« L’Affaire Assange. Histoire d’une persécution politique » par Nils Melzer.

L’Affaire Assange. Histoire d’une persécution politique, est le nouvel ouvrage de Nils Melzer, paru le 9 septembre 2022, aux Éditions Critiques.

Nils Melzer est juriste, a été rapporteur spécial sur la torture de la Commission des droits de l’homme des Nations unies de 2016 à 2022. Depuis 2019, il examine minutieusement non seulement les conditions d’enfermement d’Assange, mais aussi la mesure dans laquelle les procédures régulières et l’État de droit ont été.

L’extrait ci-dessous est tiré du début du quatrième chapitre de l’ouvrage. C’est à la fin du mois de mars 2019 que Nils Melzer, dans le cadre de son mandat de Rapporteur spécial pour le Conseil des droits de l’hommes de l’ONU, commence à examiner minutieusement le cas de Julian Assange afin d’évaluer si celui-ci subit des mauvais traitements.

Suite à son expulsion de l’ambassade d’Équateur à Londres le 11 avril 2019, Assange est placé en détention par les autorités britanniques. Aussitôt, Melzer déposa une demande de visite au ministère britannique de la Justice.

EXTRAIT

Ma visite à la prison de haute sécurité de Belmarsh

Au moment où je commençai mon enquête, j’étais parfaitement conscient de l’énorme dimension politique de cette affaire. Il y avait un réel danger que des personnes tentent de me manipuler et d’instrumentaliser mon mandat. Je devais donc rester prudent et me méfier de toutes les tentatives d’influence, d’où qu’elles viennent. Afin d’éviter tout soupçon de conflit d’intérêts, je devais garder mes distances, tant avec les autorités concernées qu’avec les partisans de Julian Assange. Je devais recueillir le plus grand nombre possible de faits fiables et recouper mes propres observations avec les évaluations faites par d’autres experts, avocats et témoins, ainsi qu’avec les positions prises par les autorités.

Ma visite à Julian Assange dans la prison de haute sécurité de Belmarsh, à Londres, avait été approuvée par le ministère britannique de la Justice pour le 9 mai 2019. Je voulais examiner personnellement l’état de santé d’Assange, ses conditions de détention et son traitement, afin de pouvoir tirer des conclusions claires sur la base d’informations fiables. Quel impact, le cas échéant, avaient eu près de sept ans de confinement dans l’ambassade d’Équateur sur la santé physique d’Assange ? Quels avaient été les effets psychologiques d’avoir été piégé pendant si longtemps et de son exposition à un environnement de plus en plus hostile, fait d’isolement, de représailles et d’un risque constant d’extradition ? Du point de vue de mon mandat, tout se résumait en fin de compte à une seule question : existait-il des preuves crédibles que Julian Assange était, avait été ou pourrait être exposé à un acte ou à un risque de torture ou de mauvais traitement, que ce soit son incarcération actuelle dans une prison britannique, à l’ambassade d’Équateur auparavant, ou en cas d’extradition vers les États-Unis ?

Quelles que soient mes conclusions, il est probable qu’au moins une partie dans cette affaire fortement politisée tenterait de mettre en doute mes motivations et d’affaiblir ma crédibilité. Il était donc particulièrement important pour moi de pouvoir m’appuyer non seulement sur mon jugement et mon expérience personnels, mais aussi sur l’expertise de professionnels de la santé indépendants. Je demandai donc à deux médecins spécialisés dans l’examen des victimes de torture de m’accompagner lors de ma visite. J’avais déjà travaillé avec eux auparavant, notamment lors de nombreuses visites de prisons, et j’étais convaincu que je pouvais compter sur leur intégrité professionnelle et personnelle. Le professeur Duarte Nuno Vieira était doyen et professeur de médecine légale à la faculté de médecine de l’université de Coimbra au Portugal, président de nombreuses associations professionnelles, et, jusqu’à il y a quelques années, président de l’Association internationale des sciences légales. Cet expert médico-légal de renommée mondiale avait tout vu, des charniers de la guerre de Yougoslavie aux corps retrouvés dans l’épave du MH17, l’avion de ligne malaisien abattu par un missile de fabrication russe au-dessus de l’Ukraine orientale en 2014.

Le Dr Pau Pérez-Sales était psychiatre à l’hôpital universitaire La Paz de Madrid, spécialiste et auteur internationalement reconnu dans le domaine de la torture psychologique et ancien directeur d’un centre de réadaptation pour les victimes de torture, au Centre de ressources sur la santé mentale et les droits de l’homme de Madrid. Le professeur Vieira et le docteur Pérez-Sales étaient tous deux des experts de renommée mondiale en matière d’identification, d’examen et de documentation des traces éventuelles de torture physique et psychologique ou d’autres mauvais traitements, ils étaient régulièrement appelés à témoigner en tant qu’experts par des institutions et des tribunaux nationaux et internationaux. Ni l’un ni l’autre n’aurait jamais songé à utiliser l’affaire Assange pour son propre compte, et tous les deux respecteraient strictement le secret médical et me laisseraient le soin, en tant que mandataire, de faire toute déclaration publique après la visite de la prison. C’était important, car le but de mon mandat n’était pas, bien sûr, de divulguer des informations médicales confidentielles au public, mais d’utiliser notre diagnostic médical comme base pour mon évaluation juridique quant à la violation de l’interdiction de la torture et des mauvais traitements.

Conformément à la pratique habituelle, le rapport médical ne serait pas mis à la disposition des autorités, ni à celle d’Assange ou de son équipe juridique, mais serait conservé sous clé à l’Office du Haut-Commissariat aux droits de l’homme et utilisé exclusivement comme base médicale de mes constatations officielles. D’une part, Assange devait être sûr que les informations médicales qu’il nous confierait ne seraient pas utilisées contre lui. D’autre part, la confidentialité de notre diagnostic devait également s’appliquer à Assange lui-même, car il n’aurait pas été acceptable de lui accorder un traitement préférentiel dans cette enquête. Étant donné que mes conclusions officielles ne seraient pas juridiquement contraignantes pour l’une ou l’autre partie ou pour les Nations unies, mais qu’elles avaient la force probante d’un avis d’expert, la non-divulgation du diagnostic médical sous-jacent restait compatible avec les principes d’une procédure régulière. Afin de garantir un maximum d’objectivité et de crédibilité, je demandai aux deux médecins de procéder à leur examen médical conformément au « protocole d’Istanbul », un document des Nations unies qui entérine les normes juridiques et les directives médicales internationalement reconnues sur la manière d’enquêter efficacement sur les allégations de torture et de mauvais traitements et de les documenter.

Le matin du mois de mai, nous prîmes un taxi noir depuis notre hôtel du centre de Londres jusqu’à Thamesmead, à une dizaine de kilomètres à l’est de Tower Bridge et de Big Ben. Belmarsh, la prison de Sa Majesté, est une prison de haute sécurité vieille de trente ans, pouvant accueillir environ 20 000 détenus. Dans les médias, Belmarsh est souvent appelé le Guantánamo Bay britannique. Non seulement parce qu’elle abrite un grand nombre de suspects de terrorisme, mais aussi en raison de son strict régime de sécurité. Assange avait été amené à Belmarsh le 12 avril 2019, immédiatement après son arrestation et sa condamnation par les autorités britanniques. Au moment de notre visite, cela faisait à peine un mois.

Nous sortîmes du taxi. J’avais déjà vu des photos de l’endroit, mais ses dimensions restaient imposantes. C’était une enceinte rectangulaire fermée par de hauts murs, qui ressemblait un peu à une forteresse médiévale. La réception de la prison était située derrière le portail principal construit en briques de clinker. Je me présentai à la réception en déclinant mon identité officielle de l’ONU ainsi que les documents fournis par le ministère de la Justice. Partout dans le monde, chaque fois que j’effectue la visite officielle d’une prison en ma qualité de rapporteur spécial des Nations unies, mon équipe et moi-même sommes immédiatement accueillis par le directeur et son personnel important. Nous sommes escortés en douceur à travers les barrières de sécurité, généralement sans aucune fouille, et on ne nous demande pas de remettre nos documents ou nos téléphones portables, car nous pouvons en avoir besoin pour enregistrer photographiquement les traces physiques de torture et les preuves matérielles de conditions de détention inadéquates. En outre, en cas d’urgence, nous devons pouvoir communiquer avec le monde extérieur. Des prisons provinciales d’Ukraine au gigantesque complexe de Silivri en Turquie, en passant par le service psychiatrique fermé d’Argentine : à quelques exceptions regrettables près, les directions des prisons font généralement des pieds et des mains pour démontrer leur respect des Nations unies.

Mais pas à Belmarsh. Le personnel de la réception n’avait manifestement pas reçu d’instructions particulières en vue du traitement approprié d’une visite officielle des Nations unies. Après une vérification remarquablement nonchalante de nos papiers, on nous renvoya d’abord au centre d’accueil, à quelques minutes de marche, où l’on nous demanda de déposer nos sacs, ordinateurs, téléphones, clés et objets de valeur dans des casiers. Une fois de retour à la réception, on nous demanda de nous diriger vers le coin opposé du hall d’entrée, où d’autres visiteurs — vraisemblablement des membres des familles et des avocats — faisaient déjà la queue pour franchir le premier des nombreux portails de sécurité. Nous faisons la queue. Mes deux médecins sont visiblement de plus en plus impatients, mais je leur demande de rester calmes : « Ne vous laissez pas provoquer, mes amis, je suis sûr que vous allez en voir d’autres. »

Étant donné la prédilection bien connue des Britanniques pour le formalisme de l’étiquette, le protocole diplomatique et les messages indirects, ce type d’accueil tiède n’était manifestement pas un oubli accidentel de la part des autorités. Dès le premier instant, on me fit comprendre qu’au Royaume-Uni, un rapporteur spécial ne peut pas s’attendre à un traitement spécial. Nous ne fûmes pas traités comme des partenaires institutionnels, mais comme un risque potentiel pour la sécurité. Je le pris pour ce que c’était : une forme de communication, mais aussi une démonstration de pouvoir. Ma visite était tolérée, rien de plus.

Ce n’est pas que cela me dérange. En raison de mes déplacements dans le monde entier, avec la Croix-Rouge en particulier, j’ai le cuir tanné à force de jouer le jeu de l’attente aux barrières, clôtures, portes et points de contrôle. Tant de fois, et dans tant d’endroits, j’ai été bloqué pendant des heures interminables dans une chaleur poussiéreuse, sous une pluie battante et dans un froid glacial, attendant de pouvoir enfin passer de l’autre côté, là où notre action humanitaire était nécessaire. Face à des soldats indifférents, des rebelles nerveux ou des gardes-frontières frustrés, je ne me suis jamais permis de réagir émotionnellement, car la bonne volonté de mes interlocuteurs était fragile, éphémère et parfois même une question de vie ou de mort. Dans ce contexte, l’accueil peu enthousiaste à Belmarsh ne parvint pas à me dissuader, mais il contribua certainement à la dégradation rapide de ma perception de la Grande-Bretagne en tant que partenaire fiable dans le domaine des droits de l’homme. Dans les zones de guerre du Kosovo et de l’Afghanistan, mon dialogue avec les forces opérationnelles britanniques avait toujours été constructif, efficace et empreint de respect mutuel. Ici, à Londres, le Royaume-Uni me montra un tout autre visage — une attitude d’indifférence démonstrative, avec un soupçon de condescendance royale. Ce qui motivait tout cela n’était pas personnel, évidemment, mais purement politique. Les intérêts poursuivis par les gouvernements sont toujours politiques, et leur priorité n’est jamais la promotion des droits de l’homme. Lorsque ces droits sont inscrits à l’ordre du jour politique, s’ils le sont, c’est presque toujours pour d’autres motifs, tels que l’amélioration de la réputation nationale, le dénigrement d’autres États, l’obtention d’aides financières ou la justification d’interventions militaires.

Je ne fus donc pas déconcerté lorsque le contrôle de sécurité à Belmarsh s’est prolongé. Les agents de sécurité s’acquittèrent de leur tâche avec une méticulosité extrême et firent tout ce qui était en leur pouvoir pour s’assurer que le rapporteur spécial des Nations unies et son équipe médicale ne feraient pas entrer clandestinement des drogues, des armes ou d’autres objets interdits dans la prison. Nous nous avançâmes avec les autres visiteurs. Après la queue à la réception, nous nous serrâmes dans un premier local exigu et fermé à clé, puis, quelques éternelles minutes plus tard, nous franchîmes les détecteurs de métaux pour pénétrer dans la zone intérieure. C’est là qu’eut lieu le véritable contrôle de sécurité. Enlèvement des chaussures, des vestes et des montres ; puis défilé individuel, en chaussettes, à travers des détecteurs de métaux encore plus puissants et, après une inspection minutieuse du thermomètre médical, du stéthoscope et du stylo à bille du médecin et des coches sur notre liste d’articles pré-autorisés, un deuxième passage dans la machine à rayons X pour nous et toutes nos chaussures. Ce n’est qu’ensuite que nous fûmes admis. Les agents de sécurité eux-mêmes n’avaient pas de mauvaises intentions, c’est certain, ils n’avaient simplement pas reçu d’instructions particulières. Ils faisaient donc leur travail avec la minutie habituelle, et toute protestation ou manque de coopération de notre part aurait immédiatement déclenché une réponse énergique. Et, probablement, aurait signifié la fin de ma visite. C’est ainsi que fonctionne le « harcèlement doux ». Nous endurâmes stoïquement la procédure — qui semblait légèrement plus éprouvante pour mes collègues ibériques que pour mon tempérament helvético-suédois.

Après le contrôle de sécurité, nous fûmes accueillis par une femme officier, dont le comportement ouvert et amical contrastait agréablement avec l’indifférence démonstrative du gouvernement. Elle nous expliqua qu’elle avait été chargée de nous accompagner tout au long de la visite et nous escorta jusqu’à l’unité médicale de Belmarsh. C’était l’une de mes demandes. Je ne voulais pas rencontrer Assange dans les quartiers habituels des visiteurs. Une conversation ou un examen médical en présence d’autres prisonniers et de leurs proches était hors de question. De plus, ces pièces sont presque toujours truffées de caméras de vidéosurveillance et n’offrent aucune confidentialité.

Nous traversâmes des couloirs et des portes à barreaux immédiatement verrouillées derrière nous. La pièce qui nous fut finalement attribuée n’était pas très différente de la salle d’examen d’un cabinet médical ordinaire. Des murs blancs, un bureau avec un ordinateur et quelques chaises, un lit d’examen et une porte avec une fenêtre en verre épais recouverte de stores réglables. Par habitude, je vérifiai rapidement la présence de caméras et de microphones dans la pièce, y compris sous le bureau et les chaises. Je ne trouvai rien, évidemment, mais je n’étais pas rassuré. Je savais que la technologie de surveillance moderne avait récemment atteint un niveau de sophistication qui rendait sa détection pratiquement impossible.

Au-dessus de la porte, une horloge marquait chaque seconde d’un tic-tac audible. Les minutes passaient. Nous attendions. Il avait été convenu que nous disposerions de quatre heures en tout pour nos rencontres personnelles avec Assange, de 10 heures à 12 heures et de 14 heures à 16 heures. Mais il était déjà bien plus de 10 h 30 quand la porte s’ouvrit enfin et qu’on fit entrer Assange. Je sus tout de suite que c’était le moment d’insister. Tant que notre exposition au « harcèlement doux » n’interférait pas avec l’objectif et les modalités convenus de ma visite, la seule réaction que je montrerais serait une patience inébranlable. Mais la durée de nos rencontres confidentielles avec Assange n’était pas négociable. Je protestai formellement auprès de notre officier de liaison et insistai pour que la séance soit prolongée afin de compenser notre temps d’attente. Pendant que ma demande était traitée et finalement approuvée par la hiérarchie de l’institution, l’heure tournait. Ensuite, je dus insister pour que notre officier de liaison quitte la pièce afin que nous puissions interroger Assange de manière confidentielle.

Bien que les entretiens sans témoins fassent depuis longtemps partie des modalités standards applicables à toutes les visites de détention effectuées par les experts de l’ONU dans le monde entier, et malgré une notification préalable expresse, cela n’avait, semble-t-il, pas été envisagé, de sorte qu’il fallut une fois de plus obtenir l’autorisation de la hiérarchie de l’institution. Pendant que nous attendions, le tic-tac de l’horloge était de plus en plus bruyant. Enfin, et pour faire bonne mesure, la procédure d’autorisation spéciale dut être répétée une troisième fois car, bien que notre officier de liaison ait été autorisée à quitter la salle d’examen, elle avait reçu l’ordre de surveiller visuellement notre rencontre avec Assange par le vasistas de la porte. Sur ce point, la résistance devint plus obstinée, mais j’insistai catégoriquement sur la confidentialité médicale et obtins finalement que les stores restent fermés pendant toute la durée de notre visite et que notre officier de liaison ne puisse pas entrer dans la pièce sans frapper à la porte. Puis, enfin, nous fûmes seuls.

Premières impressions

Sitôt entré, Assange chercha immédiatement à établir un contact visuel. Il avait l’air tendu et nerveux, comme s’il ne savait pas à quoi s’attendre de ses visiteurs extérieurs. Mais je me rendis vite compte que je n’avais pas besoin de lui expliquer ma fonction. Il connaissait bien les mécanismes relatifs aux droits de l’homme de l’ONU, du moins depuis que le Groupe de travail sur la détention arbitraire avait conclu, en décembre 2015, que son maintien à l’ambassade équivalait à une forme de privation arbitraire de liberté.

Assange portait un sweat-shirt bleu, un pantalon de survêtement gris et des baskets. Rasé de près, ses cheveux blancs soigneusement taillés, il ne ressemblait en rien à l’homme qui avait été traîné hors de l’ambassade d’Équateur quelques semaines auparavant. Assange avait alors l’air négligé, pâle et beaucoup plus âgé, avec des cheveux longs et emmêlés et une barbe en désordre. Les photos ont fait le tour du monde. Ce que l’on n’avait pas dit au public, cependant, c’est que l’apparence sordide d’Assange avait été délibérément mise en scène par les autorités équatoriennes pour le faire paraître repoussant et bizarre dans les médias. Selon Assange, trois mois avant son arrestation, le personnel de sécurité de l’ambassade lui avait confisqué son kit de rasage — une des innombrables petites représailles par lesquelles ils entravaient sa lutte quotidienne pour une existence digne.

Ce détail apparemment mineur s’inscrivait parfaitement dans le récit assidûment diffusé par le gouvernement équatorien selon lequel Assange était un parasite ingrat et complaisant qui faisait de la planche à roulettes et jouait au football à l’intérieur de l’ambassade, maltraitait son chat et maculait les murs d’excréments. Mais les images et les clips vidéo rendus publics racontent une histoire différente. Ils montraient principalement des rencontres d’Assange avec des médecins, des avocats et d’autres visiteurs, ainsi que des scènes tout à fait inoffensives de sa vie privée — toutes enregistrées en secret et publiées sans son autorisation. Les rares visiteurs qu’Assange était encore autorisé à recevoir durant sa dernière année à l’ambassade ont également fait état d’une surveillance systématique, de restrictions abusives et de harcèlement, et même de l’altération de leurs téléphones portables et de leurs appareils déposés auprès du personnel de sécurité. L’expulsion d’Assange sans aucune forme de procès en bonne et due forme avait été planifiée bien à l’avance, et il était clair que le grand public était plus susceptible d’accepter cette mesure sans manifester de sympathie ni protester si, pendant son arrestation, Assange avait l’air aussi sale et déshumanisé qu’il avait été dépeint dans les médias.

J’avais l’intention de consacrer la première heure à ma conversation en face à face avec Assange, puis de passer la main au professeur Vieira pour l’examen médico-légal. Comme toujours dans mes entretiens avec des prisonniers individuels, l’objectif des premières minutes est d’instaurer la confiance et de poser des questions standards sur le bien-être, les conditions de détention, les contacts avec la famille et les avocats, et toute autre préoccupation importante. Cela me permet normalement d’obtenir rapidement un aperçu fiable de la situation et des problèmes potentiels. Selon la complexité du cas individuel, il faut généralement entre dix et vingt minutes pour passer en revue une liste de questions de base. Mais cela prend incomparablement plus de temps lorsque le prisonnier tente de prendre les devants et pose des questions complètement différentes. Assange sortit de sa poche une feuille de papier sur laquelle il avait griffonné plusieurs noms. Soudain, c’est moi qui suis interrogé. Avais-je déjà été en contact avec cet avocat ? Avais-je rencontré ce fonctionnaire de l’ONU ? Chaque fois que j’essayais de ramener la conversation sur la bonne voie, Assange avait déjà l’esprit ailleurs, et il posait la question suivante. On aurait dit qu’il n’arrivait pas à saisir ce que je disais. Il m’interrompit à nouveau, cette fois pour m’engager dans une discussion importante sur ce qu’il considère comme le déclin de l’influence des mécanismes de défense des droits humains. Ses déclarations étaient claires et convaincantes, mais semblaient en même temps erratiques et presque précipitées. Dès qu’il avait exprimé une pensée, il ouvrait instantanément un nouveau tiroir dans son esprit, pour ainsi dire, et en sortait un autre sujet.

Je visite des prisonniers depuis vingt ans dans des contextes très variés. Les prisons sont un environnement difficile pour les conversations franches, et de nombreux détenus sont intimidés, méfiants et traumatisés. Avec le temps, j’ai appris à prêter attention aux signaux non verbaux : le langage corporel, les changements d’humeur, tout ce qui est perceptible sans être explicitement exprimé. En parlant avec Julian Assange, je me suis immédiatement souvenu de conversations avec d’autres prisonniers politiques qui avaient été isolés pendant longtemps. Tous avaient réfléchi à leur propre situation pendant de très nombreuses heures — souvent trop. Mais à cause de leur isolement, ils étaient incapables de traiter et d’exprimer plus qu’une fraction de leurs pensées et de leurs émotions avec d’autres personnes. Ils vivaient dans un monde intérieur de plus en plus autonome et surstimulé, où les pensées et les émotions devenaient lentement incontrôlables. C’est un phénomène bien connu du confinement solitaire prolongé. À un moment donné, cela conduit à un état permanent de stress et d’appréhension. La tension accumulée ne peut plus être soulagée, et un cercle vicieux d’insomnie, d’anxiété et de dépression s’enclenche, souvent jusqu’à l’épuisement total et avec des conséquences neurologiques et cardiovasculaires potentiellement graves. L’effet corrosif de l’isolement est également visible dans la posture, les expressions du visage et les gestes des détenus. Ils semblent fragiles, dépassés et pressés. Leur capacité à intégrer et à traiter les informations est diminuée. Ils semblent avoir perdu leur maîtrise intérieure parce qu’ils ont été délibérément privés de toute certitude. La déstabilisation psychologique provoquée par l’isolement et l’arbitraire est couramment utilisée par les tortionnaires pour briser la résistance de la victime.

Assange me fit l’impression d’un homme très intelligent, extrêmement résistant mentalement, qui essayait désespérément de conserver un certain contrôle sur son destin, même s’il était évident qu’il ne le commandait plus. Il s’agit là aussi d’une réaction typique des personnes exposées à un environnement hostile et arbitraire pendant une période prolongée. En réalité, elles sont totalement sans défense, et elles le savent. Néanmoins, d’une manière ou d’une autre, elles s’accrochent à l’idée d’avoir un dernier atout dans leur manche qui ferait pencher la balance en leur faveur. Mais au cours de ma conversation avec Assange, je perçus un des traits de caractère mentionnés à son propos par beaucoup d’autres auparavant, en termes plus ou moins élogieux, selon leur point de vue. Alors que certains l’avaient loué pour sa capacité extrême de concentration, d’autres s’étaient plaints de son indifférence à l’égard des préoccupations légitimes des autres. J’ai l’impression que cette divergence de vues est le reflet de deux faces légèrement déformées d’une même pièce. Bien que j’eusse expliqué le but de notre entretien à Assange, il était difficile de maintenir le cours de la conversation et je dus à plusieurs reprises faire des détours rhétoriques pour être sûr d’obtenir les informations dont j’avais besoin.

Cependant, je ne ressentis aucune complaisance ni arrogance chez Assange. Il était simplement trop concentré sur ses propres pensées pour prêter attention à ce que j’avais en tête, jusqu’à ce que je l’exprime clairement — un symptôme conforme au diagnostic médical du syndrome d’Asperger qui lui a été imputé, soit une forme légère d’autisme. Si Assange avait été un narcissique impitoyable, comme certains l’affirment, il n’aurait guère été prêt à endurer tant d’humiliation, d’isolement et de souffrance au nom de la vérité et de la justice pour les autres. Si sa quête n’avait visé que son propre épanouissement, sa confrontation permanente avec les gouvernements les plus puissants du monde n’aurait certainement pas donné les résultats escomptés. Assange était trop intelligent pour ne pas comprendre les risques pour sa propre réputation et son bien-être lorsqu’il a décidé d’exposer les sales secrets des plus puissants. Il connaissait le prix à payer pour ses actions, et il a décidé de le payer — non pas pour un bénéfice personnel, mais parce qu’il pensait que cela devait être fait.

Les deux médecins avaient suivi notre conversation à l’arrière-plan, afin de se faire une première impression et d’éviter de répéter les mêmes questions de base pendant leur examen. Au bout d’une heure, je remerciai Assange, lui expliquai la suite de la visite et passai la main au professeur Vieira pour la première partie de l’examen médical. Avec le Dr Pérez-Sales, je me rendis à l’infirmerie pour faire imprimer une copie du dossier médical d’Assange, avec le consentement de ce dernier, et pour obtenir l’avis des médecins de la prison sur divers aspects de sa santé. Cependant, on m’informa que pas un seul médecin de la prison ne serait présent de toute la journée. Dans une prison de haute sécurité comptant près de 1 000 détenus. Au moment de la visite, annoncée officiellement, d’un expert de l’ONU et de son équipe médicale. Cela ne ressemblait plus à une simple coïncidence, mais plutôt à une nouvelle variante du « harcèlement doux ».

Après quelques difficultés techniques inattendues avec l’imprimante, que nous affrontâmes avec une patience inébranlable, nous reçûmes au moins une copie du dossier médical d’Assange, autre élément non négociable de ma visite. Selon ce dossier, les médecins de la prison avaient déjà pris les mesures dentaires et autres les plus urgentes pour traiter les affections physiques les plus pressantes qui avaient surgi pendant l’asile d’Assange à l’ambassade d’Équateur. Néanmoins, il n’était pas en bonne santé. Comme le montra notre examen physique, il avait perdu du poids depuis son arrestation, et l’anxiété et le stress constants de ces derniers mois et années avaient provoqué des troubles neurologiques et cognitifs déjà objectivement mesurables.

Avant ma visite, j’avais annoncé que je serais disponible pour répondre aux questions de la presse pendant la pause déjeuner. Mais lorsque j’arrivai au lieu de rendez-vous fixé devant la prison, un seul journaliste attendait. Il travaillait pour Ruptly, une agence de presse affiliée à la chaîne de télévision publique russe RT. Je fis une courte déclaration devant sa caméra, remerciant le ministère britannique de la Justice pour sa coopération et expliquant la procédure et le but de mon séjour à Londres. Celui-ci comprendrait non seulement la visite d’Assange dans sa prison aujourd’hui, mais aussi une réunion le lendemain avec des représentants des autorités britanniques et d’autres interlocuteurs. Comme convenu expressément avec le gouvernement britannique, j’annonçai que les résultats de mon enquête seraient d’abord transmis aux autorités du pays, puis communiqués au public.

Étant donné l’importance de l’affaire Assange et l’annonce publique de ma visite, je m’attendais à un vif intérêt de la part des grands médias britanniques, notamment la BBC, Sky News, le Guardian et le Times. Au lieu de cela, il n’y avait qu’un seul journaliste de Ruptly.

Je fus plus surpris que déçu. D’une part, le faible taux de participation n’était pas gênant, car je tenais à ne pas nuire à mes efforts d’enquête et de médiation par des titres à sensation. D’autre part, je ne m’attendais certainement pas à un silence radio total de la part des grands médias. J’appris par la suite que, le même jour, le ministère public suédois avait communiqué qu’il annoncerait publiquement, quatre jours plus tard, si l’enquête pénale contre Assange pour viol, qui avait été classée deux ans auparavant, serait rouverte. L’annonce d’une annonce, en quelque sorte. Sa concordance temporelle avec ma visite à Assange était-elle une coïncidence ou un dispositif planifié pour capter l’attention des médias ? Ou peut-être y avait-il des raisons entièrement différentes au manque d’intérêt des médias pour ma visite ? J’étais encore loin de comprendre les véritables dimensions de cette affaire. Sur le moment, je fus simplement soulagé du report de l’attention du public pour mon enquête sur cette affaire hautement politisée.

À quelques minutes de marche de Belmarsh, sur Battery Road, nous trouvâmes un Domino’s Pizza. Nous passâmes nos commandes et nous prîmes place sur les deux seuls bancs susceptibles de convenir dans la petite devanture de la boutique. Dehors, les gens vaquaient à leurs occupations sous un ciel gris et une petite pluie fine, sans doute une journée de printemps britannique ordinaire pour la plupart d’entre eux. C’était étrange d’attendre la nourriture, un coca à la main, en discutant de nos impressions et des prochaines étapes par chuchotements allusifs. Il n’y avait que quelques centaines de mètres entre Belmarsh et Domino’s, et pourtant les murs de la prison séparaient deux mondes fondamentalement différents.

« S’il vous plaît, sauvez-moi la vie ! »

Dans l’après-midi, nous retournâmes tôt à la réception de la prison, bien conscients que nous devrions passer à nouveau par toute la procédure de sécurité. Pendant que le Dr Pérez-Sales procédait à l’examen psychiatrique, le professeur Vieira et moi-même, avec le consentement d’Assange, visitâmes sa cellule et d’autres parties significatives de la prison. La même officier qui nous avait été assignée le matin nous conduisit dans les couloirs et répondit volontiers à toutes nos questions. À aucun moment nous ne sentîmes ou observâmes de cynisme ou d’hostilité de la part du personnel de la prison, que ce soit à notre égard, à l’égard d’Assange ou des autres détenus. Ils avaient la tâche difficile de gérer la sécurité et la routine quotidienne de près de 1 000 détenus et, pour autant que nous puissions en juger, ils faisaient tous leur travail de manière calme, amicale et professionnelle. Comme je le savais trop bien, cela ne pouvait être considéré comme acquis. Dans de nombreux endroits du monde, le personnel pénitentiaire n’avait jamais caché ce qu’il pensait de nous, qui rendions visite à « l’ennemi », aux « traîtres », aux « terroristes », ou tout autre terme peu flatteur qu’il réservait aux personnes dont il avait la garde, et les relations entre les gardiens et les détenus étaient souvent marquées par une atmosphère palpable de peur et de violence. Ce n’était pas le cas ici. Assange était peut-être considéré comme un ennemi public par les gouvernements de nombreux pays, mais pas par les gardiens de Belmarsh. J’eus plutôt l’impression que le personnel pénitentiaire tenait à le protéger de la « mauvaise influence » d’autres prisonniers, dont certains avaient commis des crimes très graves. En tant que prisonnier politique non violent, Assange n’aurait jamais dû être amené à Belmarsh.

Nous visitâmes la bibliothèque, le gymnase, les salles de douche et la cour pour les promenades en plein air. Comme dans la plupart des prisons de haute sécurité, les ailes abritant les cellules individuelles de Belmarsh s’étendent chacune sur deux étages, mais sont strictement séparées des autres ailes, afin de faciliter la désescalade et le rétablissement du contrôle en cas d’émeute. Pour chaque détenu, la routine quotidienne dépend largement du régime de sécurité qui lui est attribué. Au Royaume-Uni, le spectre va de la catégorie A (sécurité maximale) à la catégorie D (prison ouverte). Au moment de notre visite, Assange était sous le régime de la catégorie B (haute sécurité). Les gardiens en service nous expliquèrent le quotidien de la prison et nous pûmes recouper ces informations avec d’autres sources : les détenus de l’aile d’Assange travaillaient trois à quatre heures par jour, un groupe le matin et l’autre l’après-midi. Pendant l’autre demi-journée, les portes des cellules étaient laissées ouvertes pour trois à quatre heures de socialisation, pendant lesquelles les détenus pouvaient se déplacer librement dans les couloirs de leur aile mais n’étaient pas autorisés à entrer dans d’autres cellules. Le temps passé dans la cour dépendait de la météo, mais il était généralement de quarante-cinq à soixante minutes par jour. Les portes des cellules restaient fermées le reste de la journée et pendant la nuit. Tous les repas étaient pris à l’intérieur des cellules, principalement des cellules individuelles et quelques cellules doubles.

La cellule individuelle d’Assange portait le numéro 37 de l’aile II. Lorsque sa lourde porte d’acier s’ouvrit, je constatai immédiatement qu’elle avait été conçue et équipée conformément aux règles minima des Nations unies pour le traitement des détenus, dites « Règles Nelson Mandela » depuis leur révision en 2015. Rien d’extraordinaire, évidemment : environ six mètres carrés d’espace au sol, plus de deux mètres de haut et une fenêtre de taille raisonnable. Une chaise en plastique, un lavabo, des toilettes, un placard, un lit simple et de la literie. À l’odeur et à l’aspect, il était clair que la cellule venait d’être fraîchement repeinte en couleur coquille d’œuf résistante à l’eau de type « buanderie », peut-être en prévision de ma visite. Un court clip vidéo circule sur Internet, probablement enregistré secrètement quelques jours avant ma visite, qui montre Assange et un autre détenu préparant sa cellule pour la peinture. Sur le sol en lino, sous le lit et sur tout ce qui pouvait faire office d’étagère se trouvaient des livres, des notes manuscrites et d’innombrables lettres de soutien du monde entier, manifestement remises à Assange par les autorités pénitentiaires. Bon, pensai-je, comme le système interne de distribution du courrier semble fonctionner de manière plutôt efficace, il n’y a vraiment aucune excuse pour qu’Assange ne reçoive pas sa correspondance juridique et les documents relatifs à son affaire, ce dont il s’était plaint.

Notre officier de liaison expliqua qu’Assange n’avait pas encore été intégré dans la routine habituelle de la prison. Un mois après son arrestation, il était encore en phase d’insertion, qui vise à intégrer progressivement les détenus dans le système. Au départ, les détenus passent environ vingt-deux heures, seuls dans leur cellule, entrecoupées uniquement par les repas, les douches et le temps dans la cour, ainsi que par les visites, les rendez-vous médicaux ou les audiences au tribunal. Le temps quotidien de travail et d’interaction sociale avec les autres détenus, ainsi que l’accès à la bibliothèque et à la salle de sport, n’étaient ajoutés que plus tard. Dans le cas d’Assange, dit-elle, la direction de la prison a dû être particulièrement prudente parce que la Suède l’avait publiquement dépeint comme un suspect de viol pendant des années. Cette image s’était profondément ancrée dans l’esprit des détenus, parmi lesquels un certain nombre de criminels violents dont le comportement était difficile à prévoir.

Lors de la préparation de ma visite, j’avais formellement demandé à rencontrer le directeur de la prison en fin de journée. Or, il s’avéra qu’il était « exceptionnellement » retourné chez lui ce jour-là à 16 heures, et je me retrouvai donc avec son adjoint. Une occasion de plus pour le gouvernement de démontrer officiellement le peu d’importance qu’il accordait à ma visite, alors que, paradoxalement, c’est l’inverse qui était le cas en réalité. En Grande-Bretagne, seul un gouvernement extrêmement mal à l’aise par rapport à son rôle dans cette affaire ferait tout son possible pour déroger à presque toutes les conventions du protocole diplomatique et du respect mutuel, simplement pour nier l’importance politique de ma visite officielle. Le directeur adjoint lui-même, bien sûr, se comporta de manière impeccable, me fournit toutes les informations demandées et prit dûment note de mes préoccupations. Je l’avertis qu’après un mois complet, il était temps de mettre fin aux restrictions de la période d’insertion et de permettre à Assange d’accéder à la bibliothèque, à la salle de sport et au travail quotidien. Plus important encore, j’indiquai clairement qu’Assange avait besoin de toute urgence de consulter un psychiatre indépendant en qui il pourrait avoir confiance ajoutant que, sous le régime de sécurité actuel, il était incapable de se préparer adéquatement aux audiences judiciaires à venir. Contrairement à la grande majorité des autres détenus, il était simultanément impliqué dans des procédures judiciaires complexes dans plusieurs juridictions. Pour préparer sa défense, Assange avait à l’évidence besoin de pouvoir examiner et rédiger des documents sur un ordinateur, même sans accès à Internet, et d’avoir des échanges réguliers et intensifs avec ses équipes d’avocats dans les différents pays. Son régime de détention actuel à Belmarsh, ne pouvait tout simplement pas garantir cette exigence d’une manière conforme aux droits humains. Le directeur adjoint en prit note, mais expliqua ensuite que c’est le juge qui avait ordonné la détention d’Assange à Belmarsh et que l’administration pénitentiaire ne pouvait en aucun cas influencer cette décision. Bien entendu, le juge fit ensuite valoir que la responsabilité du bien-être d’Assange incombait uniquement à l’administration pénitentiaire et que le pouvoir judiciaire n’avait aucune autorité pour interférer dans ses décisions. L’évitement bureaucratique de la responsabilité, s’il est appliqué par l’exécutif et le judiciaire dans le cadre d’un partage mutuel des responsabilités, peut-être une méthode efficace pour saboter l’État de droit.

C’est ainsi que cette journée importante s’acheva. Nous échangeâmes peu de mots dans le taxi noir qui nous ramenait au centre de Londres. Je m’assis à l’arrière de la voiture et regardai dans le vide à travers les gouttes de pluie sur la vitre arrière droite. Je ne cessais de repasser dans mon esprit le moment où je disais au revoir à Assange en fin d’après-midi. On s’était serré la main, je lui avais souhaité bonne chance et j’étais sur le point de partir, les médecins étaient déjà à la porte. Puis, soudain, Assange serra plus fortement ma main et me retint. Ce qu’il voulait dire était visiblement difficile pour lui. « Je déteste dire ceci », commença-t-il. Puis il hésita pendant un instant infini jusqu’à ce que les mots jaillissent enfin : « S’il vous plaît, sauvez-moi la vie ! » Au cours de notre conversation, il avait clairement indiqué qu’il ne serait pas extradé vivant vers les États-Unis. Au vu de ce qui l’attendait là-bas, c’était une décision rationnelle, avait-il dit. Lors de la fouille de sa cellule deux jours avant notre visite, le personnel de la prison avait confisqué une lame de rasoir cachée par Assange, « au cas où ». Je savais qu’il était sérieux, et il savait, bien sûr, que son sort n’était pas entre mes mains. Comme souvent à la fin de visites intenses, je fis la seule chose humainement possible dans cette situation — je lui donnai une accolade silencieuse, d’un être humain à l’autre. Puis je m’entendis répondre, comme de loin : « Je ferai de mon mieux ! »

Ecrit par un rapporteur des Nations unies sur la torture, cet ouvrage constitue l’enquête la plus rigoureuse et la plus complète sur les persécutions politiques et les manipulations judiciaires subies par le fondateur de Wikileaks. Depuis douze ans, des Etats soi-disant démocratiques s’acharnent sur un homme qui a osé dévoiler au grand jour leurs mensonges et leurs crimes de guerre. Les poursuites contre Julian Assange sont toujours en cours. Connaître et faire connaître son histoire est essentiel non seulement pour que la vérité et la justice l’emportent enfin, mais aussi pour défendre la liberté d’informer contre l’impunité de nos gouvernements.


A suivre…

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