Par Gideon Levy et Alex Levac

Haaretz, 22/4/2023

Ayid Salim, un étudiant palestinien de 20 ans en architecture d’intérieur, a participé à des manifestations contre les troupes israéliennes qui ont effectué des raids sur sa ville natale. Un soldat qui pensait qu’Ayid lançait des pétards lui a tiré dessus à cinq reprises. C’est le troisième homme à mourir ainsi à Azzoun en un an.

Azam Salim, le père d’Ayid


Azam Salim, le père d’Ayid

La ville d’Azzoun est un lieu déshérité, militant, gorgé de souffrance. Pour son malheur, elle est située sur l’autoroute 55, la principale voie de communication entre Naplouse et Qalqilyah, dans le nord de la Cisjordanie, où la circulation des colons est intense. Deux grandes colonies – Karnei Shomron et Alfei Menashe – sont situées à l’est et à l’ouest, Azzoun étant coincé entre les deux. Parmi les habitants écoeurés de la ville, avec ses quelques garages et ateliers de métallurgie, la tentation de jeter des pierres sur les voitures des colons est très grande.

Les habitants sont condamnés à être assiégés, emprisonnés derrière des monticules de terre et une porte en fer jaune à l’entrée de la ville, qui est fermée par une chaîne pendant des jours et parfois des semaines, apparemment de façon arbitraire. Même lorsque le portail est grand ouvert, il est presque toujours gardé par des soldats des Forces de défense israéliennes. Les habitants qui sortent d’Azzoun ou ceux qui cherchent à y entrer vivent dans la crainte des forces étrangères qui gardent l’entrée jour et nuit. Trois jeunes gens ont été tués dans la ville au cours de l’année écoulée, tous de la même manière. Aucun d’entre eux n’était armé, ils n’ont apparemment mis personne en danger. S’il s’était agi de manifestants juifs ou de supporters de football de Jérusalem, le genre de personnes connues pour lancer des pétards, personne n’aurait songé à leur tirer dessus à balles réelles, avec l’intention de tuer. Si un policier ou un soldat tuait sans réfléchir un juif qui lançait des pierres ou des pétards, il serait probablement jugé. Mais à Azzoun, les soldats qui font cela aux Palestiniens “font leur devoir”, peut-être même sont-ils considérés comme des parangons d’héroïsme.

Ainsi, avec une insupportable désinvolture, sans susciter le moindre intérêt dans les médias ou ailleurs, des jeunes gens qui n’ont pratiquement rien fait de mal sont abattus. On abrège la durée de vie de personnes qui commencent à peine à vivre. Chez eux, les familles endeuillées se noient dans le chagrin et l’agonie, tandis que les soldats font comme si de rien n’était.

Nous nous étions rendus à Azzoun il y a moins d’un an pour documenter les circonstances de l’assassinat de Yahya Adwan, âgé de 27 ans au moment de sa mort (“The suspected offense: throwing a firebomb. The punishment: death”, 13/5/2022). Adwan a d’abord été arrêté pour avoir jeté des pierres à l’âge de 14 ans et a été condamné à deux ans et demi de prison, après quoi il a dû quitter l’école. Il a passé une grande partie des années qui lui restaient à vivre dans les prisons israéliennes, soit un total de huit années de sa vie, pour avoir jeté des pierres, jusqu’à ce que des soldats le tuent.

C’était le vendredi soir, 29 avril 2022 – pendant le Ramadan précédent, lorsque l’armée a organisé une autre de ses opérations d’arrestation, des enlèvements pour la plupart inutiles qui provoquent inévitablement une résistance violente de la part des jeunes gens locaux – lorsqu’une jeep blindée de Tsahal s’est arrêtée dans la rue principale d’Azzoun. Sa portière s’est ouverte et un soldat à l’intérieur a tiré trois balles sur Adwan. Des images vidéo montrent l’acte de tuer. En un clin d’œil, la portière s’est refermée et la jeep a poursuivi sa route, tandis que le jeune homme se vidait de son sang.

À l’époque, Abdulkarim Sadi, chercheur de terrain pour l’organisation israélienne de défense des droits humains B’Tselem, avait noté que, d’après ses données, il s’agissait du cinquième cas, au cours des dernières semaines, où des soldats avaient ouvert le feu à balles réelles à partir d’une jeep blindée, avant de repartir. Les blessures par balles d’Adwan montrent qu’il a été abattu alors qu’il s’enfuyait. Quelques minutes plus tôt, un cocktail Molotov lancé sur la jeep avait explosé et s’était éteint sur le véhicule blindé, sans causer de dommages. On ne sait pas si c’est Adwan qui l’avait lancé.

Forces israéliennes en Cisjordanie en août. Photo : bureau du porte-parole des FDI

Il a été abattu dans la rue principale de la ville, non loin de son domicile, à côté d’un supermarché qui porte le nom idyllique de Paradise, un véritable Eden. Le 2 mars dernier, Mohammed Salim, 17 ans, a été tué à côté de l’école locale, également par des soldats israéliens. C’était encore le Ramadan, et l’armée semait à nouveau la mort.

Le dernier chahid (martyr) de la ville a été abattu comme ses prédécesseurs. Il a lui aussi été tué dans la rue principale, non loin de chez lui, à une différence près : au lieu d’être tué à côté d’un supermarché ou d’une école, il a été abattu à côté d’une fontaine publique. Tout le reste est étonnamment similaire dans la vie et la mort des jeunes qui tombent à Azzoun.

Cette semaine, lorsque nous nous sommes rendus au domicile d’Ayid Salim, abattu le 8 avril, nous avons pu entendre en arrière-plan la psalmodie enregistrée de versets du Coran. Il avait 20 ans. Le père endeuillé, Azam Salim, est un chauffeur de camion de 55 ans ; sa femme, Kifah, 50 ans, est vêtue de noir. Ils ont cinq filles, et maintenant un seul fils. Ayid a abandonné l’école en seconde et a travaillé dans un atelier de réparation de pneus près de chez lui, pour aider à subvenir aux besoins de la famille. Il y a deux ans, il a suivi un cours de trois mois sur la décoration et l’aménagement de la maison, dans un établissement d’enseignement supérieur situé à Qalqilyah, non loin de là. Il n’a pas pu trouver d’emploi dans son nouveau domaine et a continué à travailler dans l’atelier de réparation de pneus. Son frère aîné Ali, 27 ans, travaille comme terrassier, mais il ne peut pas économiser suffisamment d’argent pour une future vie de couple en raison de la situation économique de sa famille. Les murs du salon des Salim sont nus, certains n’ont même pas été enduits ; quelques chaises en plastique sont empilées dans un coin, pratiquement le seul mobilier présent.

La vie d’Ayid Salim se déroulait généralement entre le travail et la maison ; il partait à 8 heures du matin et rentrait à 17 heures. Il dînait généralement avec sa famille et rendait ensuite visite à l’une de ses sœurs mariées, ou allait rencontrer des amis qui se retrouvaient dans la rue principale. Comme la plupart des jeunes d’Azzoun, Ayid a également participé aux affrontements avec les soldats près de la porte d’entrée de la ville.

En décembre dernier, il a été arrêté pour la première fois de sa vie. Des soldats ont fait une incursion nocturne dans sa maison – une autre incursion audacieuse derrière les lignes – et ont kidnappé Ayid dans son lit. Il a été libéré 15 jours plus tard sans condition, les soupçons des autorités quant à son implication dans des jets de pierres n’ayant pas abouti.

Le samedi 8 avril, il travaille comme d’habitude et rentre chez lui en fin d’après-midi. Il attend l’iftar (repas de rupture du jeûne), qu’il prend avec sa famille, puis sort. Kifah raconte qu’elle est également sortie et qu’à son retour, sa fille Isra lui a dit qu’Ayid avait pris son enceinte portable et qu’il allait voir des amis. Quelques minutes plus tard, Kifah a entendu une volée de coups de feu provenant de la rue principale, à quelques dizaines de mètres de la maison. Elle estime avoir entendu une trentaine de coups de feu.

Kifah a paniqué et s’est précipitée hors de la maison dans la rue. Un parent l’a appelée pour lui demander si elle savait où se trouvait son fils, puis l’a informée qu’Ayid avait été blessé à la jambe ; il a précisé qu’il avait été transporté dans le petit hôpital local et qu’il était en bon état. Le docteur Mustafa Salim, médecin de garde, a écrit dans son rapport qu’Ayid avait été amené aux urgences vers 21 heures dans un véhicule privé, après avoir reçu cinq balles dans le haut du corps. Il souffrait de graves blessures à la poitrine, à l’épaule et à l’estomac et est arrivé à l’hôpital dans un état de mort clinique – tous les efforts pour le réanimer ont été vains.

Peu de temps auparavant, le cousin d’Ayid circulait en voiture dans la rue principale d’Azzoun. Abderrahmane Salim, 30 ans, revenait de son travail dans un magasin de pièces détachées dans le village voisin de Jayus. Soudain, il a vu un jeune homme étendu sur le sol, en sang. Il s’est arrêté et a emporté la victime grièvement blessée dans sa voiture. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il s’est rendu compte qu’il s’agissait de son cousin. Il a vu un trou béant dans la poitrine d’Ayid et s’est souvenu plus tard que le jeune homme ne répondait pas et semblait ne plus respirer.

Abderrahmane nous a dit cette semaine qu’il avait remarqué un soldat qui se tenait au milieu de la rue à environ 150 mètres d’Ayid – peut-être était-ce celui qui lui a tiré dessus. Il a également raconté qu’avant la fusillade, il n’y avait pas eu d’affrontements à cet endroit et que les soldats étaient apparemment sortis de derrière la barrière à l’entrée d’Azzoun pour tendre une embuscade à des jeunes qui leur avaient jeté des pétards et les avaient poursuivis. Lorsque Ayid a été abattu, dit son cousin, il n’y avait que quelques jeunes autour de lui.

L’unité du porte-parole des FDI a déclaré cette semaine, en réponse à une question de Haaretz : « Le 8 avril 2023, au cours d’une activité de protection des routes, des combattants de Tsahal ont tiré sur un suspect qui leur avait lancé un engin à côté du village d’Azzoun, sur le territoire de la brigade régionale d’Ephraïm. Un touché a été observé [sic]. Par la suite, le décès d’Ayid Salim a été signalé. Les circonstances de sa mort sont en cours d’éclaircissement ».

Pour sa part, Sadi, l’enquêteur sur le terrain, a déclaré que quelque 20 000 personnes ont assisté aux funérailles d’Ayid par une journée particulièrement chaude en plein Ramadan.

Plus tard, nous nous sommes rendus dans le magasin de vidange et d’accessoires automobiles d’Ifrah Efendi, près d’une fontaine d’eau potable pour les passants. C’est là qu’Ayid s’est effondré et est mort.

Gideon Levy et Alex Levac

Source: Haaretz

Photos Haaretz
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