Guerre Israël-Palestine : l’objectif final d’Israël est bien plus sinistre qu’un rétablissement de la « sécurité »

Tout indique qu’Israël envisage à nouveau sérieusement une opération massive de nettoyage ethnique, menée à la vitesse de l’éclair et avec l’aide des États-Unis

Alors que les forces israéliennes effectuent des incursions terrestres dans la bande de Gaza, des informations se sont diffusées selon lesquelles Israël échafauderait des plans dans le but d’expulser une grande partie ou la totalité de la population de l’enclave vers le territoire égyptien voisin du Sinaï.

Ces craintes ont été en partie alimentées par des informations publiées la semaine dernière par Calcalist. Ce média israélien fait état d’un document d’orientation politique du ministère du Renseignement décrivant précisément un projet de nettoyage ethnique de ce genre pour Gaza.

D’autres inquiétudes ont été soulevées lundi 30 octobre à la suite d’informations relayées par le Financial Times, selon lesquelles le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou aurait fait pression sur l’Union européenne pour qu’elle accepte l’idée d’expulser les Palestiniens de la bande de Gaza vers le Sinaï en invoquant le prétexte de la guerre.

Certains membres de l’Union européenne (UE), dont la République tchèque et l’Autriche, se seraient montrés réceptifs et auraient lancé l’idée lors d’une réunion des États membres la semaine dernière. Un diplomate européen anonyme a déclaré au FT : « Il est temps d’accroître la pression sur les Égyptiens pour qu’ils acceptent. »

« Plan pour le Grand Gaza »

Le document du ministère israélien du Renseignement indique qu’après leur expulsion, les 2,3 millions de Palestiniens de Gaza seraient d’abord logés dans des villes de tentes, avant que des communautés permanentes puissent être construites dans le nord de la péninsule.

Une « zone stérile » militaire, large de plusieurs kilomètres, empêcherait tout retour à Gaza. À plus long terme, Israël encouragerait d’autres États, en particulier le Canada, des pays européens comme la Grèce et l’Espagne ainsi que des pays d’Afrique du Nord à absorber la population palestinienne du Sinaï.

Le ministère estime que l’expulsion des Palestiniens de Gaza vers le Sinaï serait « susceptible de produire des résultats stratégiques positifs et durables ».

Pour les Palestiniens, en revanche, il s’agit d’un écho traumatisant de l’expulsion massive par Israël des Palestiniens de leur patrie lors de la création d’Israël en 1948, ce que les Palestiniens appellent leur Nakba, ou « catastrophe ».

Le document divulgué a rapidement été rejeté comme étant de nature spéculative. Mais en réalité, Israël a bel et bien élaboré un tel plan de nettoyage ethnique pour Gaza, approuvé par les États-Unis, depuis au moins 2007, peu de temps après la victoire du Hamas aux élections palestiniennes et sa prise de pouvoir dans l’enclave.

Après une série d’efforts diplomatiques secrets et infructueux déployés au cours des seize dernières années pour amener l’Égypte à accepter ce soi-disant « plan de paix », connu officiellement sous le nom de « plan pour le Grand Gaza », Israël pourrait être tenté d’exploiter le moment présent pour mettre en œuvre par la force une version beaucoup plus cruelle de ce plan.

Cela expliquerait certainement la campagne actuelle de bombardements dévastateurs d’Israël à Gaza, que des responsables comparent de manière flatteuse à l’horrible bombardement de civils dans la ville allemande de Dresde pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que l’ordre donné par Israël à un million de Palestiniens de procéder à leur propre nettoyage ethnique dans le nord de la bande de Gaza.

Dimanche dernier, Israël a bombardé des bâtiments tout autour de l’hôpital al-Qods, dans le nord de la bande de Gaza, remplissant les divers services de nuages de poussière toxique.

Les administrateurs ont été avertis à plusieurs reprises que l’hôpital devait être évacué immédiatement. Le personnel a déclaré que c’était impossible dans la mesure où trop de patients étaient dans un état beaucoup trop précaire pour être déplacés.

La concentration de Palestiniens dans le sud de Gaza, où ils sont également bombardés et privés d’électricité, de nourriture, d’eau et de moyens de communication, et où les hôpitaux et les centres d’aide sont hors d’état de fonctionner, a engendré une catastrophe humanitaire sans précédent.

La pression monte de jour en jour sur le dirigeant militaire égyptien Abdel Fattah al-Sissi afin qu’il ouvre le poste-frontière de Rafah pour des raisons humanitaires et permette l’afflux de Palestiniens dans le Sinaï.

L’attaque du Hamas contre des localités israéliennes voisines de Gaza, le 7 octobre, pourrait avoir fourni le prétexte dont Israël a précisément besoin pour dépoussiérer son plan de nettoyage ethnique.

Étouffé par Abbas

Avec l’appui de Washington et de l’Europe, ainsi que celui de médias occidentaux qui s’attardent toujours sur le traumatisme d’Israël au détriment de celui vécu par Gaza, Netanyahou ne peut pas attendre trop longtemps avant que sa fenêtre d’action ne se referme.

Le plan pour le Grand Gaza a été révélé en 2014, à la suite de fuites dans les médias israéliens et égyptiens – apparemment dans le cadre d’une campagne de pression sur Sissi, alors récemment installé au pouvoir avec l’appui des États-Unis. L’année précédente, l’armée égyptienne avait renversé le gouvernement élu des Frères musulmans.

Le président palestinien Mahmoud Abbas a confirmé l’existence du plan à l’époque en insistant sur le fait qu’il l’avait étouffé.

Il a déclaré dans une interview que ce projet avait été « malheureusement accepté par certains » en Égypte. « Ne m’en demandez pas plus à ce sujet. Nous l’avons aboli, parce que ce n’est pas possible. »

Middle East Eye a été l’un des rares médias occidentaux à rendre compte de ces événements à l’époque.

Alors que l’inquiétude grandissait parmi les Égyptiens et les Palestiniens, un ancien collaborateur d’Hosni Moubarak, président égyptien jusqu’en 2011, a déclaré que l’administration de George W. Bush avait exercé des pressions sur Moubarak pour qu’il accepte le plan dès 2007.

Son successeur Mohamed Morsi, des Frères musulmans, aurait également fait l’objet de pressions similaires en 2012.

Selon la source, Moubarak aurait déclaré en réponse à ce plan : « Nous luttons à la fois contre les États-Unis et contre Israël. Des pressions sont exercées sur nous pour que nous ouvrions le poste-frontière de Rafah aux Palestiniens et que nous leur accordions la liberté de résidence, en particulier dans le Sinaï. Dans un an ou deux, la question des camps de réfugiés palestiniens dans le Sinaï sera internationalisée. »

À l’époque, l’expulsion des Palestiniens dans le Sinaï était présentée comme un « plan de paix ». Aujourd’hui, si Israël parvient à achever son entreprise, ce sera au terme d’une violente opération de nettoyage ethnique.

Comme MEE l’a souligné en 2014, le plan pour un Grand Gaza prévoyait de transférer 1 600 km² du Sinaï, soit cinq fois la superficie de la bande de Gaza, aux dirigeants palestiniens de Cisjordanie, menés par Abbas.

« Le territoire du Sinaï deviendrait un État palestinien démilitarisé, appelé “Grand Gaza”, auquel seraient affectés les réfugiés palestiniens de retour… En contrepartie, Abbas devrait renoncer au droit à un État en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. »

Il était espéré qu’Abbas accepte de diriger un mini-État palestinien dans le Sinaï, où la plupart des réfugiés palestiniens de la région auraient pu s’installer, ce qui les aurait privés de leur droit au retour prévu par le droit international.

La plupart des Palestiniens de Gaza sont des réfugiés ou des descendants de réfugiés des opérations de nettoyage ethnique menées par Israël en 1948.

Le rêve de la droite israélienne

L’idée de créer un État palestinien en dehors de la Palestine historique, en Jordanie ou dans le Sinaï, dispose d’un ancrage ancien dans la pensée sioniste. « La Jordanie est la Palestine » est un cri de ralliement de la droite israélienne depuis des décennies. Des suggestions parallèles ont été formulées pour le Sinaï.

En 2004, ce projet est devenu la pièce maîtresse de la conférence de Herzliya, une réunion annuelle d’élites politiques, universitaires et sécuritaires d’Israël destinée à partager et à développer des idées politiques. Il a été adopté avec enthousiasme par Uzi Arad, fondateur de la conférence et conseiller de longue date de Netanyahou.

Une variante de l’option « Le Sinaï est la Palestine » a été relancée par la droite lors de l’opération Bordure protectrice, l’offensive israélienne de 50 jours contre Gaza à l’été 2014.

Moshe Feiglin, président de la Knesset israélienne et membre du Likoud de Netanyahou, a demandé que les habitants de Gaza soient expulsés de chez eux dans le contexte de l’opération et déplacés dans le Sinaï, ce qu’il a qualifié de « solution pour Gaza ».

En 2018, l’administration Trump a donné un nouveau coup de pouce au plan pour un Grand Gaza : selon des informations relayées, il a été envisagé de l’inclure le projet d’« accord du siècle » échafaudé par le président américain dans le but de normaliser les relations entre Israël et le monde arabe.

Entre 2007 et 2018, Israël a justifié l’option du Sinaï par sa capacité à compromettre la campagne menée par Abbas auprès de l’ONU pour obtenir la reconnaissance du statut d’État palestinien.

Il convient de noter que les attaques militaires à grande échelle d’Israël contre Gaza à l’hiver 2008, en 2012 et en 2014 ont coïncidé avec des efforts déployés par Israël et les États-Unis pour forcer les dirigeants égyptiens successifs à céder certaines parties du Sinaï.

La destruction de Gaza, de manière à intensifier la catastrophe humanitaire sur le territoire, semble s’inscrire dans le cadre de cette campagne de pression.

Tout cela forme le contexte pour interpréter l’actuel carnage sans précédent d’Israël à travers Gaza, ainsi que les retombées tout aussi inédites des crises politiques et militaires en Israël provoquées par l’attaque du Hamas le 7 octobre.

À l’origine, le plan pour un Grand Gaza visait à faire passer la pilule auprès des dirigeants palestiniens, leur offrant une espèce d’État – bien qu’il ne se trouve pas dans la Palestine historique. Le Sinaï accueillerait de nouvelles villes palestiniennes, une zone de libre-échange, une centrale électrique ainsi qu’un port maritime et un aéroport.

Le principal point d’achoppement pour l’Égypte (hormis sa collusion manifeste avec Israël pour effacer la cause nationale palestinienne) était son inquiétude concernant le fait que le Hamas obtiendrait une base en Égypte et renforcerait les mouvements islamistes nationaux égyptiens.

De nombreux indices laissent à penser que la détermination d’Israël à conduire les Palestiniens en Égypte s’est renforcée depuis l’attaque du 7 octobre, et que l’échappée du Hamas a fourni une opportunité pour faire par la force ce qui n’a pas pu être accompli par la diplomatie.

« Créer des conditions où la vie à Gaza devient intenable »

En ce moment, les dirigeants israéliens ne semblent pas d’humeur à prendre en compte les inquiétudes des Égyptiens.

Après une semaine d’opération militaire, un porte-parole de l’armée israélienne, Amir Avivi, a déclaré à la BBC qu’Israël ne pouvait assurer la sécurité des civils de Gaza. Il a ajouté : « Ils doivent partir au sud, dans la péninsule du Sinaï. »

Le lendemain, un ancien ambassadeur israélien aux États-Unis, Danny Ayalon, confident de Netanyahou, a insisté sur ce point : « Il y a un espace quasi sans fin dans le désert du Sinaï… Ce n’est pas la première fois que cela a été fait… La communauté internationale et nous préparerons les infrastructures pour une ville de tentes. »

Il a conclu : « L’Égypte devra jouer le jeu. »

Ces responsables présentent cela comme un déplacement temporaire pendant la campagne de bombardements d’Israël et l’invasion au sol. Mais tout indique qu’Israël a de bien plus grandes ambitions.

Benny Gantz, ancien général aujourd’hui membre du gouvernement d’union avec Netanyahou, affirme qu’Israël a un plan pour « modifier la réalité stratégique et sécuritaire dans la région ».

Giora Eiland, ancien conseiller à la sécurité nationale, assure quant à lui que l’objectif est de « créer des conditions où la vie à Gaza devient intenable ». En conséquence, « Gaza deviendra un endroit où aucun humain ne peut vivre. »

Sissi est parfaitement conscient que la pression qu’Israël fait porter à l’Égypte. Lors d’une conférence de presse le 18 octobre, celui-ci a prévenu que le bombardement israélien sur Gaza crée une crise humanitaire qui « pourrait échapper à tout contrôle ».

Il a ajouté : « Ce qui se passe aujourd’hui à Gaza est une tentative visant à forcer les civils à chercher refuge et à migrer en Égypte, ce qui ne devrait pas être accepté. »

Ce que redoute Sissi, c’est que le scénario des événements de 2008 ne se reproduise : des centaines de milliers de Palestiniens avaient franchi la frontière entre Gaza et le Sinaï pour obtenir de la nourriture et du carburant à cause du siège israélien sur l’enclave. Pour empêcher que cela ne se reproduise, l’Égypte a renforcé encore et encore ses mesures de sécurité le long de sa courte frontière avec Gaza.

Néanmoins, le Caire se serait préparé à un tel développement. Il prévoit la mise en place rapide de villes de tentes à côté des villes du Sinaï de Sheikh Zuwayed et Rafah.

Sissi assure que, si les Palestiniens étaient emmenés dans le Sinaï, les Égyptiens « sortiraient manifester par millions ».

Les inquiétudes du Caire vis-à-vis des intentions israéliennes sont partagées par Francesca Albanese, rapporteure spéciale sur les territoires occupés auprès de l’ONU.

Faisant référence aux deux grandes opérations de nettoyage ethnique historique d’Israël, elle observe : « Il y a un risque élevé que ce dont nous sommes témoins puisse être une reproduction de la Nakba de 1948 ou de la Naksa de 1967, à une échelle encore plus grande. La communauté internationale doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher que cela ne se reproduise. »

Les États-Unis, qui ont longtemps soutenu le plan du Grand Gaza, disposent de leurs propres leviers de pression (y compris les pressions financières) pour encourager Sissi à céder.

L’Égypte est engluée dans une crise de la dette sans précédent de plus de 160 milliards de dollars, sans compter l’inflation galopante alors que Sissi s’achemine vers une élection présidentielle.

Des responsables égyptiens pensent que Washington tentera d’utiliser un effacement de la dette pour pousser l’Égypte à accepter les réfugiés issus d’une nouvelle opération de nettoyage ethnique israélienne.

Trois jours à peine après l’attaque du Hamas, des cadres de l’administration Biden ont dit publiquement avoir pris des arrangements avec des pays tiers non identifiés pour offrir un passage sûr hors de Gaza aux civils palestiniens.

Tout indique qu’Israël envisage à nouveau sérieusement une opération massive de nettoyage ethnique, menée à la vitesse de l’éclair et avec l’aide des États-Unis, pour contourner les objections internationales.

Jonathan Cook

Cook est l’auteur de trois ouvrages sur le conflit israélo-palestinien et le lauréat du prix spécial de journalisme Martha Gellhorn. Son site web et son blog sont disponibles à l’adresse : www.jonathan-cook.net