Au soir du 29 juin, les auditeurs qui auraient enregistré le journal des infos de la Radio Suisse ou du JT de la SFR se seraient retrouvés en face de la réalité brute du sujet: la pénurie de gaz et d’électricité qui pourrait toucher la Suisse dès l’hiver prochain, sombre scénario suivi par la riposte de la Confédération sous la forme d’un plan d’urgence. Dans l’après-midi, le Conseil fédéral avait convoqué une conférence de presse1 au cours de laquelle Simonetta Sommaruga et Guy Parmelin, respectivement cheffe et chef des départements fédéraux concernés, ont rendu compte des derniers développements de la situation ainsi que de leur point de vue sur la question.2 Concernant cette dernière, il serait cependant utile de faire la part des choses entre les faits et leur origine et déterminer ainsi s’il existe un lien avec la guerre en Ukraine, comme cela a été affirmé à diverses reprises lors de la conférence et ensuite dans les médias.

Par Marianne Wüthrich, docteur en droit

Source: zeit-fragen.ch – 14-28-juin 2022

Le 21 mai 2017, 58 % des votants suisses ont dit oui à la «Stratégie énergétique 2050». Dans le livret de vote, le Conseil fédéral avait fait campagne en faveur du oui à grands sons de trompe: «Le premier train de mesures de la Stratégie énergétique 2050 permettra à la Suisse de réduire sa consommation d’énergie et sa dépendance à l’égard des importations d’énergies fossiles, tout en faisant la promotion des énergies renouvelables locales. De cette façon, les éventuels investissements demeureront en Suisse au lieu de fuir à l’étranger. Le programme soumis à votation garantit un approvisionnement énergétique sûr et propre. Il garantit également une sortie progressive du nucléaire.» Qui aurait pu dire non à des perspectives aussi séduisantes? Aujourd’hui, cinq ans plus tard, force est de constater que rien de tout cela n’est devenu réalité.

Réduire la consommation d’énergie?

Récemment, on pouvait lire dans la presse quotidienne: «Au cours des trente prochaines années, la quantité d’électricité dont la Suisse aura besoin sera beaucoup plus importante que celle sur laquelle reposait la stratégie énergétique 2050». Certes, c’est une bonne chose pour l’environnement que de plus en plus de gens passent à la voiture électrique – mais cela signifie aussi une hausse des besoins en électricité qui commence à remplacer le recours aux carburants fossiles. De plus, les éventuelles économies réalisées par ce biais se trouvent annulées par une immigration sans cesse croissante dans notre pays à forte densité de population: il y a simplement plus de gens qui ont besoin de davantage d’énergie. On savait déjà bien avant le 24 février 2022 qu’en Suisse, la couverture de besoins énergétiques en hausse continuelle ne serait bientôt plus assurée. La crise ukrainienne arrive donc à point pour ceux qui souhaitent détourner l’attention du public des affirmations inexactes proférées avant la votation populaire de 2017.

«Crise énergétique mondiale»: La faute aux Russes?

Lors d’une interview donnée après la conférence de presse, la conseillère fédérale Sommaruga s’est prononcée en ces termes: «Nous nous trouvons face à une guerre en Europe. Nous constatons que la Russie a maintenant partiellement réduit ses exportations de gaz. Cela signifie que toute l’Europe est en crise énergétique. La Suisse n’est pas une île, nous faisons partie de l’Europe. […] La situation s’est aggravée ces dernières semaines parce que la Russie a partiellement encore resserré la vis concernant l’Allemagne – laquelle est un pays très important pour notre approvisionnement en gaz.»3

Mais qui donc, bon sang, nous a amenés dans cette misère? Ce n’est pas Poutine qui a inventé les innombrables sanctions. Nous autres Européens – Suisses compris- nous y sommes embourbés les yeux fermés, au lieu de refuser d’obéir aux ordres de Washington. Force est d’affirmer que de leur côté, les Russes nous ont toujours livré, même pendant la guerre froide, autant de pétrole et de gaz que nous en avions commandé et payé. Mais après avoir exclu la Russie et harcelé ses citoyens (et pas seulement les milliardaires!) jusqu’au bout, mettant à l’index ses biens culturels mondiaux – comment s’étonner que les Russes préfèrent d’autres clients?

Sécurité de l’approvisionnement de gaz

Environ 15 % des besoins énergétiques de la Suisse sont couverts par le gaz naturel. La Suisse importe 43 % de ce gaz de Russie, 22% de Norvège et 19 % de l’UE, le reste provenant d’autres pays (gazenergie.ch). Extrait du communiqué, qui a l’avantage de ne pas enjoliver le tableau: «La Suisse ne dispose pas d’installations de stockage de gaz en propre et dépend donc entièrement des importations. Jusqu’à trois quarts des livraisons de gaz en Suisse se font via l’Allemagne. La Suisse serait donc également touchée par des pénuries de gaz dans l’UE et en particulier en Allemagne. Si les installations de stockage ne peuvent pas être remplis comme prévu, une situation de pénurie ne peut pas être exclue pour l’hiver prochain.»4
   

Quelle est donc l’alternative proposée par le Conseil fédéral contre une éventuelle pénurie de gaz? Jusqu’à présent, il a incité le secteur gazier à mettre en place une «task force approvisionnement hivernal 2022/2023». Le 29 juin, celle-ci a présenté au Conseil fédéral son concept de création d’une réserve de gaz hivernale, lequel comprend notamment «la mise en place d’une réserve de gaz physique dans les stockages de gaz des pays voisins. Cette réserve doit couvrir 15% (environ 6 TWh) de la consommation annuelle de gaz de la Suisse, qui est d’environ 35 TWh». Le même communiqué nous rappelle que nous consommons effectivement beaucoup plus de gaz en hiver, à savoir 30 TWh, et seulement 5 TWh en été!
    

La Suisse ne dispose certes pas de combustibles fossiles propres, mais sa situation de plaque tournante en Europe présente aussi des avantages: Le transit nord-sud à travers les Alpes ne nous apporte pas seulement des files de voitures et de camions qui polluent l’atmosphère, mais il est également primordial pour la circulation d’électricité et de gaz de nos voisins. Le gazoduc de transit amène du gaz depuis l’Allemagne jusqu’à Wallbach (Argovie), et du gaz depuis la France à Rodersdorf (canton de Soleure); il est ensuite redistribué en empruntant des conduits de transport nationales. Une partie s’écoule du Valais vers l’Italie, mais le gaz peut également s’écouler en sens inverse, du sud vers l’Allemagne, par exemple en provenance d’Afrique du Nord. Environ 90 % du volume de gaz qui passe par le gazoduc de transit traversent ainsi la Suisse alors que seuls 10 % sont concernés par la consommation en Suisse. Avec le gazoduc de transit, la Suisse a donc en main un atout en prévision des mauvais jours, comme retient le «Tages-Anzeiger» dans son édition du 3 juillet 2022.5 
    

On aurait donc pu partir de l’idée que le Conseil fédéral aurait su tirer profit de cet atout en période de prospérité en prenant alors les dispositions nécessaires. On reste donc perplexe face à la timidité de l’exécutif dans la situation d’actuelle incertitude.

Approvisionnement de gaz: le Conseil Fédéral mis au défi sur deux urgences

La première de ces urgences réside dans la nécessité de conclure des accords de livraison avec les pays voisins. A ce sujet L’Association Suisse de l’Industrie Gazière ASIG déclare: «Le point crucial demeure lié à l’incertitude très présente de ne pas se voir livrer le gaz déjà payé. Le Conseil fédéral se trouve donc dans l’obligation de continuer ses efforts auprès des pays voisins afin d’en obtenir les garanties nécessaires.»6
    

Ce qui amène immédiatement à la question suivante: quelle sera la réaction de nos voisins, s’ils se trouvent eux-mêmes dans une situation de pénurie de gaz? Continueront-ils de nous approvisionner? «Il n’y a aucune garantie à ce sujet», a déclaré Sommaruga. C’est pourquoi des accords contraignants – appelés «accords de solidarité» – sont d’autant plus urgents. Il existe pourtant un traité international avec la France, il est vrai, mais ses graves pénuries d’électricité dues à l’arrêt de réacteurs nucléaires pour raisons de sécurité, sont fréquentes. Compte tenu du fait que, selon le conseiller fédéral Guy Parmelin, le président de l’ElCom, Werner Luginbühl, et d’autres spécialistes de l’énergie, tous présents à la conférence de presse, une pénurie de gaz et/ou d’électricité pourrait se produire dès l’hiver prochain, la désinvolture affichée par le Conseil fédéral sur ce point précis ne manque pas d’étonner. Toujours selon le même communiqué de presse datant du 29 juin, des entretiens avec l’Allemagne seraient «en cours». De plus, lors du WEF en mai, Sommaruga et Parmelin ont «convenu avec le ministre allemand de l’économie, Robert Habeck, de conclure un accord dans ce sens». Un premier tour de négociations aurait eu lieu en juin 2020. A ce rythme d’escargot, le doute est permis sur une résolution du problème d’ici l’automne. 

Le second point d’urgence concerne les réserves. On reste incrédule face à l’information officielle selon laquelle il n’existerait apparemment, sur tout le territoire suisse, aucune installation de réserves. Les réserves suisses à l’étranger – ci-inclus celles qui sont déjà payées! – constituent une mesure de prévention très peu fiable en cas de pénurie générale, comme nous l’avons appris lors de la crise du coronavirus. C’est pourquoi le Conseil fédéral doit enfin veiller à ce que le gaz soit stocké en Suisse, tâche que l’Association Suisse de l’Industrie gazière confirme en toute clarté en ces termes, mêmes très diplomatiques: «L’ASIG favorise le fait que la Confédération entend soutenir les efforts visant à créer des capacités de stockage gazier en Suisse. Les projets allant dans ce sens avaient échoué jusqu’ici pour cause de rentabilité insuffisante et de manque de soutien du côté des autorités.» Mais la conseillère fédérale Sommaruga, ne se distingue guère par la détermination et l’empressement qui seraient de mise, sur ce point urgent non plus: Son département, conjointement avec le département de l’économie, «examine, […], comment la mise en place de capacités de stockage de gaz en Suisse peut être encouragée et il informera le Conseil fédéral de l’état d’avancement de ces travaux d’ici fin août 2022.» Plusieurs hivers seront probablement passés avant le premier coup de poche.

Il faut promouvoir l’énergie hydraulique au lieu de la freiner

Que le développement des énergies renouvelables ne progresse que très laborieusement en Suisse n’a en tout cas rien à voir avec la guerre en Ukraine. Notre revue a souligné à plusieurs reprises qu’outre les «nouvelles énergies renouvelables», la source d’énergie traditionnelle, la plus puissante de Suisse, l’énergie hydraulique, pourrait à l’avenir fournir beaucoup plus d’électricité qu’aujourd’hui si toutes les forces politiques s’accordaient sur ce point.7
    

A propos de ce dossier, lors de la conférence de presse précitée, Sommaruga déclare: «Les 15 nouveaux projets de barrages qui ont été planifiés il y a deux ans en collaboration avec des associations ont pour objectif un approvisionnement en électricité sûr de la Suisse». Tout le monde s’efforce de collaborer: l’ElCom, les cantons, les partis et le Conseil fédéral.8
   

En effet, cela ne se passe pas sans problèmes, surtout au niveau de la prolifération des oppositions qui font recours contre chaque rehaussement d’un barrage – y compris de la part d’associations de protection de l’environnement – les mêmes qui, lors de la rencontre avec Sommaruga, avaient approuvé ses 15 projets mentionnés! Maintenant qu’on ne peut plus exclure une situation de pénurie d’électricité, selon un sondage, 67 % des personnes interrogées sont «favorables à des réductions significatives de la protection de l’environnement afin d’augmenter la production d’énergie renouvelable». 65 % à la construction de barrages dans les régions où se trouvaient autrefois des glaciers. 70 % une rationalisation du droit de recours afin d’en accélérer l’aménagement.9 Dans ce sens, Sommaruga propose, ces derniers temps, qu’il n’y ait qu’une seule procédure de recours par projet de construction, au lieu que chaque association puisse faire valoir séparément son opposition à chaque étape de construction jusqu’au Tribunal fédéral, ce qui entraîne parfois des retards de plusieurs décennies (!). C’est là que le Parlement et les votants vont devoir enfoncer le clou.

Et de quelle façon pouvons-nous contribuer, nous autres citoyens suisses?

Point positif, lors de la conférence de presse et face à la multiplicité des déclarations, on n’a pas déploré une seule fois l’absence d’accord sur l’électricité entre la Suisse et Bruxelles. C’était apparemment évident pour tout le monde: s’il s’agit de questions essentielles, comme face à la pénurie d’essence, les pays voisins résolvent leurs problèmes mutuels de manière bilatérale, comme ils l’ont toujours fait.

Lors de cette même conférence de presse, Parmelin a cependant encouragé les économies d’énergie. Il est en effet de plus en plus probable qu’une pénurie en énergie se produise l’hiver prochain. Comme plusieurs centrales nucléaires françaises sont actuellement à l’arrêt, une pénurie d’électricité n’est pas non plus exclue. Bien que pour le moment la distribution énergétique fonctionne, le Conseil fédéral veut en profiter pour sensibiliser la population. Par exemple, Parmelin rappelle que «il ne faut pas chauffer les gymnases vides […]». Si les appels à réaliser des économies ne suffisent pas, lance-t-il, il faudra envisager le contingentement de l’approvisionnement en gaz (pour les gros consommateurs). Lorsqu’on est passé aux questions aux responsables et experts, il n’a pas manqué de prises de position frôlant l’absurde, comme l’illustre l’exemple suivant. «Est-ce qu’il deviendra donc obligatoire de baisser le thermostat, ou est-ce seulement une recommandation?» a demandé un journaliste. «C’est une recommandation», a répondu Parmelin en ajoutant qu’il n’avait pas installé chez lui de chauffage au gaz, mais qu’il ne serait certainement pas faux de faire des économies et de réduire un peu la température.

A ce niveau plutôt pittoresque ne correspond pourtant pas le plan d’urgence de la Confédération qui est ambitieux! La dernière étape, après les contingents pour les gros consommateurs (les CFF ou la Poste), consiste en des coupures de courant cycliques (8 heures en marche et 4 heures arrêté, ou même le rhythme 4 – 4 – 4).10 Un tel scénario bouleverserait certes la place économique suisse, y compris la population active et les consommateurs. Il serait bien plus judicieux que la Berne fédérale fasse ses devoirs en matière de politique intérieure et extérieure – si possible avant que la situation de pénurie ne nous frappe.

Conclusion: en ce qui concerne les possibilités raisonnables d’économies d’énergie, nous avons encore, dans notre société gaspilleuse de ressources, beaucoup de «gymnases vides» sur lesquels réaliser des économies d’énergie avant que nous ne nous gelions dans nos appartements. Mais pour un avenir prospère de notre pays – et de celui des autres peuples européens – il importe que nous autres citoyens nous prononcions contre l’anéantissement brutal de nos relations avec la Russie et ses citoyens, tel que nous l’imposent nos gouvernements. Et ceci non pas au seul motif de recevoir à nouveau du pétrole et du gaz! Donnons donc la parole de clôture à Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères: «Nous constatons avec regret que le statut neutre de la Suisse commence à se fissurer et que cette évolution se prolonge dans la durée. […] Il est regrettable que les évaluations et les approches actuelles de la Berne officielle, concernant le règlement du conflit en Ukraine, dépassent de loin celles que l’on pourrait qualifier de neutres ou réfléchies. Il va de soi que cet aspect jouera un rôle dans le dialogue avec Berne, tant en ce qui concerne l’agenda bilatéral que l’agenda international de la Russie.»11 Il nous faudrait tous prendre en considération ce sérieux avertissement!

Marianne Wüthrich

1)Drohende Energie-Krise. Sommaruga: Eine Gas-Mangellage würde uns hart treffen. SRF News. Live-ticker de la conférence de presse du Conseil fédéral du 29/06/2022 (une pénurie de gaz nous toucherait de plein fouet)

2)DETEC: Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication. DEFR: Département fédéral de l’économie, de la formation et de la recherche.

3)Rhyn, Larissa. Energieknappheit. Frau Sommaruga, müssen wir bald mit einem Energie-Alarm rechnen?  Interview dans: SRF Tagesschau du 29/06/2022 (Madame Sommaruga, devrons-nous bientôt compter avec une Alerte-Energie?)

4)«Energie: le Conseil fédéral et la branche renforcent l’approvisionnement en gaz et se préparent à d’éventuelles pénuries». Communiqué de presse du Conseil fédéral du 29/60/22

5)Felber-Eisele, Philipp; Häne, Stefan. Energieversorgung in Europa. Schweizer Gasleitung wird zum politischen Pfand. Dans: Tages-Anzeiger du 03/07/22 (Approvisionnement énergétique en Europe. Le gazoduc suisse devient un enjeu politique)

6)Association Suisse de l’Industrie Gazière ASIG. «L’industrie gazière continue à assurer l’approvisionnement hivernal 2022/23». Communiqué de presse du 29/06/2022

7)voir par exemple Politique suisse actuelle en matière d’électricité. La sécurité de l’approvisionnement en électricité n’est pas gratuite. Dans: Horizons et débats du 22/02/2022

8)Drohende Energie-Krise. Sommaruga: ‹Eine Gas-Mangellage würde uns hart treffen›.Actualités de la SRF. Live-ticker de la conférence de presse du 29/06/2022.

9)Forster, Christof. «Energiewende: Mehrheit der Bevölkerung ist laut Umfrage für deutliche Abstriche beim Umweltschutz und schlankere Verfahren». Dans: Neue Zürcher Zeitung du 31/05/2022 (Tournant énergétique: Selon un sondage, la majorité de la population est favorable à des coupes claires dans la protection de l’environnement et à des procédures plus légères concernant leur application)

10)voir www.ostral.ch. OSTRAL est l’«Organisation pour l’approvisionnement en électricité dans les situations extraordinaires», mise en place par l’«Association des entreprises électriques suisses (AES)», qui mettrait en œuvre le plan d’urgence pour l’électricité sur mandat du Conseil fédéral.

11) Russland will die Ukraine schützen. Interview de Guy Mettan avec la porte-parole du Ministère russe des Affaires Etrangères, Maria Zakharova. Dans: Weltwoche, 30/06/2022 (La Russie veut protéger l’Ukraine)

Source: https://www.zeit-fragen.ch/fr/archives/2022/nr-14-28-juni-2022-1/wer-hat-uns-die-energie-misere-eingebrockt

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