Image satellite du 22 juin 2025 montrant les dégâts à la surface du site d’enrichissement nucléaire de Fordow en Iran, notamment des cratères. Crédit photo © DoD

Lettre ouverte au Conseil de sécurité des Nations Unies.

Par Jeffrey Sachs

Mesdames et Messieurs les membres du Conseil de sécurité,

Le président des États-Unis profère de graves menaces de recours à la force contre la République islamique d’Iran si celle-ci ne se plie pas aux exigences américaines. Ses actions risquent de déclencher une guerre régionale majeure potentiellement dévastatrice. Lorsqu’on lui a demandé s’il souhaite un changement de régime, il a répondu que “cela semble être la meilleure chose qui puisse arriver”.

Lorsqu’on lui a demandé pourquoi un deuxième porte-avions américain avait été envoyé dans la région, le président Trump a répondu :

Au cas où nous ne parviendrions pas à un accord, nous en aurons besoin… si nous en avons besoin, il sera prêt”.

Ces menaces constituent une violation de l’article 2(4) de la Charte des Nations unies, qui stipule que “Tous les Membres s’abstiendront, dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, ou de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies.

Ces menaces interviennent dans un contexte où l’Iran appelle sans cesse à la négociation. De plus, le ministre iranien des Affaires étrangères a prononcé un discours à Doha le 7 février proposant des négociations globales pour la paix régionale, à la suite d’une série de pourparlers à Oman soutenus par la diplomatie des États arabes et de la Turquie. Alors même qu’un deuxième cycle de négociations a été annoncé, les États-Unis recourent à des menaces de recours à la force de plus en plus pressantes.

Aujourd’hui, le monde a un besoin urgent d’un engagement renouvelé en faveur de la diplomatie.

La question que le Conseil de sécurité des Nations unies doit se poser en ces temps incertains est de savoir si un État membre peut, par la force ou la menace de la force, se placer au-dessus de la Charte des Nations unies qui nous régit tous. L’intégrité du système international fondé sur les Nations unies est en jeu.

L’un des rôles essentiels du Conseil de sécurité est d’inciter les États membres à régler leurs différends par des moyens pacifiques, comme la négociation, la médiation, l’arbitrage ou le règlement judiciaire, sans recourir à la menace ou à l’usage de la force. Aujourd’hui, le monde a un besoin urgent d’un engagement renouvelé en faveur de la diplomatie.

La menace actuelle d’une attaque par les États-Unis ne résulte pas d’un échec des négociations de la part de l’Iran. Au contraire, elle résulte du rejet par les États-Unis d’un accord déjà conclu.

Le 14 juillet 2015, après des années de diplomatie intensive, l’Iran et les pays du P5 [Ndt : France, Chine, États-Unis, Royaume-Uni, Russie] + l’Allemagne ont conclu le Plan d’action global conjoint (JCPOA) afin de garantir que le programme nucléaire iranien soit exclusivement pacifique. En contrepartie, les sanctions économiques contre l’Iran devaient être levées. Le JCPOA soumet les activités nucléaires de l’Iran à une surveillance stricte et continue de la part de l’Agence internationale de l’énergie atomique, mettant ainsi fin au risque d’une avancée nucléaire de la part de l’Iran, risque que ce dernier a toujours nié.

Le 20 juillet 2015, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté à l’unanimité la résolution 2231. Cette résolution “approuve le JCPOA” et appelle tous les États à prendre les mesures “nécessaires à sa mise en œuvre”. Elle a mis fin aux précédentes résolutions sur les sanctions et a intégré le JCPOA dans le droit international. Le Conseil de sécurité a explicitement reconnu le “droit de l’Iran à développer l’énergie nucléaire à des fins pacifiques” en vertu du Traité de non-prolifération et a mis en place un régime de vérification solide.

Pourtant, le 8 mai 2018, soit trois ans après l’adoption de la résolution du Conseil de sécurité, les États-Unis se sont unilatéralement retirés du JCPOA. Ce retrait a été activement soutenu par le gouvernement israélien.

Depuis la fin des années 1990, les dirigeants israéliens ont affirmé à plusieurs reprises, de manière mensongère et hypocrite, que l’Iran serait sur le point de développer l’arme nucléaire, alors même qu’Israël a secrètement acquis des armes nucléaires en dehors du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires et refuse jusqu’à aujourd’hui d’adhérer au traité et de se soumettre à ses contrôles.

Lorsque le président Trump a retiré unilatéralement les États-Unis du JCPOA, les États-Unis ont réimposé des sanctions de grande envergure en contradiction directe avec la résolution 2231 et ont lancé une campagne de guerre économique visant à paralyser l’économie iranienne, qui se poursuit encore aujourd’hui (plus de 6 000 sanctions infligées depuis 1979).

Les menaces actuelles des États-Unis s’inscrivent donc dans une tendance de longue date consistant à feindre un intérêt pour les négociations tout en menant en réalité une guerre économique et militaire. En juin 2025, après la reprise des négociations plus tôt dans l’année, les États-Unis et l’Iran ont entamé un sixième cycle de pourparlers. Les États-Unis ont qualifié ces négociations de constructives et positives. Le sixième cycle était prévu pour le 15 juin 2025. Mais le 13 juin 2025, les États-Unis ont soutenu le bombardement de l’Iran par Israël. Une semaine plus tard, les États-Unis ont attaqué l’Iran dans le cadre de l’opération Midnight Hammer.

L’atteinte des États-Unis à la Charte des Nations unies s’est à nouveau intensifiée jusqu’aux portes de la guerre, les menaces de recours à la force et les actes de guerre économique se poursuivant quotidiennement. Les États-Unis ont renforcé leur présence militaire près de l’Iran et ont menacé à plusieurs reprises de lancer une attaque imminente.

L’administration s’est également montrée explicite au sujet de sa stratégie de guerre économique. Le 20 janvier, dans une interview à Davos, le secrétaire américain au Trésor, Steven Mnuchin, a expliqué comment les États-Unis ont délibérément provoqué l’effondrement de la monnaie iranienne, une pénurie de dollars et le déclin des importations, dans le but de provoquer des tensions économiques et des troubles de grande ampleur. Bessent a qualifié les troubles qui en ont résulté de “très positifs”.

Les menaces actuelles des États-Unis s’inscrivent donc dans une tendance de longue date, consistant à feindre un intérêt pour les négociations tout en menant en réalité une guerre économique et militaire contre l’Iran.

L’aspect le plus frappant de la campagne américaine en faveur d’un changement de régime en Iran est l’insistance réitérée des États-Unis pour que l’Iran négocie. L’Iran a déjà négocié à plusieurs reprises. L’accord sur le nucléaire a été négocié et ratifié par le Conseil de sécurité de l’ONU. Même après avoir repris les négociations l’été dernier, l’Iran a été confronté à des frappes aériennes à grande échelle sur son territoire. Aujourd’hui, les États-Unis avouent ouvertement leur politique de déstabilisation économique et de changement de régime.

Aucun pays n’est en sécurité quand les États-Unis profèrent des menaces grossières contre l’Iran et plusieurs autres États, ces dernières semaines, contre Cubale Danemark, et d’autres.

On ne peut qu’être attristé et consterné de se rappeler que les Nations unies sont le fruit des idées du président Franklin D. Roosevelt. Il envisageait une ère de coopération entre grandes puissances et de multilatéralisme, fondée sur le droit international, pour assurer la paix et la sécurité internationales. Son épouse, Eleanor Roosevelt, a supervisé la rédaction et l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

À l’époque, les États-Unis envisageaient une ère où la diplomatie prospérerait, où le droit et la justice prévaudraient sur la force brute, et où nous honorerions les paroles du prophète Isaïe inscrites sur le mur de la Première Avenue, face aux Nations unies :

Ils briseront leurs épées pour en faire des socs, et leurs lances pour en faire des serpes. Une nation ne lèvera plus l’épée contre une autre nation, et l’on n’apprendra plus la guerre”.

Permettre que la Charte des Nations unies soit violée sans réagir, et qui plus est par son pays hôte, revient à inviter à un retour à la guerre mondiale, cette fois à l’ère nucléaire. En d’autres termes, c’est inviter l’humanité à s’autodétruire. Au nom de « Nous, les peuples », le Conseil de sécurité des Nations unies a l’autorité et la lourde responsabilité de maintenir la paix.

Cordialement,

Jeffrey Sachs

Professeur à l’Université Columbia.

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Annexe

Je me permets d’ailleurs respectueusement de vous soumettre ci-dessous un projet de résolution qui permettrait au Conseil de sécurité de l’ONU d’accomplir sa mission dans le contexte actuel.

“Le Conseil de sécurité,

Rappelant les buts et principes de la Charte des Nations unies, en particulier l’obligation pour tous les États membres de s’abstenir de recourir à la menace ou à l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, comme le prévoit l’article 2, paragraphe 4, de la Charte,

Réaffirmant que le maintien de la paix et de la sécurité internationales repose sur le respect du droit international, l’autorité du Conseil de sécurité et le règlement pacifique des différends,

Rappelant la résolution 2231 (2015) du Conseil de sécurité, adoptée à l’unanimité le 20 juillet 2015, par laquelle il a approuvé le Plan d’action global conjoint (JCPOA) et a demandé à tous les États membres de prendre les mesures nécessaires pour appuyer sa mise en œuvre

Réaffirmant son attachement au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, la nécessité pour tous les États parties à ce traité de s’acquitter pleinement de leurs obligations, et rappelant le droit des États parties, conformément aux articles I et II dudit traité, de développer la recherche, la production et l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques sans discrimination,

Agissant en vertu de la Charte des Nations unies,

Invite tous les États membres à cesser immédiatement et sans condition toute menace ou recours à la force et à se conformer pleinement à leurs obligations en vertu de l’article 2, paragraphe 4, de la Charte des Nations unies

Reconnaît que l’accord sur le nucléaire (JCPOA) constitue une négociation multilatérale valide approuvée par le Conseil de sécurité et que son abandon résulte du retrait unilatéral des États-Unis

Décide que, sous son autorité, le Conseil de sécurité mandate tous les États concernés pour qu’ils engagent immédiatement des négociations en vue de conclure un nouvel accord global sur la question nucléaire iranienne, fondé sur les principes du JCPOA et pleinement conforme au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires

Appelle tous les États membres à s’abstenir de toute action susceptible de compromettre les démarches diplomatiques, d’aggraver les tensions ou d’affaiblir l’autorité des Nations unies

Décide de rester activement saisi de la question”.


Par Jeffrey Sachs, le 17 février 2026

(Traduit par Spirit of Free Speech)