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Les risques d’émergence de structures économiques internationales alternatives et l’impossibilité d’ « annuler » la présence russe dans l’économie européenne indiquent la possibilité d’une levée partielle des sanctions occidentales. Cela s’applique aux sphères des échanges énergétiques et alimentaires, aux chaînes de production, aux achats de biens et de ressources naturelles russes dont ils ont absolument besoin, écrit Andrey Sushentsov, directeur du programme du Valdai Club.


Par Andrey Sushentsov
Paru le 13.04.2022 sur Valdai club sous le titre There is still room for compromise between Russia and the West


Parmi les analystes politiques occidentaux, la pression économique sans précédent exercée sur la Russie est présentée comme un processus irréversible et réussi. Cependant, aux États-Unis, ils se rendent compte que leurs enjeux dans ce jeu sont comparables à ceux de la Russie, et peut-être même plus élevés.

Après tout, le sort du dollar en tant que principale monnaie de réserve mondiale est désormais en jeu – la logique sous-jacente de l’économie mondiale a été remise en question. Dans son cadre, les principaux producteurs de ressources et de biens, la Russie et la Chine, ont échangé leurs biens physiques contre de beaux billets de banque verts, les ont empilés dans les banques occidentales, ne pensant manifestement pas qu’ils seraient gelés. Désormais, pour de nombreux pays qui aspirent à l’indépendance en matière de politique étrangère, la question se posera : où exactement et sous quelle forme les bénéfices et les excédents de leurs ressources peuvent-ils être stockés ? Est-il désormais judicieux de le faire sous forme d’obligations du gouvernement américain, conservées dans les banques occidentales ? Ou est-il plus raisonnable de les échanger contre des ressources dont les entités souveraines peuvent disposer à leur guise, sans se soucier de qui pense quoi de leur politique étrangère ?

Cette question est devenue une tension nodale pour le système économique mondial. En initiant le gel des réserves d’or et de devises russes, les Américains ont déclenché une réaction en chaîne de doute sur la véritable « globalité » de l’économie mondiale, et sur la sécurité des actifs financiers des pays sur les marchés étrangers.

Il est dans l’intérêt de l’Occident de maintenir, au moins en partie, la nature globale des marchés financiers. Pour ce faire, il est nécessaire de faire en sorte que non seulement la Russie et la Chine, mais aussi d’autres pays détenteurs de la dette des pays occidentaux, soient intéressés à la stocker à l’étranger. L’Amérique ne permet pas que les fonds gelés de la Russie soient utilisés pour payer les coupons de la dette étrangère. Mais le dégel de ces fonds à l’avenir n’est pas à exclure. Toutefois, une telle démarche pourrait s’accompagner d’un grand nombre de conditions de part et d’autre. Par exemple, à l’approche de la relance de l’accord sur le nucléaire iranien, les Américains et les Britanniques commencent à offrir des conditions très favorables à Téhéran. Ainsi, les Iraniens ont pu négocier une compensation de la part des Britanniques pour les chars qu’ils n’ont pas fournis dans les années 1970.

Il existe également des idées parmi les analystes américains selon lesquelles les Etats-Unis ne devraient pas créer une situation désespérée pour la Russie, lorsque celle-ci n’aura d’autre choix que de se concentrer exclusivement sur la Chine. Force est de constater que ces voix sont encore minoritaires : l’élite américaine prône l’étranglement économique de la Russie, surtout dans la phase aiguë actuelle de la crise. En effet, l’idée illusoire domine aujourd’hui en Occident qu’une vague de restrictions de sanctions provoquera une réaction de choc dans la société russe et sapera le soutien des autorités.

Toutefois, à long terme, l’objectif de briser les liens économiques russo-chinois, et donc de saper la stabilité de l’ordre économique mondial, deviendra plus important pour les autorités américaines. A ces fins, la levée d’une partie des sanctions contre la Russie est inévitable. Il existe des exemples clairs de ce type d’activité : les États-Unis tentent de relancer les relations avec le Venezuela et l’Iran afin de réduire la gravité de la crise énergétique sur les marchés mondiaux.

De toute évidence, l’économie mondiale ne sera pas la même : à la suite de la crise, de nouvelles structures économiques mondiales apparaîtront inévitablement. Elles ne seront pas aussi interdépendantes, mais elles permettront néanmoins un échange économique optimal du point de vue de l’équilibre des intérêts des parties. Le scénario d’un blocus économique total de la Russie est très douteux.

Le scénario d’un refus par l’Europe des ressources énergétiques russes doit également être considéré comme improbable. Il n’existe pas un tel excédent de gaz dans le monde, et il est impossible d’augmenter rapidement sa production à partir d’autres sources, car la demande de gaz dans le monde augmente. La consommation occidentale n’augmente pas au même rythme que celle de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique. Les pays de l’OTAN peuvent expérimenter d’autres fournisseurs, mais le coût du gaz sera au moins le double de ce qu’il est aujourd’hui. Dans trois ans, il sera difficile d’expliquer à l’électeur allemand pourquoi il est obligé de payer le gaz deux fois plus cher, étant donné que la crise ukrainienne sera alors terminée depuis trois ans.

Jusqu’à présent, nos collègues occidentaux n’ont fait que prouver leur grande volonté de sacrifier théâtralement ce qui peut être concédé pour une courte période. C’est comme mettre le drapeau d’un pays quelconque sur sa photo de profil sur les réseaux sociaux pendant une semaine ou deux. La vie suggère qu’une certaine forme d’échange économique mutuellement acceptable dans le secteur de l’énergie reprendra entre nous, avant tout pour soulager la pression stressante sur l’électorat européen.

Les risques d’émergence de structures économiques internationales alternatives et l’impossibilité d' »annuler » la présence russe dans l’économie européenne indiquent la possibilité d’une levée partielle des sanctions occidentales. Cela s’applique aux sphères des échanges énergétiques et alimentaires, aux chaînes de production brisées, aux achats de biens et de ressources naturelles russes dont ils ont absolument besoin. À l’avenir, les liaisons de transport, y compris l’aviation, seront également normalisées. Ceci est économiquement faisable pour tous les pays européens, y compris la Russie, et servira de point de départ à une nouvelle paix « froide » sur le continent européen.

Source: Valdai Club

Traduction Arrêt sur info

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