Un soleil de huit heures du matin, déjà chaud et vertical, inonde l’artère principale de Bangkok, Sukhumvit Road, véritable cauchemar des ses utilisateurs. En un sens c’est l’essence de cette vile qui se trouve condensée là, un de ses traits caractéristiques. Bangkok serait une tout autre ville sans ses embouteillages et les inondations à la saison des pluies. Cette ville ne se résume pas à cela bien sûr, en feuilletant n’importe quel guide touristique vous y verrez vantés ses marchés flottants, la gentillesse racée de sa population, son service hôtelier de premier ordre et, suivant quel type de guide, l’animation digne d’intérêt des quartiers chauds de Putnam.

Néanmoins, ce qui prédomine ce matin de septembre pour les conducteurs est effectivement le fait que ça bouchonne plus qu’à l’accoutumée, qu’ils arriveront à leurs destinations moites de sueur et les nerfs déjà éprouvés par les vrombissements de moteurs et les coups de klaxon. C’est ce que ressent, en particulier, le chauffeur d’une longue voiture diplomatique. Il se sent très irritable. De toute façon il n’aime pas le mois de septembre, c’est le moment où les diplomates de l’ambassade rentrent de leurs vacances estivales et il semblerait qu’ils veuillent rattraper le temps où ils n’ont pas été là. Alors ils s’agitent en tout sens, lui donnent des ordres contradictoires, le chargent de commissions qu’il juge inutiles. De plus sa belle-mère s’est installée pour quinze jours, c’est trop, il est à limite de la saturation. Et pour couronner le tout la petite qu’il faut amener en catastrophe à l’école ! Simplement parce que la bonne n’a pas été fichue de la réveiller à temps, quelle incapable cette bonne. Perdu pour perdu elle aurait mieux fait de laisser la petite dormir mais non, on compte toujours sur lui pour rattraper les situations mal prises… Pourtant il l’aime bien la petite. Elle ne dit pas grand chose, elle est timide avec lui, mais elle a de grands yeux qui parlent. Ils lisent beaucoup aussi ces yeux là, à croire qu’elle passe sa vie à çà, quand il la voit elle a toujours le nez plongé dans un livre. Enfin, pour avoir la frimousse aussi dorée, elle doit aussi passer du temps au grand air. Petite Ecole française, voilà, ils sont arrivés moins en retard qu’’il ne craignait. Assise au milieu de la grande banquette grise, la petite, toute menue dans sa robe en corolle, tellement absorbée par sa lecture, n’a pas remarqué qu’ils sont arrivés. « Miss Sophie, we have arrived ».

Zut zut zut, sa classe est déjà rentrée, et elle déteste arriver en retard, pas pour la partie de cours manqué mais parce que tout le monde se retourne pour voir qui entre. Comment faire pour l’éviter ? Peut-être attendre le début de la période suivante. Comme d’autres classes ont des horaires différents, personne ne pourra savoir qu’elle devrait être en cours. Et comme sa mère devra de toute façon lui faire une excuse pour le retard… chouette. Ça tombe à pic, elle n’avait plus rien à lire pour le week-end et maintenant elle va pouvoir aller à la bibliothèque. En entrant dans la salle de lecture elle sent sa gorge se nouer légèrement. L’arrivée en bibliothèque lui fait toujours de l’effet, elle ne sait pas pourquoi. Il y a la fraîcheur de l’air climatisé qui fait massivement contraste avec la canicule ambiante, la solennité du silence qui y règne, tous ces « grands » qui étudient à des tables… Tout ce qui émane de ce lieu indique qu’ici il faut se comporter dignement, on est très loin de la cour de récréation, c’est un lieu de concentration. Après les premières secondes où elle peine à respirer, elle retrouve un souffle et un teint normal et peut s’engager dans la pièce d’un pas relativement assuré. Elle a appris que parfois il vaut mieux que les gens ne sachent pas ce qu’il se passe à l’intérieur, surtout dans un cas comme celui-ci où ce qu’elle fait est un peu défendu. C’est du moins ce qu’il lui semble, et qui confère à l’entreprise un piquant délicieux. Et puis après tout, elle a autant le droit que les autres d’avoir un air de se sentir chez soi, puisque depuis un an elle vient chaque semaine et emprunte le maximum de livres autorisés. Evidemment, il faut que la surveillante, dont le bureau est juste en face de l’entrée, lève la tête et la fixe avec des yeux de chouette. Sophie plante tranquillement un regard innocent dans celui de la surveillante, et poursuit sa traversée jusqu’à son actuel rayon de prédilection. Toutes les bibliothèques roses et vertes du bas, elle les a déjà lues, donc c’est la façade du haut qui l’intéresse.

Pour l’atteindre, elle se sert de l’escabeau prévu à cette fin, le place dans l’angle que forme la paroi avec un présentoir vitré horizontal, et grimpe dessus. Comme ça elle est bien dans le coin, on ne la remarque pas trop. Elle choisit en fonction du titre surtout, mais elle aime bien aussi feuilleter et lire le résumé. Elle opte pour Alice au pays des Incas, les Filles du Dr March, Ces dames au chapeau vert, et Le club des cinq au bal des espions. Ça la changera un peu du livre suggéré par un ami de ses parents quand elle n’avait plus rien à lire le week-end passé. Un livre avec un titre imposant, zut elle ne le retrouve plus. Deux filles gravissent la petite échelle sur laquelle elle se trouve perchée, à sa grande indignation. Qu’elles sont bêtes, elles devraient voir qu’il n’y a pas de place pour trois, ça saute aux yeux, ce n’est pas parce qu’elles ont cinq centimètres de plus que… ah oui elle se souvient du titre du livre étrange qu’elle vient de lire, La vie devant soi.

C’est là que tout a dérapé, à ce moment précis. Elle se sent poussée de côté vers l’extérieur de l’escabeau et les lettres du titre La vie devant soi, qui flottaient encore devant ses yeux, ont tôt fait d’être remplacées par la vitre devant elle, celle du présentoir qui se rapproche à grande vitesse et où il lui semble inévitable d’aboutir… Il s’ensuit un grand fracas de verre brisé, quelques cris stridents, et un lourd silence dans lequel Sophie sent peser sur elle les prunelles de tous les studieux, que sa chute a arrachés à leur quiétude. De ce silence d’après apocalypse, surgit la voix de la surveillante qui vocifère « Qui a fait cela ? ». Quelques doigts et regards accusateurs se tendent vers elle, alors qu’elle tente de dégager son genou ensanglanté de la vitre, pensant que quand même la vie est injuste, que souvent c’est mieux dans les livres. Toute secouée et atteinte dans son amour propre, elle s’approche de la surveillante aux yeux de hibou, le genou dégoulinant. Elle s’entend dire qu’elle devra payer les dégâts et que maintenant il faut aller se faire désinfecter à l’infirmerie. Elle retraverse la pièce en sens inverse. Cette fois-ci il ne s’agit plus de ne pas se faire remarquer puisque le destin en a voulu autrement. Ainsi sort-elle, toute droite, en réprimant au mieux le tremblement de sa lèvre inférieure et les livres bien serrés contre sa poitrine.

Ce jour là heureusement, à la maison, personne ne lui pose de questions sur sa journée à l’école. De sorte qu’elle peut garder pour elle l’épisode dont elle n’est pas fière. Pour la réparation de la vitre, la surveillante ne savait pas encore quel serait le prix, et de toute façon ses parents sont trop affairés à la préparation de l’invitation de ce soir. Elle aime bien les réceptions. Tout devient spécial. Elle peut aller au lit plus tard, choisir les vêtements qu’elle veut, la nourriture est différente et comme on l’oublie un peu elle peut faire tout ce qui sort de l’ordinaire ou qui est défendu d’habitude. Par dessus-tout, elle aime regarder les adultes. Ça peut être aussi intéressant qu’un film ou une partie de bataille navale. Elle a repéré deux types d’adultes, ceux qui accordent de l’attention aux enfants, qui leur posent des questions, et ceux pour qui les enfants sont des sortes de potiches, ils ne les voient pas vraiment. La deuxième catégorie d’adultes, bien qu’ils soient peu sympathiques, confère malgré elle une place de choix aux enfants qui sont rompus à l’exercice de l’observation. Leur statut d’enfant leur permet de se poster à peu près où ils veulent, en passant quasiment inaperçus et sans que leur regard soit jugé importun. N’étant que des moitiés de femmes ou d’hommes, aux yeux de ces adultes, ils peuvent se payer le luxe d’être là sans être remarqués, d’être présents sans qu’on attende d’eux aucune participation, en bref ils peuvent se targuer d’une certaine invisibilité. Sophie sait apprécier ces joies simples de sa catégorie. Elle est même consciente qu’il faut en profiter, maintenant. Elle n’est nullement rassurée quand les adultes lui disent « Tu as la vie devant toi ! ». Elle voit bien, elle, que le temps passe vite et que les exigences et les attentes portées à son endroit iront s’accroissant. Pour l’instant elle est encore libre de voyager comme bon lui semble. Le continent de l’enfance lui appartient, et elle a tout loisir de faire des excursions sur les terres du monde adulte. Il lui plaît de faire des percées sur les pentes broussailleuses de leurs conversations. Elle se perd alors sur les routes prometteuses d’idées et de mots qui ne sont pas les siens. Ces notions qui la dépassent lui donnent la sensation de pouvoir s’évader pour aller explorer des mondes parallèles. C’est comme de se laisser porter, étourdie, perdant ses repères, par les vagues successives du flot verbal d’un livre. En plus, il y a toujours quelques idées à glaner qui épateront les camarades ou la maîtresse.

Voilà la bonne qui arrive, sans doute pour lui dire qu’il est l’heure d’aller prendre son bain. Se couler dans l’eau tiède savonneuse. Son dérapage incontrôlé du jour lui paraît loin, même si la plaie en témoigne. A côté de la baignoire elle empile les livres précieusement rapportés, commençant par rêver autour des titres.

*   *   *

« Mesdames et Messieurs, veuillez attacher vos ceintures. Dans un quart d’heure nous allons atterrir à Bangkok. Temps ensoleillé. Température extérieure 39 degrés. »

Son cœur bat la chamade. Que va-t-elle trouver à la place de son souvenir si ancien ? Elle redoute de se trouver face à une réalité très différente de celle condensée dans son souvenir. Certes le rôle de la mémoire, bien davantage que de produire des souvenirs identiques à leur matrice, est d’opérer un pont entre passé et présent, d’assurer la permanence de l’être à travers la durée ainsi qu’à travers les processus d’adaptation et de changements auxquels il doit se plier.

Sophie sort du flot de ses pensées. Sitôt engagée sur l’escalier mobile faisant la descente d’avion, elle est soulevée par la touffeur humide et ramenée à la sensation éprouvée lorsqu’elle arrivait en Thaïlande à l’âge de sept ans, quelques vingt ans plus tôt. Elle descend les marches, les yeux mis clos, s’attendant presque à apercevoir, au pied de l’escalier, son père qui était venu les accueillir dans cette ville où il les précédait.

Sur le trajet menant de l’aéroport au centre ville, elle constate avec soulagement que malgré les multiples changements dont elle est prévenue, l’effervescence vitale dont elle a le souvenir subsiste. Le flux trépidant de la ville et sa sensualité suave la traversent. Si elle n’avait pas vécu enfant ici, elle n’aurait peut-être pas écrit, ou différemment. Dans ce pays elle a affiné ses perceptions sensorielles. Sa passion de lire, née ici, à elle seule n’aurait peut-être pas suffit à la drainer vers l’écriture. Par la suite la nostalgie générée par le départ de la Thaïlande, quelques années après leur arrivée, l’avait résolument poussée dans cette voie.

Ecrire au début avait servi à combler un vide, laissé à la fois par un pays-absence et par l’état d’enfance qui lui était associé. Retournée au seuil de l’adolescence, sur un sol européen où elle n’avait pas racine, elle avait trouvé dans les livres une patrie et dans les mots un remède à ses maux.

Cecilia Hamel © – Copyright 2016

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Source: https://arretsurinfo.ch/remancences-thailandaises/