Bernard-Henri Lévy est un « grand ami » de Sarajevo et de Bakir Izetbegović, tandis que Milorad Dodik est un « grand ami » d’Israël… Mais comment donc s’y retrouver quand les amis de mes ennemis sont mes amis ?! Depuis Sarajevo, Vuk Bačanović décrypte les incohérences et les hypocrisies de la « pensée BHL ».

Depuis Paris, Lévy crie sa colère
Foutez le camp de Sarajevo, ô imbéciles !
(poète inconnu originaire des alentours de Sarajevo, début du XXIe siècle)

Depuis le début de l’offensive israélienne contre la bande de Gaza, qui a provoqué des centaines de victimes civiles, deux manifestions de soutien au peuple palestinien ont été organisées à Sarajevo. Durant ces rassemblements, des personnalités telles que le metteur en scène Gradimir Gojer ou Avdo Hebib, cadre important du ministère de l’intérieur, ont pris la parole. Tous deux ont fermement condamnés les massacres israéliens, comparant la souffrance des Palestiniens à celle des habitants de Sarajevo entre 1992 en 1995. À cette occasion, ils ont aussi rappelé les bonnes relations que le régime de Milorad Dodik entretient avec Israël, tout particulièrement avec le ministre israélien des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman.

Gradimir Gojer s’est exclamé : « Le fascisme serbo-tchetnik s’est acharné sur nous de la même façon que le fascisme israélien s’acharne sur les Palestiniens. Ce sont deux formes alliées de fascisme, détruisons-les ! Nous devons les détruire pour l’avenir de nos enfants ! ». Le président de la présidence collégiale de Bosnie-Herzégovine, Bakir Izetbegović, a également formulé une condamnation officielle de l’offensive israélienne : « Un tel usage de la force par l’État d’Israël représente une violation majeure des lois internationales. Israël n’a pas le droit de tuer des civils palestiniens innocents et de détruire leurs quartiers, sous prétexte de se défendre. Cet enchaînement de la violence et de la terreur doit cesser. L’occupation de Gaza par les Israéliens doit prendre fin ».

Bakir Izetbegović et Edmund Husserl

Revenons un peu en arrière, deux semaines avant le début du massacre de Gaza. Réunie à Sarajevo, la crème de la crème de l’élite politique, intellectuelle et artistique assiste à la pièce de théâtre Hôtel Europe du philosophe et « citoyen d’honneur de Sarajevo » Bernard-Henri Lévy, mise en scène par le célèbre Dino Mustafić. La pièce, qui n’est guère qu’un mauvais pamphlet politique, narre l’expérience d’un intellectuel français qui débarque à Sarajevo et conclut que la ville devrait devenir la capitale de l’Union européenne. L’intellectuel prétend qu’il faudrait transplanter des échantillons de Sarajevo à l’Europe mourante ou bien encore que Bakir Izetbegović, fils du grand Alija, ressemblerait à Edmund Husserl. Père et fils, présidents, c’est drôle, non ? En fait ils ne se ressemblent pas vraiment, quoique… En regardant bien Bakir, en agrandissant pour mieux voir les détails, il a remarqué quelque chose d’extraordinaire, d’impressionnant… La même barbe… le même front… le même air incroyablement civilisé… Je ne l’avais jamais réalisé… Est-ce un signe ? Devrais-je aller lui rendre visite et lui dire : « Monsieur le président, c’est incroyable à quel point vous ressemblez à Edmund Husserl, un des plus grand philosophes du XXe siècle ! »

À l’occasion de cette première, on a pu lire dans la presse que « le président de la présidence collégiale de Bosnie-Herzégovine avait remercié M.Lévy pour son engagement sincère et de longue date pour la Bosnie, en soulignant que, sur son long chemin européen, la Bosnie-Herzégovine avait besoin de l’aide de ses amis européens, tels que monsieur Lévy et ses collaborateurs ». Aucun des grands sympathisants du peuple de Gaza précédemment cités ne s’est insurgé, non seulement contre cette pièce stupide et banale, mais contre son auteur, l’un des plus grand défenseur de la politique de l’État d’Israël tout en étant un « grand ami » de la ville de Sarajevo, de feu Alija Izetbegović et de son fiston : Bernard-Henri Lévy.

Alors que la réincarnation d’Edmund Husserl, Izetbegović le Jeune, à la manière du tigre de papier turc, Recep Tayyip Erdoğan, s’apitoyait sur le sort des civils palestiniens, son admirateur sioniste écrivait un éditorial pour le Huffington Post, qualifiant tous ceux qui manifestent contre la politique agressive d’Israël d’« imbéciles » : « On devrait rappeler à ces imbéciles guidés par la haine, si cela peut encore servir à quelque chose, que de faire l’amalgame entre les Juifs et les Israéliens dans la même condamnation est le principe même de l’antisémitisme, et qu’en France, cela est punissable par la loi ». L’auteur ajoute encore une critique méprisante à l’égard de ces manifestants, qui « n’étaient pas aussi actifs pour condamner les centaines de milliers de morts en Syrie ». Il serait peut-être utile de rappeler à BHL le rôle du Mossad dans l’armement et l’entraînement de groupes radicaux islamistes responsables (en plus du régime d’Assad) des nombreux crimes commis contres le peuple syrien. Quant à ses commentaires sur l’utilisation de civils comme boucliers humains par le Hamas, on pourrait y répondre en affirmant que ces civils, enfermés dans un véritable ghetto par Israël (qui régule la livraison d’énergie et d’eau potable), n’ont nul moyen d’échapper à ce même Hamas (qu’ils perçoivent, par désespoir, comme la seule organisation qui se bat pour leur liberté).

La « conscience de son temps », arbitre des élégances morales…

BHL est devenu l’ami de Sarajevo durant la guerre quand, secondé par un groupe d’intellectuels français, il a condamné fermement le siège de Sarajevo et les meurtres de civils, et qu’il a déclaré qu’Alija Izetbegović était « le symbole d’un islam éclairé, dont nous avons aujourd’hui fortement besoin ». Cela veut-il dire que BHL s’attendait à ce qu’au nom de cette « position éclairée », Alija Izetbegović se pavane sur les chars israéliens et qu’il qualifie Tsahal d’ armée la plus morale et démocratique au monde » ?

Le metteur en scène Dino Mustafić pourrait peut-être nous aider à répondre à cette question. Dans une de ses dernières interventions médiatiques, Mustafić a défendu BHL, et par là même leur collaboration, en qualifiant le français d’« intellectuel engagé », de « conscience de son temps » et d’« arbitre et de décontamineur moral ». BHL serait même, selon Mustafić, un grand opposant au « monde libéral et à l’économie de marché ».

La première question qu’il faudrait de poser est à quel temps Mustafić fait-il ici référence ? Peut-être pense-t-il aux années 1990, quand BHL soutenait ouvertement « l’instigateur de la boucherie algérienne », Khaled Nezzar (pour ceux qui ne le savent pas, en 1988 Nezzar a ordonné à l’armé de tirer sur la foule qui manifestait pacifiquement à Alger, et tuant ainsi 500 jeunes), dans son combat contre ce que « l’intellectuel engagé » appelle (selon une formule lancé en dilettante) l’« islamo-fascisme » ou encore le « fascisme vert » (« sous sa forme fondamentaliste, l’Islam est d’une certaine manière un troisième fascisme, le fascisme vert, après les fascismes brun et rouge. ») Si le fascisme est essentiellement la dictature du gros capital, une forme de New Deal à la sauce allemande ou italienne, l’islam radical, quant à lui, n’est souvent que le cri malheureux des opprimés dans le monde musulman colonisé, le cri de ceux qui n’ont aucun capital. De quoi parle donc BHL, ce grand « arbitre et décontamineur moral » ?

Mais à quoi bon toute cette érudition complexe, quand des « humanistes tolérants » autoproclamés tels que Bernard-Henri Lévy peuvent se demander tranquillement si le terrorisme est « le fils bâtard du couple démoniaque : islam et Europe » ? Le lien entre Europe et Islam, entre démocratie occidentale et religion musulmane apparaît comme complètement inacceptable sur le plan moral. L’islam et l’Europe semblent incompatibles et leur rencontre, responsable de rien de moins, que de la fusion des pires tendances des deux côtés.

« Bernard-Henri Lévy a souvent décrié la théorie du « choc des civilisations » de Samuel Huntington mais, si l’on se fie à ses écrits, il semble tout de même fort proche du politicologue américain. Encore une fois, BHL dévoile sa langue fourchue, son double discours : d’un côté, ses interventions publiques (interviews et articles) et ses appels à la tolérance et au dialogue ornés « intransigeant », de l’autre ses actions qui vont complètement à l’encontre de son discours, qui méprisent et stigmatisent »… Voici ce qu’écrivaient les journalistes français, Jade Lindgaard et Xavier de la Porte dans leur livre Le nouveau B.A. BA du BHL dédié au philosophe et à son œuvre.

Ce petit extrait nous permet de faire un détour sur le travail de cet excellent tandem de journalistes (par exemple, de rappeler que le patrimoine de la famille Lévy et donc de « l’arbitre et décontamineur moral » lui-même, a bel et bien quelque chose à voir avec « le monde libéral et l’économie de marché » – Plusieurs recherches dénoncent le traitement esclavagiste des travailleurs gabonais par entreprise familiale des Lévy, Becob : heures supplémentaires impayés, salaires de misère, manque d’eau potable etc. Citons aussi, comment « l’intellectuel engagé » utilise ses relations privées dans les milieux politiques pour s’octroyer personnellement des fonds publics pour ses projets, ou encore, comment il est devenu la risée du monde intellectuel, quand il a cité dans un de ses livre un philosophe qui na jamais existé : Jean-Baptiste Botul. Mais tenons-nous en ici à l’exemple le plus éclatant de la malhonnêteté de BHL : il s’agit bien entendu de son soutient inconditionnel à la politique israélienne.

BHL, propagandiste serbe ?

Quand en janvier 2009, Tsahal lançait une de ses attaques les plus sanglantes sur Gaza, BHL (accompagné de quatre réservistes israéliens) aurait soi-disant vu les frappes en direct du quartier de Abasan al-Jadida, une banlieue de Gaza, d’où il aurait envoyé un article pour dire que les dégâts étaient bien moindres que ceux dont il avait été témoin à Grozni ou à Sarajevo, ce qui sous-entendait évidement que les attaques israéliennes n’étaient pas aussi destructrices que ce qui se prétendait. Néanmoins, il apparaitra quelques jours plus tard, selon le témoignage de l’envoyé spécial du journal Le Monde en Israël, Benjamin Barthe, que BHL n’était pas à Gaza, mais dans un village situé à une vingtaine de kilomètres de la ville. Contrairement au témoignage de BHL, les bombardements israéliens, en plus d’avoir prpvoqué d’énormes dégâts matériels, ont fait 1450 morts, pour la plupart des civils innocents.

De quelle cohérence pouvons-nous parler ? Un homme verse des larmes de crocodile sur un Sarajevo multiethnique, et il ment sans aucun scrupule pour soutenir une politique de terreur systématique, une politique de nettoyage ethnique et de ghettoïsation du peuple palestinien ? Autrement dit, comment pouvons-nous parler de cohérence, quand quelqu’un se sert du concept d’« islamo-fascisme », exactement de la même manière que les analystes serbes de Bosnie experts interprétaient La déclaration islamique d’Alija Izetbegović ?

Il y a pire encore. Lors d’une de ses nombreuses visites en Israël, BHL a décrit les artilleurs israéliens en train de viser le Liban, comme étant « de très jeunes gens » qui « suivent d’un air stupéfié les tirs de roquette ». Il admire leurs chamailleries et leur « sens de l’humour espiègle », leur « décontraction », leur « insouciance », le fait qu’ils sont « aux antipodes de ces bataillons de brutes, ou de Terminators sans principes ni pitié, qu’ont si souvent décrits les grands médias européens ».

Les intellectuels et les « humanistes » de Sarajevo ont donc choisi d’ignorer les grands discours que BHL tient à Tel Aviv en parlant d’un soi-disant « fascisme à visage islamiste, d’une troisième forme de fascisme, qui est pour notre génération ce qu’ont été les autres fascisme pour nos aïeux », mais ils ne manquent pas d’insister sur son amitié avec Alija Izetbegović, amitié transmise à son fils Bakir (si on peut interpréter la grotesque comparaison de Bakir à Husserl, comme un geste amical).

Après cette présentation d’une petite part de l’activité pseudo-intellectuelle de Bernard-Henri Lévy, on peut affirmer sans détour, que celui-ci ne fait rien qui ne soit dans son intérêt personnel (d’où bien entendu, les larmes hypocrites sur le terrible destin de Sarajevo). Comment interpréter son amitié avec Alija Izetbegović ? Il est vrai qu’Izetbegović l’Ancien a toujours eu une façon étrange de choisir ses amis, il a ainsi été longtemps ami avec les deux « pères de la nation » serbes Dobrica Ćosić et Kosta Čavoški. Reconnaissons que « l’arbitre et décontamineur moral » BHL a toujours été une sorte de Dobrica Ćosić pour le peuple palestinien.

Il est évident que la crème de la crème des intellectuels et artistes de Sarajevo s’est formée grâce aux efforts des Izetbegović (l’Ancien et le Jeune) et que dans le marigot de leur idiotie intellectuelle, ils évitent tous de se poser une simple question. Si BHL, cet « arbitre et décontamineur moral » (et tous ceux qui lui ressemblent) soutient inconditionnellement Israël et de la même façon la politique de son actuel ministre des Affaires étrangères, Advigor Liberman, et si ce même Liberman vient rendre visite à Milorad Dodik à Banjaluka (tandis que Dodik lui envoie des lettre de soutien quand Israël bombarde Gaza à l’aide d’armes au phosphore blanc), de quel côté se trouve BHL ? Ne pensez-vous pas que ce « pilier moralisateur » se fout un peu de votre gueule ?

Par Vuk Bačanović |  26 juillet 2014

Traduit par Jovana Papović

Source : http://balkans.courriers.info/article25345.html

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