Gareth Porter | 25 janvier 2017

L’administration Trump pourrait reconnaître que l’armée syrienne est la seule institution du pays déterminée à résister au terrorisme

Un nouveau collectif d’organisations, basées aux États-Unis, promeut une intervention américaine plus agressive contre le régime d’Assad. Or, la guerre en Syrie comme la politique aux États-Unis ont créé de nouvelles conditions qui, désormais, ont radicalement évolué contre un tel objectif.

Lors de sa création en juillet dernier, la coalition espérait qu’une administration Hillary Clinton reprendrait ses propositions en faveur d’une posture plus affirmée dans le sens d’un soutien aux groupes armés anti-Assad. Mais c’est plutôt Donald Trump qui, contre toute attente, a gagné les élections, et les partisans d’une guerre américaine en Syrie n’ont désormais guère de chances de voir leur idée accueillie favorablement.

Le groupe s’adapte aux nouvelle réalités politiques, entre autres en intégrant sa proposition – un plus vigoureux engagement militaire américain en faveur des groupes armés soutenus par les États-Unis – dans le cadre d’une stratégie conçue pour contrecarrer al-Qaïda, appelée désormais Jabhat Fateh al-Sham.

Pourtant, ce raisonnement repose sur une présentation hautement dénaturée des relations problématiques entre ces groupes censément « modérés » et le branche syrienne d’al-Qaïda.

Un plan pariant sur une Maison Blanche Clinton…

Selon le document d’orientation politique distribué lors d’un événement organisé au Conseil de l’Atlantique le 12 janvier, une groupe stratégique, le Combating al-Qaeda in Syria Strategy Group Combat a été créé en juillet dernier par le Centre pour une nouvelle sécurité américaine (CNAS).

Charles Lister, de l’Institut du Moyen-Orient et Jennifer Cafarella, de l’Institut pour l’étude de la guerre, comptent au nombre des membres de ce groupe stratégique et ont tous deux recommandé l’envoi d’une force militaire américaine directement impliquée contre le régime syrien sur le terrain afin de soutenir l’opposition armée.

Or, c’est le CNAS qui détenait la puissance politique capable de rassembler ce collectif lors de circonstances apparemment très favorables. Il se disait que Michele Flournoy – fondatrice et PDG du CNAS, et anciennement fonctionnaire de troisième catégorie au Pentagone – serait le choix probable de Clinton pour le poste de secrétaire de la Défense pendant les primaires présidentielles de 2016. Et le rapport de juin 2016 rendu par le groupe stratégique du CNAS, coprésidé par Flournoy, était d’accord avec la volonté ouvertement déclarée par Clinton d’une intervention américaine plus musclée en Syrie.


Ce rapport en avait appelé à l’instauration par les États-Unis d’une « zone interdite aux bombardements » pour protéger des attaques syriennes et russes les groupes armés d’opposition, soutenus par la CIA. Lors d’un entretien, Flournoy avait alors défini cette politique, qui revenait à déclarer aux gouvernements russe et syrien : « Si vous bombardez les populations que nous protégeons, nous répliquerons en recourant à tout moyen de défense contre les forces que [la Russie] utilise par procuration, c’est-à-dire, en l’occurrence, les forces syriennes ».

Les rencontres de ce nouveau collectif de think tanks ont débuté l’été dernier, à un moment où le contexte politique à Washington semblait favorable à une campagne politique en faveur d’une intervention américaine décisive en Syrie

Le 30 septembre, Lister a publié un long article exigeant des États-Unis la fourniture de missiles antiaériens tirés à l’épaule, pour « calmer » les groupes d’opposition et pour faire peser sur l’armée syrienne la menace d’être attaquée si elle violait le cessez-le-feu. Lister espérait évidemment que la nouvelle présidente Clinton adopterait cette option politique quelques mois plus tard.

… reconditionné pour une présidence Trump

Maintenant, ce nouveau groupe stratégique essaie de vendre la même proposition à Trump, sous le nom de « politique antiterroriste holistique et préventive, offrant aux Syriens modérés les moyens de se défendre… et de vaincre les extrémistes en Syrie…» Ces think tanks soutiennent qu’al-Qaïda cherche à prendre le contrôle de régions actuellement contrôlées par les forces « modérées » afin d’établir « en Syrie un ordre extrémiste sunnite durable ».

Cependant, l’argument voulant que ces groupes armés – soutenus précédemment par les États-Unis – soient disposés à s’opposer au califat historique d’al-Qaïda avec plus d’argent, plus d’armes et plus de frappes américaines contre l’aviation d’Assad, est trop éloigné de la réalité pour recevoir aujourd’hui à Washington un écho favorable. En fait, les soi-disant groupes armés « modérés » n’ont jamais été vraiment indépendants d’al-Qaïda en Syrie. Ils se sont appuyés sur les troupes extrêmement disciplinées d’al-Qaïda et ses plus proches alliés, ainsi que sur la stratégie militaire conçue par les dirigeants d’al-Qaïda pour exercer des pressions sur le régime d’Assad.

Lister lui-même a été très clair sur ce point. Selon le plan qu’il a proposé aux États-Unis d’utiliser contre le régime la menace d’interventions militaires, on ne s’attendait pas à ce que les groupes d’opposition armés « modérés » entretenus par la CIA mettent fin à leur coopération militaire avec Fatah al-Sham, ou se distancient physiquement de ses forces, comme prévu tant par les accords de cessez-le-feu de septembre que par ceux de février.

Lister a explicitement affirmé qu’une telle coopération « était probablement loin de diminuer de façon significative » – même si sa proposition venait à se concrétiser.

On constate plutôt que l’idée du plan de Lister consistait à obliger le régime d’Assad à s’assoir à la table des négociations. Pour atteindre cet objectif, encore aurait-il fallu, évidemment, que perdure le pouvoir militaire de Fateh al-Sham et d’Ahrar al-Sham.

Lister et les membres de coalitions similaires ne parviendront probablement pas à vendre à la nouvelle administration l’idée que n’importe lequel des groupes armés syriens que la CIA a soutenus envisageraient même de résister sérieusement à Fateh al-Sham dans n’importe quelles circonstances vaguement vraisemblables.

L’armée syrienne : la seule alternative ?

Le chroniqueur du Washington Post, David Ignatius, a récemment évoqué son entretien, dans un lieu sécurisé en Turquie fin 2014, avec les chefs d’Harakat al-Hazm, réputé le groupe armé « modéré » le plus prometteur en Syrie. Il les a trouvés « abattus », suite aux récentes frappes américaines contre les militants d’al-Qaïda soupçonnés fomenter un attentat terroriste en Occident.

Ils ont confié à Ignatius qu’à cause du bombardement des États-Unis, ce qu’on appelait alors le Front al-Nosra ne tolérerait plus les activités du groupe. Peu après cette réunion, le Front al-Nosra a effectivement éliminé Harakat al-Hazm et s’est approprié tous les missiles TOW, ainsi que d’autres équipements militaires antérieurement livrés par la CIA.

Le récit d’Ignatius reflète – à partir de 2013 et dans toute la Syrie du Nord – une réalité, fondamentale, dont les médias n’ont même pas fait état : tous les groupes d’opposition ont été absorbés dans un complexe politico-militaire sous la coupe d’al-Qaïda. L’idée – désormais colportée par Lister, Cafarella et le CNAS – que ces groupes « modérés » pourraient constituer un rempart contre al-Qaïda n’a plus aucune crédibilité, même au sein des sphères qui, à Washington, en étaient autrefois convaincues.

Voici un signe révélateur de ce changement d’attitude en faveur de l’humeur de ces groupes à Washington : dans son article le mois dernier, Ignatius a utilisé l’imparfait pour faire référence au programme de la CIA prévoyant d’armer les groupes « modérés » en Syrie.

Le leadership militaire américain n’a jamais été d’accord avec la politique reposant sur ces groupes armés pour promouvoir, d’abord et avant tout, les intérêts américains en Syrie.

Il a reconnu que, malgré les graves travers du régime d’Assad, l’armée syrienne a toujours constitué la seule institution syrienne déterminée à résister à al-Qaïda et à l’État islamique (EI).

Selon toute vraisemblance, l’administration Trump reviendra désormais sur le sujet quand il s’attaquera à rebâtir une autre politique sur les ruines des tentatives infructueuses de l’administration Obama.

Gareth Porter, journaliste d’investigation indépendant, fut le lauréat 2012 du prix Gellhorn du journalisme. Il est l’auteur d’un livre, récemment publié : Manufactured Crisis: The Untold Story of the Iran Nuclear Scare (Une crise fabriquée de toutes pièces : les origines secrètes de la hantise d’un Iran nucléaire).

Source: MEE