Le Niger a obtenu son indépendance du colonialisme français en 1960, mais il est resté sous le joug du néocolonialisme, comme en témoignent les pratiques persistantes de type colonial que sont l’exploitation des ressources, l’hégémonie financière et la présence militaire.

Le colonialisme et l’impérialisme ne se sont pas acquittés de leur dette envers nous une fois qu’ils ont retiré leur drapeau et leur force de police de nos territoires”.

[Frantz Fanon, « Les misérables de la terre ».]

Les récents événements au Niger et les implications régionales qui en découlent en Afrique de l’Ouest ont ramené au premier plan du discours populaire les perspectives de décolonisation et de libération. Le coup d’État au Niger, et ceux du Mali et du Burkina Faso auparavant, ont révélé au public international les relations persistantes de la France avec l’exploitation de type colonial. Les coups d’État militaires suivent tous le même modèle de rejet du néocolonialisme français en faveur de la souveraineté nationale.

Le néocolonialisme désigne l’exploitation systématique qui a survécu au colonialisme. Il remonte à la perspective de la Françafrique introduite par Charles de Gaule. Ce système, légitimé sous le couvert de la « décolonisation », a permis à la France d’exploiter ses anciennes colonies tout en leur accordant une souveraineté symbolique.

Le Niger a obtenu son indépendance du colonialisme français en 1960, mais il est resté sous le joug du néocolonialisme, comme en témoignent les pratiques persistantes de type colonial que sont l’exploitation des ressources, l’hégémonie financière et la présence/intervention militaire.

Les avantages asymétriques de l’extraction d’uranium

Alors qu’il est le huitième pays le plus pauvre du monde en termes de PIB, le Niger est le septième producteur mondial d’uranium. Selon l’Association nucléaire mondiale, le Niger produit 5 % de la production mondiale d’uranium. Orano, l’entreprise publique française d’énergie nucléaire anciennement connue sous le nom d’Areva, exploite les mines nucléaires du Niger depuis 50 ans : l’extraction de l’uranium nigérien est principalement destinée à l’industrie nucléaire française. En 2023, Politico a rapporté que le Niger produisait 15 % des importations d’uranium de la France et 20 % de celles de l’Europe. En 2013, il a été évalué qu’une ampoule sur trois en France est éclairée par de l’uranium nigérien alors que 83% des Nigériens n’ont pas accès à l’électricité, selon ROTAB (Organisation pour la Transparence et l’Analyse Budgétaire).

Le système monétaire de l’expropriation des richesses

Un autre trait caractéristique du néocolonialisme au Niger est l’hégémonie financière que la France a maintenue en imposant le franc CFA (Communauté financière africaine) comme monnaie officielle au Niger. Le franc CFA a été introduit par la France dans la plupart de ses anciennes colonies d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. Selon le FMI, le franc CFA représente 14 % de la population africaine et 12 % de son PIB. Le franc CFA, qui est frappé par la Banque de France, était auparavant rattaché au franc français, et maintenant à l’euro. En échange de la garantie de leur monnaie en euros (actuellement, 656 francs CFA = 1 euro), 50 % des devises étrangères détenues par les pays CFA doivent être déposées à la Banque de France, en plus de 20 % pour les engagements financiers : les pays africains n’ont donc pratiquement aucune liquidité et aucune souveraineté monétaire/fiscale sur le peu de liquidités dont ils disposent, tandis que le gouvernement français prospère en capitalisant sur les dépôts excédentaires dans ses banques.

Grâce à la zone du franc CFA, la France conserve la capacité d’exercer son autorité sur la masse monétaire, les réglementations monétaires et financières, les opérations bancaires, la distribution du crédit et les stratégies fiscales et économiques des pays africains. Un célèbre discours de l’ancien président français Jacques Chirac résume bien cette situation : « Nous oublions une chose : c’est qu’une grande partie de l’argent qui se trouve dans notre portefeuille provient précisément de l’exploitation de l’Afrique ».

Avant-poste militaire occidental en Afrique de l’Ouest

Le régime déchu de Bazoum a longtemps été un partenaire loyal de la France (et de l’Occident en général) dans sa prétendue guerre contre le terrorisme dans la région du Sahel. Le Niger accueille 15 000 soldats français et 1 100 soldats américains, en plus de la base aérienne 201 qui sert d’avant-poste aux interventions militaires américaines dans l’ensemble de la région. Tout en faisant du Niger un refuge pour les forces occidentales en Afrique de l’Ouest sous le prétexte de lutter contre les groupes terroristes, Bazzoum a longtemps critiqué le Mali et le Burkina Faso pour leur coordination avec la Russie et Wagner PMC dans leur lutte contre le terrorisme, bien qu’ils aient eu plus de succès que les premiers. Dans un article écrit pour le Washinton Post peu après son éviction, Bazzoum a averti ses partenaires occidentaux, dans une tentative de provoquer une intervention pour restaurer son régime, que « toute la région centrale du Sahel pourrait tomber sous l’influence de la Russie » si son régime n’était pas restauré : soulignant le changement géopolitique que le pays a subi par le biais du coup d’État.

Chronologie

Le 26 juillet, Abdourahamane Tchiani a renversé le président sortant pro-occidental Mohamed Bazzoum par un coup d’État militaire mené par la garde présidentielle. Ce coup d’État a constitué une sorte de justice poétique contre l’impérialisme en neutralisant un gouvernement de compradores occidentaux et en le remplaçant par un gouvernement résolument anti-impérialiste.

La France a rapidement condamné le coup d’État. Le président Macron a averti la junte militaire d’une riposte rapide et ferme si ses intérêts étaient menacés dans le pays. Le secrétaire d’État américain Anthony Blinken a lui aussi affirmé son soutien au président déchu et exprimé son engagement à restaurer son gouvernement. L’Occident collectif (UE, États-Unis et Canada) a ensuite suspendu toute aide au pays afin de faire pression sur la junte militaire pour qu’elle cède.

Le 30 juillet, la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) a gelé les avoirs du Niger, imposé des sanctions aux responsables de la junte et lancé un avertissement sévère d’intervention militaire si l’ancien gouvernement n’était pas rétabli dans un délai d’une semaine.

En conséquence, la junte a pris une série de mesures pour consolider son autorité et renforcer sa position anti-impérialiste : arrêt des exportations d’uranium et d’or vers l’Europe, révocation de tous les accords militaires avec la France et blocage des plateformes médiatiques françaises France24 et RFI. En outre, les chefs militaires ont mis en garde la France et la CEDEAO contre toute intervention militaire, soulignant qu’ils « défendront résolument leur patrie ».

Les pays de la région ont également adopté des positions opposées sur le Niger. Les membres originels du bloc de la CEDEAO, soutenu par l’Occident, comme le Sénégal, ont affirmé leur engagement à participer à l’intervention militaire.

Le Mali et le Burkina Faso, qui ont également quitté le bloc occidental, se sont opposés avec véhémence à la menace d’intervention militaire contre le Niger, déclarant qu’ils considéreraient cela comme une déclaration de guerre contre leurs nations respectives si le bloc de la CEDEAO allait jusqu’au bout de la menace d’intervention militaire.

Dimanche, le délai accordé par la CEDEAO a été épuisé et les dirigeants militaires du Niger n’ont pas cédé.

Le ministère français des affaires étrangères et le département d’État américain ont tous deux exprimé leur soutien à la CEDEAO pour restaurer le gouvernement nigérien renversé.

Au niveau individuel, la violence est une force de nettoyage. Elle débarrasse les colonisés de leur complexe d’infériorité, de leur attitude passive et désespérée. Elle les enhardit et leur redonne confiance en eux.

[Frantz Fanon, « Les malheureux de la terre”.]

La décolonisation : Liberté négative et autonomie

Dans le contexte de la libération de l’hégémonie de type colonial, une nuance notable à enregistrer dans la lutte pour l’autodétermination est celle qui existe entre la liberté négative et l’autonomie. La liberté négative se définit par l’absence de structures oppressives imposées de l’extérieur. L’autonomie, quant à elle, se concrétise par le développement de la capacité à atteindre les intérêts souhaités.

Au Niger, la liberté négative a triomphé par le coup d’État : en éradiquant les structures oppressives imposées par la France, telles que le gouvernement compradore imposé et l’exploitation systématique des ressources. Elle se concentre sur le démantèlement des barrières qui inhibent la capacité d’une nation à faire des choix en fonction de ses propres valeurs et intérêts. Cependant, la liberté négative en tant qu’absence de contraintes extérieures ne garantit pas une libération holistique.

Les chefs militaires du Niger se sont résolument efforcés de neutraliser les structures d’oppression imposées par la France : de l’organisation du renversement du gouvernement compradore à l’arrêt des exportations d’uranium et d’or. Cependant, leurs délibérations, aussi révolutionnaires soient-elles, ne vont pas jusqu’à la libération. Elles ont créé des conditions favorables à l’autodétermination par le biais de l’autonomie, mais il reste à acquérir la capacité de réaliser leurs intérêts nationaux. L’autonomie se réalise par l’accumulation de capital et la consolidation des infrastructures.

Sammy Ismail

Source: Al Mayadeen