CIA officer helps evacuees onto an Air America helicopter at 22 Gia Long Street, Saigon, April 29, 1975. (Hubert van Es/Wikipedia)


Par Joe Lauria*

Paru le 15 août 2021 sur Consortiumnews.


Bien que les talibans soient impopulaires auprès de nombreux Afghans, ils sont au moins des Afghans et non un gouvernement instauré par un occupant étranger.

Jeudi [12 août], des responsables de l’administration Biden ont déclaré qu’ils s’attendaient à ce que les talibans pénètrent dans la capitale afghane dans 30 jours et qu’ils enverraient des troupes pour évacuer l’ambassade des Etats-Unis et les civils américains. Trois jours plus tard, les talibans ont surpris Washington en arrivant à Kaboul le dimanche. Le président afghan a fui le pays.

Comment les Etats-Unis ont-ils pu se tromper à ce point? Comment les Etats-Unis ont-ils pu dépenser 83 milliards de dollars pour former et équiper l’armée afghane et la voir échouer de manière aussi spectaculaire?

La réponse est que les Etats-Unis n’ont jamais compris ou ne se sont jamais souciés de comprendre l’Afghanistan, depuis le premier jour où leurs troupes sont arrivées en 2001 jusqu’au moment où le dernier diplomate a quitté le pays.

Il ne fait aucun doute que de nombreux Afghans craignent le retour du régime taliban après deux décennies, avec ses règles draconiennes concernant la musique, le cinéma et la scolarisation des filles.

Mais il y a une raison pour laquelle l’armée afghane s’est dissoute devant l’avancée des talibans, n’opposant aucune résistance, alors que Washington comptait sur le fait que celle-ci durerait au moins un mois: les talibans sont peut-être pourris, mais ce sont des Afghans. Ils peuvent imposer un régime impopulaire et répressif, mais ils ne sont pas une force d’occupation étrangère.

«Le peuple afghan ne le permettra jamais»

L’ancien président afghan Hamid Karzai était appelé par dérision le «maire de Kaboul». Son autorité s’arrêtait aux portes de la ville. Même lorsqu’il était au pouvoir, il reprochait aux Etats-Unis de ne pas se soucier du pays. «Les Etats-Unis et l’OTAN n’ont pas respecté notre souveraineté. Chaque fois qu’ils ont trouvé que cela leur profitait, ils ont agi contre elle. Cela a été un sérieux point de discorde entre nous […]», a-t-il déclaré en 2013.

«Ils violent notre souveraineté et mènent des raids contre notre peuple, des raids aériens et d’autres attaques, au nom de la lutte contre le terrorisme et au nom des résolutions des Nations Unies. Cela va à l’encontre de nos souhaits, et ce de manière répétée», a déclaré M. Karzai. «Les Etats-Unis et leurs alliés, l’OTAN, continuent d’exiger, même après la signature du BSA [accord bilatéral de sécurité], la liberté d’attaquer notre peuple, nos villages. Le peuple afghan ne le permettra jamais.»

Les Etats-Unis condamnent peut-être le régime taliban, mais ils ont contribué à sa création en soutenant les moudjahidines dans les années 1980 contre un gouvernement laïc soutenu par l’Union soviétique, lequel soutenait les droits des femmes. Après 2001, soutenir les dirigeants de Kaboul et les seigneurs de guerre avec des palettes de billets de banque, tout en essayant de conquérir militairement les villes et les villages dispersés sur un territoire vaste et montagneux, était voué à l’échec. Pourquoi cela aurait-il dû réussir?

Le maintien des forces américaines et de l’OTAN dans le pays aurait au mieux prolongé une impasse sans fin. Joe Biden est sur le gril, et même critiqué par les démocrates de l’establishment, pour les événements qui se déroulent en ce moment. C’est peut-être même un suicide politique. Mais c’était la bonne décision de se retirer enfin.

Il se peut que les talibans empêchent les filles d’aller à l’école et qu’ils tuent des civils. Les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN ont de leur côté massacré des filles afghanes et des milliers et des milliers d’autres personnes innocentes au cours des atrocités commises pendant les deux décennies où ils ont tenté de contrôler le «cimetière des empires» [=Afghanistan]. Lisez le «journal de guerre afghan» de WikiLeaks.1

Motifs

Les Américains aimaient appeler l’Afghanistan le Vietnam de l’Union soviétique. Eh bien, l’Afghanistan est maintenant le deuxième Vietnam des Etats-Unis.

Les comparaisons se retrouvent même dans les médias grand public: le soutien aux régimes corrompus de Saigon et de Kaboul; les «Pentagon Papers» et les «Afghanistan Papers», qui montrent comment les dirigeants américains ont menti exactement de la même manière sur l’évolution des deux guerres; et la dernière comparaison en date: l’évacuation des ambassades de Saigon et de Kaboul.

Plus de 45 ans après que les Etats-Unis ont quitté Saigon dans une défaite humiliante, on s’interroge toujours sur le véritable motif de la guerre. Etait-il économique, stratégique, idéologique ou les trois à la fois? La même question se pose alors que les Etats-Unis quittent Kaboul à l’issue d’une défaite tout aussi humiliante.

Il semble qu’une des raisons principales était le contrôle des vastes richesses minérales inexploitées de l’Afghanistan. Pourquoi les Etats-Unis laisseraient-ils cela derrière eux? Il ne faudra peut-être pas s’étonner, dans un avenir pas si lointain, de voir des entreprises américaines négocier des droits d’extraction avec les talibans. Dans les années 1990, la compagnie pétrolière américaine Unocal avait fait venir des dirigeants talibans à Houston pour travailler sur un accord de pipeline.

Ce genre de choses a toujours semblé plus important pour les intérêts américains que des écolières lisant un livre.

Joe Lauria

* Joe Lauria est Américain et rédacteur en chef de Consortium News et ancien correspondant à l’ONU pour le Wall Street Journal, le Boston Globe et de nombreux autres journaux. Il a été journaliste d’investigation pour le Sunday Times de Londres et a commencé sa carrière professionnelle en tant que journaliste indépendant pour le New York Times. Il peut être joint à l’adresse joelauria@consortiumnews.com

https://wikileaks.org/wiki/Afghan_War_Diary,_2004-2010

Source:https://consortiumnews.com/2021/08/15/rapid-taliban-takeover-shows-how-little-us-understood-afghanistan/

Traduction: Point de vue Suisse

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