LE MONDE, TOUJOURS À LA POINTE, FRANCHIT UNE ÉTAPE SUPPLÉMENTAIRE EN ANNONÇANT LA SORTIE, LE 1erFÉVIER, D’UNE BOÎTE À OUTILS DE LUTTE CONTRE LES SITES DE « FAUSSES INFORMATIONS ».

Cet outil, qui se déclinera selon trois modalités, n’aura rien moins que la prétention de classer par ordre de fiabilité les sites eux-mêmes, et non des articles spécifiques.  La bonne vieille tentation de la mise à l’index[1].   Ces modalités sont : un moteur de recherche, directement sur le site des décodeurs, un module d’extension pour les navigateurs Firefox et Chrome; et enfin un bot (robot) sur la messagerie de Facebook (messenger).

« Nous avons recensés 600 sites, majoritairement français mais aussi anglais et américains et quelques allemands, avec 5 niveaux de fiabilité, repérés par cinq couleurs. (…)  Nous distinguons en gris les sites collectifs, donc non classés, comme Wikipedia, en bleu les sites parodiques, comme Le Gorafi ou NordPresse, en rouge les sites pas du tout fiables, complotistes ou trompeurs, comme le portail IVG.net qui, sous couvert d’informations, veut manipuler les femmes pour les décourager d’avorter, en orange les sites peu fiables ou très orientés, type FdeSouche, ou les attrape-clics qui republient des informations non recoupées, et enfin en vert les sites très fiables. (…) C’est n’est pas un jugement sur leur opinion, mais sur leur démarche journalistique, a-t-il souligné ».

Cette description sommaire, par le patron des Décodeurs du Monde, Samuel Laurent, pose déjà en soi un certain nombre de problèmes, autant sur le fond que sur la forme.

Les décodeurs, seuls détenteurs de la Vérité Vraie ?

Vous l’aurez noté, il ne s’agit pas de faire du fact-checking sur base d’articles individuels, qui peuvent s’avérer vrais, faux, ou tout simplement indécidables, mais bien de marquer au fer rouge les sources mêmes réputées diffuser des « fausses nouvelles ».  C’est une première dérive, et elle est de taille.  Je l’avais déjà anticipée dans l’article que j’avais rédigé concernant la censure à venir sur Facebook.

Ensuite, si l’on commence à catégoriser les sites de médias parce qu’ils auraient publié une fausse nouvelle, cela voudrait-il dire que Le Monde se classerait lui-même le cas échéant dans cette catégorie lorsqu’il publie des fausses nouvelles ?

Et accessoirement, le mode d’attribution de ces gommettes de couleur sera-t-il transparent, et indiquera-t-il clairement quel(s) article(s) a donné lieu à cette catégorisation, et sur base de quel « grief » ?  Quelle seront donc les conditions pour rentrer dans telle ou telle catégorie, et, le cas échéant, pour en sortir ?  Qui sera responsable de ce travail, sur base de quelles compétences, et un accès total sera-t-il garanti au dossier documentaire (sorte d’instruction) qui aura conduit à ce qu’il faut bien appeler un jugement ?

C’est un peu facile de dire que « C’est n’est pas un jugement sur leur opinion, mais sur leur démarche journalistique », quand le but avoué est bien d’inciter les lecteurs à ne pas s’informer sur les sites qu’eux-mêmes jugent « peu fiables ou très orientés ». Cet amalgame vaut à lui seul son pesant d’or. Donc, « très orienté » serait équivalent à « peu fiable » ? Et en pareil cas, le traitement serait-il identique quelle que soit cette orientation, justement ?

Recours en droit

S’il est permis aux détenteurs autoproclamés de la Vérité Vraie que sont les décodeurs d’avoir leur opinion quant aux sites qu’ils abhorrent, ils ne peuvent s’affranchir de leur responsabilité civile au regard de la loi. Ce que je veux dire, c’est qu’ils entendent publier un outil à même de décider pour les internautes quel site est digne de confiance, et lequel ne l’est pas.  Pour résumer, il s’agit bel et bien d’établir (ou de nuire à) la réputation de ces sites.

Or s’ils peuvent avoir un avis sur les sites qu’ils estiment d’une qualité journalistique irréprochable, l’inverse, qui consiste à nuire à la réputation des autres correspond en droit à un délit passible de correctionnelle.  Il s’agit ni plus ni moins que de diffamation, sauf dans le cas (très précis) où il peut être établi, preuves à l’appui, que les accusations portées sont fondées.  Inutile de préciser que cela n’en prend pas le chemin et ouvre la porte à des actions en justice qui pourraient prendre la forme d’un recours collectif[2] ou de procès individuels.

À cet égard, il ne serait pas inutile que les rédacteurs et propriétaires des médias d’information, de réinformation et de critique se concertent et envisagent d’intenter pareilles actions sur base collective, afin de limiter les frais de procédure en les répartissant; les dommages-intérêts gagnés lors d’une procédure rentrant dans le financement du procès suivant, par exemple.

De telles procédures ont déjà eu lieu aux USA et ont donné quelques sueurs froides, voire stoppé net l’ardeur des inquisiteurs.  On ne badine pas avec la diffamation : soit on a des preuves solides, soit on assume les conséquences désagréables d’une condamnation.

Quelques réflexions

Le phénomène des fausses nouvelles, des rumeurs infondées, comme on les appelait, ne date pas d’hier mais est probablement contemporain de l’invention de l’imprimerie. Ces rumeurs, ces pamphlets, ont toujours fait partie du paysage culturel. Des auteurs en ont fait leurs choux gras et des éditeurs ont consacré des collections entières à des sujets qu’ils savaient porteurs, mais plus ou moins fantaisistes.  Pourquoi les « fausses nouvelles » poseraient plus de problèmes aujourd’hui qu’hier ?

  • Seraient-ce les fausses nouvelles qui ressembleraient trop à des vraies ou plutôt les vraies qui ressembleraient trop à des fausses ?
  • Serait-ce que les médias dominants, à force de confondre le métier de journaliste et celui de relais de la propagande auraient perdu tout crédit auprès du public et n’auraient trouvé que ce moyen pour tenter de retarder leur inéluctable disparition ?

N’est-ce pas quelque peu paradoxal d’arriver dans une situation où la presse dominante se positionne en ennemi de la liberté d’expression et en faveur de la censure ?

Atteinte possible à la vie privée

Il faudra examiner attentivement le code de l’extension firefox/chrome qui sera publiée. En effet, le mode de fonctionnement le plus probable est le suivant : quand l’utilisateur ouvre un nouvel onglet ou navigue sur un site, l’extension contacte un serveur distant en lui transmettant l’URL ou le nom de domaine concerné. Ce qui implique, vous l’aurez compris que les historiques de navigation de chaque utilisateur seront transmis en direct aux serveurs d’application.

La bonne façon de procéder en pareil cas serait d’inclure les listes dans l’extension elle-même, ce qui ne nécessiterait la transmission d’aucune information sensible à des serveurs tiers, mais cela complique fortement la maintenance des listes pour le développeur. Il faudrait alors régulièrement procéder à la mise à jour de l’extension.

On pourrait classer un pareil add-on par degré croissant de menace qu’il ferait poser sur la vie privée ses utilisateurs :

Menace Fonctionnement
1 Inoffensif Add-on ne transmettant aucune donnée à des serveurs tiers
2 Menace possible sur la vie privée des internautes Transmission en clair ou en version encryptée (hashée) des URL complètes ou du nom de domaine
3 Intention de tracer les utilisateurs Idem que 2 mais avec un identifiant unique déterminé lors de l’installation de l’extension, ce qui impliquerait que les serveurs tiers pourraient retracer l’historique complet de navigation pour un utilisateur donné, même après déconnexion ou changement de l’adresse IP
4 Malware Idem que 3 mais avec, en plus, des éléments permettant d’identifier les utilisateurs (paramètres passés dans l’URL en mode GET, cookies, etc.)

À noter également que les extensions installées fonctionnent aussi en mode « navigation privée ».

J’examinerai donc à la loupe le contenu des données transmises par cet add-on aussitôt qu’il sera disponible, et publierai les résultats s’ils devaient poser problème.

Par Ph. Huysmans30 Janvier 2017

    • [1] L’Index librorum prohibitorum (Index des livres interdits), aussi appelé Index expurgatorius, Index librorum prohibitorum juxta exemplar romanum jussu sanctissimi domini nostri, est un catalogue instauré à l’issue du Concile de Trente (1545-1563). Il s’agit d’une liste d’ouvrages que les catholiques romains n’étaient pas autorisés à lire, des « livres pernicieux », accompagnée des règles de l’Église au sujet des livres. Le but de cette liste était d’empêcher la lecture de livres jugés immoraux ou contraires à la foi. Depuis la « Notification de la suppression de l’index des livres interdits », émise par le Vatican en 1966, cet index perd son caractère obligatoire et n’a plus valeur de censure, même s’il reste un guide moral.  (SOURCE : WIKIPEDIA)
    • [2] Recours collectif : Action en justice ou une procédure qui permet à un grand nombre de personnes, souvent des consommateurs, de poursuivre une personne, souvent une entreprise ou une institution publique, afin d’obtenir une indemnisation financière. (SOURCE : WIKIPEDIA)

Voir d’autres articles de Philippe Huysman ici 

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