Une image de 1894 des Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas par Maurice Leloir, illustrateur, aquarelliste


Par M.K. Bhadrakumar, 26 juillet 2022 – Indian Punchline

Alors que le conflit en Ukraine se dirige vers Odessa, la guerre s’élève au rang d’aventure romantique. Si Alexandre Dumas était vivant, l’idée aurait pu lui venir d’écrire une suite à ses Trois Mousquetaires, le roman historique écrit en 1844, qui met en scène des manieurs d’épée héroïques et chevaleresques qui se battent pour la justice, mettant en lumière les absurdités de l’Ancien Régime dans un contexte où le débat en France entre républicains et monarchistes était toujours féroce.

Antony Blinken. Photo officielle

L’absurdité d’attiser une controverse inexistante sur l’attaque de missiles russes sur Odessa vendredi dernier, place pour la deuxième fois le président ukrainien Volodymyr Zelensky dans le rôle principal flanqué de trois mousquetaires en cape et épée –   le secrétaire d’État américain Antony Blinken, le secrétaire général de l’ONU António Guterres et le chef de la politique étrangère de l’UE, Josep Borrell.

U.N. Mission Photo. Eric Bridiers (Flicker)

 

Josep Borrell, 2019. Crédit photo Wikipedia

La première fois, c’était lorsque Zelensky avait joué dans un film musical russe basé sur le roman de Dumas, avec trois belles actrices soviétiques – Anna Ardova, Ruslana Pysanka et Alyona Sviridova – en guise de mousquetaires, film sorti à Moscou le soir du Nouvel An 2004.

Pour en revenir au temps présent, vendredi, la controverse était latente lorsque la Russie a tiré quatre missiles Kalibr de haute précision et détruit l’infrastructure militaire ukrainienne dans le port d’Odessa, juste un jour après la signature de l’accord céréalier russo-ukrainien à Istanbul prévoyant la reprise des exportations de céréales de la région.

Zelensky a rapidement clamé que la frappe de missile était un acte « barbare ». Et Blinken s’est mis en avant pour porter des accusations contre la Russie ; António Guterres a sauté dans la mêlée en condamnant « sans équivoque » la frappe russe ; et Borrell a tweeté que la frappe de missile était « particulièrement répréhensible et démontrait à nouveau le mépris total de la Russie pour le droit et les engagements internationaux« .

Quant aux Russes, eh bien, ils ont dormi dessus – jusqu’à dimanche, lorsque tard dans l’après-midi, le ministère de la Défense à Moscou a inséré deux courtes phrases dans son bulletin quotidien habituel sur les opérations du jour en Ukraine :

« L’attaque lancée par des missiles marins à longue portée de haute précision a entraîné l’élimination d’un navire militaire ukrainien et d’un dépôt de missiles anti-navires Harpoon livrés par les États-Unis au régime de Kiev dans le port maritime d’Odessa. La liste des cibles neutralisées comprend également les installations de production d’une entité spécialisée dans la réparation et la modernisation de la flotte de la marine ukrainienne. »

Zelensky a rapidement publié une clarification selon laquelle la mise en œuvre de l’accord sur les céréales du port d’Odessa n’était aucunement en question. Apparemment, il ne s’était pas coordonné avec les trois mousquetaires qui avaient réagi prématurément.  Blinken avait probablement agi logiquement en détournant l’attention des problèmes de corruption ravivés dans le Beltway concernant le ‘bon filon’ de l’aide de l’Amérique vers l’Ukraine.

Fondamentalement, l’accord sur les céréales est une horreur pour l’administration Biden, qui, dans un premier temps, ne s’attendait pas à ce qu’un accord puisse être négocié nécessitant une grande flexibilité de la part de l’armée russe. Ce qui est encore plus exaspérant, c’est que l’accord s’avère être une victoire politique pour la Russie.

Moscou reçoit une publicité positive sur son pragmatisme pour lever son blocus naval pour faire face à la crise alimentaire mondiale. Mais ce qui n’est pas évident pour la plupart des gens, c’est que l’accord sur les céréales est également un contrat qui engage réciproquement l’ONU à faire lever les restrictions imposées par l’UE et les États-Unis sur les exportations de céréales et d’engrais de la Russie.

A  côté des revenus importants des exportations de céréales et d’engrais, Moscou gagne en plus cette bonne volonté inquantifiable de tant de pays dépendant de manière critique du blé russe, en particulier en Asie occidentale et en Afrique. De toute évidence, l’envie de gâcher la fête à Moscou a été jugée irrésistible par Blinken & Co.

Sergueï Lavrov entre en scène. Depuis Oyo, en République du Congo, au cœur de l’Afrique, où il se rendait pour assurer le suivi de l’accord sur les céréales – la Russie est le premier fournisseur de céréales de l’Afrique – le ministre des Affaires étrangères Lavrov a senti d’immenses potentiels dans la situation émergente. En partant d’Oyo pour Kampala, Lavrov a souligné trois points :

  • Il n’y a rien dans l’accord sur les céréales qui «nous empêche de poursuivre l’opération militaire spéciale et de frapper les infrastructures militaires et d’autres cibles militaires. Et les représentants du secrétariat des Nations Unies… ont confirmé cette interprétation des documents hier. » (Guterres n’était apparemment pas au courant.)
  • La frappe de missiles visait « une partie distincte du port d’Odessa, la partie dite militaire » et, par conséquent, « il n’y a aucun obstacle à l’expédition de céréales dans le cadre des accords d’Istanbul et nous n’en avons créé aucun ». (Et en effet, Zelensky lui-même le reconnaît.)
  • La frappe de missiles visait le dépôt où les missiles anti-navires Harpoon du Pentagone étaient stockés. « Ces missiles ont été livrés pour constituer une menace pour la flotte russe de la mer Noire. Maintenant, ils ne représentent plus aucune menace. »

Ce que Lavrov n’a pas dit mais a sous-entendu, c’est que le théâtre de guerre d’Odessa est maintenant devenu « cinétique » et que l’attaque de vendredi crée un précédent. La frappe de missiles souligne que Moscou s’attendait probablement à ce que le Pentagone utilise l’accord sur les céréales pour protéger son déploiement de missiles Harpoon avancés dans le port d’Odessa.

Curieusement, au large de la Bulgarie, tout à côté d’Odessa, les États-Unis ont participé du 14 au 25 juillet à un exercice maritime multinational, Breeze 2022 , impliquant 24 navires de guerre, vedettes, navires auxiliaires, cinq avions et quatre hélicoptères pilotés par 1 390 membres de la marine de onze pays membres de l’OTAN !

La controverse sur la frappe de missiles souligne que les opérations militaires spéciales de la Russie en Ukraine resteront incomplètes et peu concluantes jusqu’à ce que Moscou coupe complètement l’accès des États-Unis et de l’OTAN au port d’Odessa et paralyse la capacité de l’alliance en mer Noire. Évidemment, c’est encore loin.

Pendant ce temps, le grand jeu s’accélère dans la mer Noire avec Blinken qui double la mise pour séduire l’Azerbaïdjan. Il s’est entretenu lundi avec le président Aliyev pour faire pression sur l’offre en attente de Washington « pour aider à faciliter l’ouverture des liaisons régionales de transport et de communication« . L’Azerbaïdjan est la tête de pont choisie pour l’OTAN dans le Caucase du Sud. (Voir: Ukraine’s ‘Great Game’ surfaces in Transcaucasia.)


Source: Indian Punchline

Traduction: Roland Marounek/Alerte OTAN

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