Mortel ennui

Vous n’y êtes pour rien et moi non plus, je vous aime. Voilà ce qu’il écrirait s’il décidait d’en finir. Il voyait la chose dépourvue de tout romantisme, sans larmes ni fracas.

Ce qui le faisait pleurer, c’était plutôt de penser à sa vie présente. Il n’y voyait pas de sens, bien qu’il s’efforçât depuis longtemps de lui en donner un. Ce qui l’effrayait encore davantage, c’était cette absence d’entrain à vivre, comme s’il n’en avait plus l’envie. Il se surprenait à être las de ce qu’il prétendait lui être le plus indispensable. Et il était las aussi de faire semblant. Que n’était-il né hérisson, marmotte ou chauve-souris, il s’accommoderait parfaitement de l’hibernation, ce long sommeil qui ressemble à une douce mort. Il n’était pas vraiment fatigué de vivre, il était plus précisément excédé de se voir se traîner misérablement dans cette vie au long cours, cette vie qui s’annonçait terriblement longue, vue du fonds de sa léthargie, et qui, en même temps, paraissait trop courte pour lui laisser le moindre espoir de sortir de son engourdissement.

En effet, si un changement semblait possible au regard du sens commun, dans la mesure où il était une virtualité inscrite en lui, il n’en était pas moins certain que cette possibilité ne pouvait, dans son cas, devenir effective. L’absence d’une explication rationnelle à ce qui lui arrivait était tellement surprenante pour son esprit, hélas étroitement cartésien, qu’il en venait, curieusement, à envisager toutes sortes de solutions empreintes de superstition. Peut-être lui avait-on jeté un mauvais sort, peut-être était-ce son destin. Peut-être aussi souffrait-il d’un dysfonctionnement neurophysiologique qui expliquait son apathie. Mais peut-être que tous les autres éprouvaient des sensations similaires aux siennes, et qu’ils feignaient davantage, qu’ils se jouaient la comédie.

Ces temps-ci, il affectionnait particulièrement de s’asseoir dans son appartement, à même le sol, et d’y rester de longues heures, sans bouger. S’il lui était encore resté la force de s’amuser, il aurait souri de lui-même : cette attitude était tellement éloignée de son image publique, avec laquelle il avait cru pendant longtemps faire corps… Il s’était certes habitué à ces disparités de comportement, c’était, pensait-il, la meilleure façon de concilier des oppositions qu’il n’avait pas choisies. Etre assis par terre, recroquevillé ou en tailleur, était venu s’ajouter au nombre de ses habitudes casanières, avant de devenir un véritable passe-temps. Il aimait beaucoup voir les choses de ce point de vue particulier, d’en-dessous, comme les voient les enfants, ou les animaux domestiques. Tout prenait ainsi une autre allure, paraissait plus intéressant, il lui semblait même que son observation en acquérait plus d’acuité. Chaque jour il modifiait son emplacement, offrant un nouveau pan d’espace à son regard.

Cette attitude, qui ferait hurler de rire ou d’effroi ses collègues de travail, serait pourtant parfaitement admise dans d’autres contrées. Combien en avait-il vu, en Asie, des hommes accroupis sur leurs talons, regardant la vie de la rue, ou attendant un acheteur hypothétique. Il trouvait cocasse de penser que ce qui devait être caché ici, eu égard à son environnement et à son statut, aurait pu être tout à fait banal dans un autre contexte. L’erreur fatale provenait sans doute du fait qu’il était issu d’un ovule que le destin avait placé sous des latitudes et à une époque inadéquates pour lui. Dieu qu’il était bien là, assis sur sa moquette à ne rien vouloir d’autre que n’avoir rien à faire ! Pourquoi était-il tellement plus honorable de crever en s’agitant comme un spermatozoïde dans un monde insensé, que de s’éteindre en rêvassant ? Il fermait les yeux et se laissait emplir par l’épaisseur du silence. Il n’entendait rien d’autre que ce silence et le sang qui fouettait ses tempes, qui gonflait ses veines et faisait palpiter son pouls sous la peau fine. Il s’endormit, bercé par ce rythme régulier, s’enfonçant dans les profondeurs délicieuses de la nuit.

Cecilia Hamel © – Copyright 2016

Editions Nemo, collection Omnibus in « Chemin faisant », Genève.

cecilia 3

URL: https://arretsurinfo.ch/mortel-ennui/