
Le processus d’élargissement de l’UE et de l’OTAN s’est déroulé de concert, se renforçant mutuellement et évinçant les autres dispositifs de sécurité, comme la neutralité ou le non-alignement. Même l’Allemagne, avec sa tradition d’Ostpolitik et ses liens économiques de plus en plus solides avec la Russie, a progressivement subordonné ses politiques d’accommodement à la logique de l’alliance.
Les dirigeants européens ont présenté l’élargissement comme un impératif moral plutôt que comme un choix stratégique, le soustrayant ainsi à tout examen minutieux et discréditant les objections russes. L’Europe a ainsi renoncé à sa capacité d’agir en tant qu’acteur indépendant en matière de sécurité, liant son destin de manière encore plus stricte à une stratégie atlantique privilégiant l’expansion plutôt que la stabilité.
C’est à cet égard que l’échec de l’Europe est le plus flagrant. Au lieu de reconnaître que l’expansion de l’OTAN allait à l’encontre de la logique de sécurité indivisible énoncée dans la Charte de Paris, les dirigeants européens ont qualifié les objections russes d’illégitimes, les considérant comme des vestiges d’une nostalgie impériale plutôt que comme l’expression d’une véritable inquiétude en matière de sécurité.
La Russie a été invitée à participer aux consultations, mais pas aux prises de décision. L’Acte fondateur OTAN-Russie de 1997 a institutionnalisé cette asymétrie : un dialogue sans droit de veto pour la Russie et un partenariat sans parité. L’architecture de la sécurité européenne s’est construite autour de la Russie et malgré elle, non avec elle.
L’avertissement lancé en 1997 par George Kennan, qui estimait que l’expansion de l’OTAN serait une “erreur fatale”, a permis de prévoir avec une clarté remarquable le risque stratégique encouru. George Kennan ne soutenait pas que la Russie était vertueuse. Il affirmait qu’humilier et marginaliser une grande puissance en période de vulnérabilité engendrerait du ressentiment, un désir de revanche et une militarisation. Son avertissement a été rejeté comme du réalisme dépassé, mais les événements ultérieurs ont confirmé sa logique presque point par point.
Le fondement idéologique de ce rejet figure explicitement dans les écrits de Zbigniew Brzezinski. Dans The Grand Chessboard (1997) et dans son essai A Geostrategy for Eurasia, publié dans Foreign Affairs en 1997, Brzezinski a défendu une vision de la primauté américaine fondée sur le contrôle de l’Eurasie.
Il affirmait que l’Eurasie était le “supercontinent pivot” et que l’hégémonie mondiale américaine reposait sur la prévention de l’émergence d’une puissance susceptible de la contester. Selon lui, l’Ukraine n’était pas simplement un État souverain avec sa propre trajectoire, mais un pivot géopolitique. “Sans l’Ukraine”, disait-il, “la Russie cesse d’être un empire”.
Cette remarque n’était pas une simple observation académique, mais une déclaration d’intention de la grande stratégie impériale américaine. Dans une telle vision du monde, les préoccupations sécuritaires de la Russie ne sauraient être considérées comme des intérêts à prendre en compte au nom de la paix, mais comme des obstacles à surmonter au nom de la primauté américaine.
L’Europe, profondément ancrée dans le système atlantique et dépendante des garanties de sécurité américaines, a intériorisé cette logique, sans toujours en reconnaître toutes les implications. Il en résulte une politique de sécurité européenne qui privilégie systématiquement l’expansion de l’Alliance au détriment de la stabilité et les signaux politiques au détriment d’un règlement durable.
Les conséquences de cette décision ont été évidentes en 2008. Lors du sommet de l’OTAN à Bucarest, l’Alliance a déclaré que l’Ukraine et la Géorgie “deviendraient membres de l’OTAN”. Cette annonce n’était pas assortie d’un calendrier précis, mais sa portée politique était sans équivoque.
Elle franchissait une ligne rouge que les responsables russes de tous bords politiques ont longtemps désignée comme telle. Le message était clair.
Dans un câble intitulé “NIET MEANS NIET” (Non veut dire non), William Burns, alors ambassadeur des États-Unis à Moscou, a rapporté que l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN était perçue en Russie comme une menace existentielle, unissant libéraux, nationalistes et partisans de la ligne dure. L’avertissement était explicite. Il a été ignoré.
Du point de vue de la Russie, le scénario était désormais indéniable. L’Europe et les États-Unis n’hésitaient pas à invoquer l’argument des règles et de la souveraineté lorsqu’il servait leurs intérêts, mais refusaient de prendre en compte les préoccupations fondamentales de la Russie en matière de sécurité.
En tirer les mêmes enseignements

12 février 2015 : le président russe Vladimir Poutine, le président français François Hollande, la chancelière allemande Angela Merkel et le président ukrainien Petro Porochenko lors des négociations au format Normandie à Minsk, en Biélorussie. (Kremlin)
Pour la Russie, l’enseignement à tirer de cette crise était le même qu’après la guerre de Crimée, les interventions alliées, l’échec de la sécurité collective et le rejet de la note de Staline : la paix ne serait offerte qu’à des conditions préservant la domination stratégique occidentale.
La crise en Ukraine en 2014 n’était donc pas une aberration, mais bien un aboutissement. Le soulèvement de Maïdan, l’effondrement du gouvernement du président ukrainien Viktor Ianoukovitch, l’annexion de la Crimée par la Russie et la guerre dans le Donbass se sont produits dans un contexte de tension sécuritaire extrême.
Les États-Unis ont activement encouragé le coup d’État qui a renversé Ianoukovitch, allant même jusqu’à comploter en coulisses pour la composition du nouveau gouvernement. Lorsque la région du Donbass s’est soulevée contre le coup d’État de Maïdan, l’Europe a réagi par des sanctions et des condamnations diplomatiques, présentant le conflit comme une simple question éthique.
Pourtant, même à ce stade, un règlement négocié était possible. Les accords de Minsk, en particulier Minsk II en 2015, ont fourni le cadre nécessaire à la désescalade du conflit, à l’autonomie du Donbass et à la réintégration de l’Ukraine et de la Russie dans un ordre économique européen plus large.
Minsk II reconnaissait, même avec réticence, que la paix exigeait des compromis et que la stabilité de l’Ukraine dépendait de la résolution des divisions internes et des préoccupations de sécurité externes. Ce qui a finalement détruit Minsk II, c’est la résistance de l’Occident.
Lorsque les dirigeants occidentaux ont ensuite suggéré que Minsk II avait principalement servi à “gagner du temps” pour permettre à l’Ukraine de se renforcer militairement, le préjudice stratégique était déjà considérable. Du point de vue du Kremlin, cela confirmait le cynisme et l’instrumentalisation de la diplomatie occidentale, ainsi que la conviction que les accords n’étaient pas destinés à être mis en œuvre, mais seulement à sauver les apparences.
En 2021, l’architecture de sécurité européenne est devenue intenable. La Russie a alors présenté des propositions de négociations sur l’élargissement de l’OTAN, le déploiement de missiles et les exercices militaires, soit précisément les sujets contre lesquels elle mettait en garde depuis des décennies.
Ces propositions ont été rejetées d’emblée par les États-Unis et l’OTAN. L’élargissement de l’OTAN a été déclaré non négociable. Une fois de plus, l’Europeet les États-Unis ont refusé de considérer les principales préoccupations sécuritaires de la Russie comme de légitimes sujets de négociation. La guerre en a résulté.
Lorsque les forces russes ont envahi l’Ukraine en février 2022, l’Europe a qualifié cette invasion “d’agression non provoquée”. Si cette description peut servir un discours propagandiste, elle occulte totalement l’histoire. La décision russe n’est pas tombée du ciel.
Elle est le résultat d’un ordre sécuritaire qui a systématiquement ignoré les préoccupations de la Russie, ainsi que d’un processus diplomatique excluant toute négociation sur les sujets qui importaient le plus à Moscou.
Pourtant, la paix n’était pas impossible. En mars et avril 2022, la Russie et l’Ukraine ont engagé des négociations à Istanbul qui ont abouti à un projet d’accord détaillé. L’Ukraine a proposé une neutralité permanente assortie de garanties de sécurité internationales, ce que la Russie a accepté.
Le document abordait l’encadrement des forces, les garanties et un processus plus long concernant les questions territoriales. Ces projets n’étaient pas fantaisistes. Ils reflétaient les réalités du champ de bataille et les contraintes structurelles de la géographie.
Pourtant, les pourparlers ont échoué lorsque les États-Unis et le Royaume-Uni sont intervenus pour demander à l’Ukraine de ne pas signer. Comme l’a expliqué plus tard Boris Johnson, c’est ni plus ni moins l’hégémonie occidentale qui était en jeu.
L’échec du processus d’Istanbul démontre concrètement qu’une paix en Ukraine était possible peu après le début de l’opération militaire spéciale de la Russie. L’accord a été rédigé et était sur le point d’être finalisé, mais a été abandonné à la demande des États-Unis et du Royaume-Uni.
En 2025, l’ironie de la situation était évidente. Le même cadre d’Istanbul est réapparu comme point de référence dans les nouveaux pourparlers diplomatiques. Après de terribles effusions de sang, la diplomatie a permis d’envisager un compromis plausible.
C’est le scénario classique des guerres marquées par des dilemmes sécuritaires : les accords rejetés comme prématurés réapparaissent plus tard comme des nécessités impérieuses. Pourtant, même aujourd’hui, l’Europe résiste à une paix négociée.
Pour l’Europe, le prix de ce long déni des préoccupations de la Russie en matière de sécurité est désormais inévitable et considérable. L’Europe a subi de lourdes pertes économiques, dues aux perturbations énergétiques et à la désindustrialisation.
Elle s’est engagée dans un réarmement à long terme qui aura de profondes conséquences financières, sociales et politiques. La cohésion politique au sein des sociétés européennes est fortement éprouvée par l’inflation, les pressions migratoires, la lassitude face à la guerre et les divergences de points de vue entre gouvernements européens.
L’autonomie stratégique de l’Europe s’est réduite, le continent redevenant le cœur d’une confrontation entre grandes puissances plutôt qu’un pôle indépendant.
Plus inquiétant encore, le risque nucléaire est de nouveau en première ligne des stratégies de sécurité européennes. Pour la première fois depuis la guerre froide, les populations européennes vivent à nouveau dans l’ombre d’une potentielle escalade entre puissances nucléaires.
Ce n’est pas uniquement la conséquence d’un échec moral. C’est avant tout le résultat du refus structurel de l’Occident, depuis l’époque de Pogodin, de reconnaître que la paix en Europe ne peut s’établir en ignorant les préoccupations de la Russie en matière de sécurité. La paix ne peut être instaurée qu’en négociant ces préoccupations.
Le déni par l’Europe des préoccupations de la Russie en matière de sécurité est une tragédie qui s’autoalimente. Lorsque les préoccupations sécuritaires de la Russie sont qualifiées d’illégitimes, les dirigeants russes se montrent moins enclins à poursuivre la voie diplomatique, et privilégient plutôt l’action sur le terrain.
Les dirigeants européens interprètent ce comportement comme une confirmation de leurs soupçons initiaux, plutôt que comme le résultat tout à fait prévisible d’un dilemme sécuritaire qu’ils ont eux-mêmes provoqué, puis occulté.
Avec le temps, cette dynamique réduit l’espace diplomatique jusqu’à ce que la guerre soit perçue non pas comme un choix, mais comme une fatalité. Pourtant, ce sentiment d’inéluctabilité n’est qu’une illusion. Il ne résulte pas d’une hostilité immuable, mais du refus persistant de l’Europe d’admettre qu’il faut prendre en compte les craintes de l’autre camp pour instaurer une paix durable, même lorsque ces craintes dérangent.
L’Europe a payé à plusieurs reprises le prix fort pour ce refus. D’abord pendant la guerre de Crimée et ses répercussions, puis dans les tragédies de la première moitié du XXè siècle et durant les décennies de division de la guerre froide. Et elle le paie à nouveau aujourd’hui. La russophobie n’a pas fait de l’Europe un continent plus sûr. Elle l’a appauvrie, divisée, militarisée et a accru sa dépendance aux puissances extérieures.
L’ironie veut que si cette russophobie structurelle n’a pas affaibli la Russie à long terme, elle a par contre fragilisé l’Europe à plusieurs reprises. En refusant de considérer la Russie comme un acteur légitime en matière de sécurité, l’Europe a contribué à générer l’instabilité qu’elle redoute, tout en subissant des coûts croissants en termes de vies humaines, de ressources financières, d’autonomie et de cohésion.
Chaque cycle prend fin de la même manière : une prise de conscience tardive de la nécessité de négocier pour parvenir à la paix, lorsqu’il est déjà trop tard pour limiter les terribles conséquences. L’Europe doit en tirer l’enseignement suivant : reconnaître les préoccupations de la Russie en matière de sécurité est une condition préalable pour empêcher qu’elle n’utilise son pouvoir de manière destructrice, et non une concession.
La triste leçon, inscrite dans le sang depuis deux siècles, ne consiste pas à faire aveuglément confiance à la Russie ou à n’importe quel pays. Mais l’Europe doit prendre au sérieux la Russie et ses intérêts en matière de sécurité.
L’Europe a rejeté à plusieurs reprises la paix avec la Russie, pas parce qu’elle était impossible, mais parce que la reconnaissance des préoccupations sécuritaires de la Russie a été considérée à tort comme illégitime.
Tant que l’Europe ne renoncera pas à ce réflexe, elle restera prisonnière d’un cycle de confrontations autodestructrices, rejetant la paix lorsqu’elle est possible et supportant ses contre-coups sur le long terme. Jeffrey D. Sachs est professeur d’université et directeur du Centre pour le développement durable à l’université Columbia, où il a dirigé l’Earth Institute de 2002 à 2016. Il est également président du Réseau des solutions de développement durable des Nations unies et commissaire de la Commission des Nations unies sur le haut débit pour le développement.
Jeffrey Sachs est professeur d’université et directeur du Centre pour le développement durable à l’université Columbia, où il a dirigé l’Earth Institute de 2002 à 2016. Il est également président du Réseau des solutions de développement durable des Nations unies et commissaire de la Commission des Nations unies sur le haut débit pour le développement.
Source: Consortiumnews.com – 24 décembre 2025






































































































































































































































