Par Eric Werner

Paru le 14.10.2018 sur le DRONE 040 (Antipresse 150e semaine)

Doris Leuthard est une ministre suisse. Durant une dizaine d’années elle a été en charge des transports, de la poste, et d’un certain nombre d’autres choses encore. Elle vient d’annoncer son prochain départ du gouvernement. De prime abord, on serait tenté de dire: et alors? Mais ce non-événement n’en a pas moins suscité de nombreux commentaires.

Le Temps, par exemple, nous présente Mme Leuthard comme une «grande figure suisse du XXIe siècle»(1). Au XXe siècle, nous avons eu le général Guisan, Friedrich Wahlen, peut-être aussi Ramuz, Dürrenmatt, etc. Au XXIe siècle, nous avons Mme Leuthard. Il importe donc, un court moment au moins, de lui prêter attention.

On ne dira peut-être pas que si Mme Leuthard était un homme, personne ne s’intéresserait à elle: assurément non. Ni moins encore que les couronnes de louanges qu’on lui tresse aujourd’hui, en cette sainte année #MeToo, ont un petit air d’opportunisme. Tout petit. Mais on se doit ici quand même de rappeler que la ministre démissionnaire s’en va peu après l’éclatement du scandale de CarPostal, cette filiale de la Poste néolibérale que son prédécesseur direct, le socialiste Leuenberger (à moins qu’il ne faille remonter plus haut encore dans le temps), avait transformée en entreprise privée afin de lui permettre, comme à toute autre entreprise privée, de gagner de l’argent: le plus d’argent possible, en fait. La Poste reçut ainsi carte blanche pour augmenter ses tarifs, en même temps que pour accroître les cadences imposées à ses employés. Ce qu’elle ne manqua pas de faire, avec au final de beaux dividendes reversés à l’État actionnaire.

Déréglementons!

Avec toutefois une ombre au tableau: ce qui, justement, vient de se produire. Mme Leuthard a beau être une «grande figure suisse du XXIe siècle», elle n’avait rien vu venir. Il y a fort à parier que M. Leuenberger, lui non plus, n’aurait rien vu venir. Mais c’est un détail. Plus importante est cette autre remarque. A partir du moment où l’on dit que la seule chose qui compte est de gagner de l’argent, le plus d’argent possible, de tels accidents n’ont rien en eux-mêmes de très surprenant. C’est s’il ne s’en produisait pas qu’on serait, au contraire, surpris. Tout comme M. Leuenberger, Mme Leuthard est pour plus de marché, plus de concurrence, plus d’ouverture. Elle aime déréglementer, et elle déréglemente. Il est donc normal que les gens ainsi mis sous pression en viennent, à un moment donné, à commettre des délits. Non seulement c’est inévitable, mais c’est très probablement aussi voulu. Les néolibéraux sont sans état d’âme. On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs. C’est ainsi qu’on «avance», qu’on «fait bouger les choses». Ce n’est pas en vain qu’on a parlé de la «stratégie du choc» (Naomi Klein).

Aux dernières nouvelles, l’Office fédéral des transports vient d’assouplir la réglementation existante en matière de transports publics, en accordant à des entreprises privées des concessions pour l’exploitation de lignes de bus à longue distance. A juste titre, les syndicats dénoncent le danger que cette mesure représente «pour les transports publics suisses et pour le rail en particulier»(2). Or l’Office fédéral des transports dépend de Mme Leuthard. C’est donc une décision de Mme Leuthard. Dans un premier temps, les prix vont très probablement baisser, ce qui contribuera à accroître encore l’aura de Mme Leuthard en tant que «grande figure suisse du XXIe siècle». Dans un second temps, en revanche, on verra s’accumuler les scandales et les dysfonctionnements en tout genre. Les pannes de train deviendront de plus en plus fréquentes, en attendant les ponts qui s’effondrent. La «stratégie du choc», quoi.

Un trou dans les Alpes… et dans la Constitution

Dans le même ordre d’idées, on ne manquera pas ici de rappeler le rôle de Mme Leuthard dans la décision du gouvernement, il y a quelques années, de construire un deuxième tunnel autoroutier sous le Gothard, alors même qu’il est stipulé dans la Constitution qu’il faut protéger les Alpes contre l’empiétement du trafic routier, et à cette fin, autant que possible, favoriser le transfert du trafic de marchandises de la route vers le rail. Or, avec ce deuxième tunnel autoroutier sous le Gothard, on fait exactement le contraire. En la circonstance, Mme Leuthard a donc très clairement violé la Constitution. On l’avait dit à l’époque, mais il n’est pas interdit ici de le répéter. Elle n’a bien sûr pas été seule à le faire, puisqu’elle a été suivie dans sa démarche par le gouvernement dans son ensemble, mais cela ne s’en inscrit pas moins à son bilan.

Remarquons au passage que violer la Constitution est aujourd’hui devenu en Suisse une quasi-habitude. Le gouvernement ne respecte la Constitution que quand cela l’arrange. Autrement, il passe outre. On vient de citer l’exemple du deuxième tube autoroutier du Gothard, mais chacun a bien sûr en tête la manière dont le gouvernement s’y est pris pour neutraliser la décision populaire du 9 février 2014 sur l’immigration de masse. Cette décision figure aujourd’hui noir sur blanc dans la Constitution, mais c’est comme si elle n’y figurait pas. Cela ne signifie pas nécessairement qu’on n’est plus en démocratie. Mais c’est une démocratie à la carte. On choisit ce qui plaît, on écarte le reste.

Démocratàlacarte

On voit donc en quel sens Mme Leuthard pourrait être qualifiée de «grande figure suisse du XXIe siècle». Elle l’est en ce sens, tout bonnement, qu’elle en est une figure emblématique. En tant que femme, tout d’abord, puisque, dans l’ordre hiérarchique des préoccupations de nos concitoyens, la question de la place des femmes dans la vie politique occupe aujourd’hui le sommet, éclipsant toutes les autres (en particulier celles abordées dans cette chronique)(3). En tant, ensuite, que personnification de la démocratie à la carte. Elle-même n’est bien sûr qu’un simple rouage du système, un pion parmi d’autres. Mais à cause de cela, justement, elle est pleinement représentative. Mme Leuthard personnifie et symbolise bien l’époque que nous vivons, celle d’un glissement progressif de l’ancienne démocratie vers la postdémocratie, et à partir de là, très probablement, vers la «démocrature»(4). Comme elle donne l’impression d’être relativement intelligente (elle s’exprime plutôt bien en public), on ne saurait a priori exclure qu’elle en ait, très vaguement au moins, conscience. Très vaguement.

Par Eric Werner

Paru le 14.10.2018 dans le DRONE 040 (Antipresse 150e semaine)

NOTES

  • Le Temps, 27 septembre 2018.
  • Cité par Le Courrier, 8 octobre 2018, p. 2.
  • Un homme, même féministe, doit aujourd’hui presque s’excuser lorsqu’il se présente à une élection. Le socialiste Cédric Wermuth vient d’en faire l’expérience en Argovie. Ses camarades de parti l’ayant préféré à une femme dans la course à la candidature pour l’élection prochaine au Conseil des États, il a dû se défendre contre l’accusation d’être un ladykiller (Le Courrier, 28 septembre 2018, p. 8).
  • Néologisme souvent utilisé pour désigner certains régimes est-européens (Hongrie, Tchéquie, Pologne), mais qui en fait pourrait s’appliquer beaucoup plus légitimement à des pays comme la France et l’Allemagne. La France, en particulier, est assez typiquement aujourd’hui une démocrature (manipulation du mode de scrutin pour l’élection des députés à l’Assemblée nationale, politisation de la justice, verrouillage de l’information, violences policières, etc.).

Source: Antipresse

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