Préambule

Les conséquences des  sanctions économiques imposées à la Syrie qui rendent la vie impossible, les mercenaires terroristes qui détruisent les infrastructures et terrorisent la population, préfigurent des perspectives très sombres.

Il convient de rappeler que la majeure partie des Syriens a fui les terroristes vers les zones contrôlées par le gouvernement syrien.

Il siérait à ceux qui feignent s’émouvoir de la tragédie qu’ils ont provoquée, de lever les sanctions et d’arrêter le financement des terroristes, au lieu d’organiser la fuite des forces vives de la Syrie sous des prétextes humanitaires.

Un aperçu du quotidien des Syriens écrasés par la guerre nous est donné dans cet extrait du livre du Dr Nadia KHOST, paru dernièrement :

« Pièces de théâtre de la guerre sur la Syrie »

Malgré le ton d’apparente légèreté donné, la tristesse domine.

nadia

Extrait du livre : « Pièces de théâtre de la guerre sur la Syrie »

Captives et djihadistes  [Scène 14 ]

 

Spots de lumière sur un jeune homme, et une jeune fille, chacun à une extrémité de la scène, un téléphone portable à la main, chacun d’eux s’assure qu’il est seul de son coté.

La jeune fille : tu me manques, quand est-ce qu’on se voit ?

Le jeune homme répond au téléphone : ma chérie, il y a douze check-points fixes, cinq volants, et six snipers qui nous séparent, veux-tu vraiment qu’on se retrouve ?

La jeune fille : non, surtout pas !

Le jeune homme : bon, rassure-moi, y a-t-il de  l’électricité ? Combien d’heures de rationnement as-tu ?

La jeune fille : tu veux dire combien d’heures d’électricité avons-nous ? On nous a coupé l’électricité pour nous protéger d’un infarctus : nous sautions de  joie à chaque fois qu’elle revenait.

Le jeune homme : écoute cette blague reçue par message : à la mort d’Edison, toutes les lumières des États-Unis se sont éteintes en hommage à lui, et maintenant, 83 ans après sa mort, toute la Syrie commémore son souvenir.

La jeune fille en riant: on parle de la sortie d’un livre «  L’amour aux temps du générateur électrique » *

Le jeune homme : j’ai acheté aujourd’hui une torche électrique, le vendeur m’a dit de la mettre à charger 7 heures d’affilées; j’ai ri, le vendeur et les clients aussi !!

Bon rassure-moi, as-tu du gaz ?

La jeune fille : écoute, le livreur de bonbonnes  de gaz passe, on ne le voit pas, le camion-citerne de mazout passe, on ne le voit pas, la station essence fait le plein, on ne le voit pas…. Il parait que le peuple syrien a besoin de faire examiner la vue !

Le jeune homme : pas de gaz, pas de mazout ! Rassure-moi, as-tu de l’eau ?

La jeune fille : lorsque l’eau est arrivée, l’électricité était coupée, et il n’y avait plus de mazout, je me suis lavée les cheveux à l’eau froide, ça m’a frigorifiée !

J’ai envoyé à Georges Wassouf (chanteur en vogue NdT) cette lettre :

Cher, de ta chanson « la plus dure des séparations est celle des bien-aimés », on conclut que tu n’as jamais éprouvé la séparation avec l’eau ni avec l’électricité.

Le jeune homme : la lettre est belle. Moi j’ai vu sur le net la photo des parlementaires en peignoir : la séance avait lieu juste après l’arrivée de l’eau.

Bon, sans eau, sans électricité, sans mazout ça va… le plus important : la sûreté. L’as-tu ?

La jeune fille : ce matin au marché, un obus de mortier est tombé à côté de moi, crois-moi je n’ai même pas tressailli ! Je me suis habituée ; et la nuit si les tirs diminuent, je dors mal.

Le jeune homme : je te crois, c’est pareil pour moi.je ne mets plus le réveille-matin, je compte sur les tirs de mortier.

As-tu reçu la dernière blague ? Tiens ! (il l’envoie) une des particularités des Syriens est que leurs institutions ferment lorsque tombe la neige, mais ils se rendent normalement à leur travail lorsque tombent les tirs de mortier.

La jeune fille : nous vaquons normalement à nos occupations et nous sortons… tiens, ma mère m’a demandé de vérifier par le balcon si c’est le bruit d’une explosion ou celui du tonnerre, car elle a étendu le linge dehors !

Le jeune homme : ma chérie, les trois qui arrivent sans prévenir, sont l’amour, la chance et l’obus de  mortier.

Et le chauffage les jours de neige ? As-tu trouvé de quoi te chauffer ?

La jeune fille : nous sommes revenus au poêle à charbon, et à la grosse couverture sur la porte.

Tout se passe dans la même pièce : (on mange on vit on dort)

Tiens j’ai reçu ce message du ministère de la protection du consommateur : le mazout présente des risques d’incendie, le gaz des risques d’explosion, le pain des risques d’obésité, veillez à votre santé.

Le jeune homme : les beaux yeux ne sont pas les yeux bleus ou noisette, mais les yeux chaleureux : les yeux du poêle !

La jeune fille : en as-tu marre des difficultés de la guerre ?

Le jeune homme : pas du tout, c’est une occasion de séparer le grain de l’ivraie, de tester la patience, mais si on me dit que l’année 2015 sera semblable à 2014, je demande à la terre de s’arrêter de tourner afin que je descende de son bord.

La jeune fille : doucement, c’est une occasion historique de vivre dans un pays auquel ont déclaré la guerre des grands Etats, des gangs internationaux, des émirats des cheikhs du Golfe et des djihadistes, un pays dont les frontières s’ouvrent des 4 côtés ; en dessous de lui des tunnels, au dessus de lui des missiles, et malgré cela les gens s’échangent des blagues, comme toi et moi.

Tiens, je viens de recevoir celle-ci, sur le football chez les Cheikheries *, je te fais suivre :

Le jeune homme, lit sur son portable :

Le premier joueur : lance le ballon qu’Allah te récompense ! 2eme joueur : attrape, que la baraka d’Allah soit sur toi !  Le chef d’équipe : que vous réussissiez si Allah le veut ! Les joueurs marquent un but. Le chef s’exclame : takbir !  Les joueurs font trois Allahou akbar; l’arbitre leur demande : qui a marqué le but plaise à Allah ? Ils répondent : un  philanthrope. Puis l’un d’eux commet une faute, l’arbitre dit : va demander grâce à Allah pendant 5 minutes à l’extérieur.

La jeune fille rit: le ministre de l’électricité a dit : même si nous augmentons les heures de  rationnement, la Syrie restera illuminée par ses habitants

Le jeune homme : demande-lui s’il a une usine de  bougies.

La jeune fille : tu me manques ! Si on pouvait se retrouver !

Le jeune homme : si j’arrive  à toi sain et sauf, après des heures pour passer le check-point et ayant échappé aux mortiers, l’électricité ou l’eau seraient peut-être revenues; qui va donc  faire le plein des bouteilles et des récipients, mettre en marche le lave-linge et faire la vaisselle ? Si le Syrien s’absente pendant la présence de l’électricité c’est cracher dans la soupe  (en arabe l’expression est : donner un coup de  pied au don du ciel).

Tu te souviens, avant la guerre on disait éteignons les lumières pour dormir, maintenant nous disons : si l’électricité arrive, réveillez-moi !

La jeune fille : nous nous sommes mis à dire : la religion est pour Dieu, la Patrie pour tous, et l’électricité pour personne !

Le jeune homme en riant: l’électricité ça va ça vient, l’essentiel c’est l’éthique.

La jeune fille : on se retrouve après la guerre ?

Le jeune homme : quatre années sont passées, cette année nous lui disons adieu ?

La jeune fille : savoure alors ses dernières gouttes amères ! Une occasion historique !

(En aparté) lui dirons-nous vraiment adieu ? L’Occident et Israël ont-ils assez de ce qu’ils ont réalisé de destructions ? L’Arabie,  le Qatar et la Turquie sont-ils vraiment assouvis de notre sang ? La ville a changé, l’éthique des gens a changé, des marchands ambulants tapissent le sol, des enfants mendient aux feux tricolores, des femmes toute habillées de noir ( burka), les profiteurs de  guerre enrichis se déplacent en taxis de luxe. La vie est devenue très chère.

Les riches sont partis emportant leurs capitaux; les médecins, ingénieurs, industriels sont partis; les artisans sont partis, ils enrichissent l’économie des pays voisins. Je n’ai trouvé personne pour me réparer le robinet, ni le carrelage cassé ! Autour de  moi des réfugiés et des déplacés. Je ne sais presque plus qui habite  dans le voisinage.

Un silence.

Est-ce que  la destruction du légendaire Bilad el Cham, et l’émergence  des Cheikheries *des sables fait-elle partie d’une décision israélo-occidentale ?

Elle pose la main sur le cœur, très affectée : j’au  vu aujourd’hui une femme pauvre qui enlaçait un enfant, elle l’embrassait et l’étreignait, puis l’éloignait un peu, et de nouveau elle l’embrassait et l’étreignait.

J’ai frémi : compense-t-elle la pauvreté par la tendresse ?

(Obscurité.)

Nadia Khost – Damas

* En référence a l’œuvre de Marquez l’amour aux temps du choléra

* *Cheikherie: Territoire sous l’autorité d’un ou de plusieurs cheikhs [le terme n’ayant pas d’équivalent en français]

Traduit de l’Arabe par Adalia

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Nadia Khost – Damas (Syrie)

Source: https://arretsurinfo.ch/pourquoi-les-syriens-fuient-ils/

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