Anne Delahaye et Nicolas Leresche – PARC NATIONAL
Parc national, pièce initiée par le collectif genevois d’Anne Delahaye et Nicolas Leresche, se propose d’explorer les frontières entre humain et non humain, culture et nature. Sur la scène du Galpon surgit un paysage végétal et une bande son qui oscille entre rumeurs de la ville et bruits de la nature. Ce spectacle qui ouvre les signifiants renvoie le spectateur à lui-même, à ses références, et permet une plongée en soi à travers les stimuli visuels proposés. L‘ingénieuse installation de Rudy Decelière, les lumières impressionnistes de Bruno Faucher, donnent un cadre idéal pour cette création très originale. Le dispositif de cette performance transporte, pour peu qu’on s’y laisse prendre, dans un état contemplatif.
En mode d’introduction un peu décalé par rapport à ce qui va venir, on a d‘abord sous les yeux, très proche de nous, un tapis de couleurs vives, le jaune vif du soleil, un vert printanier, environ 2 mètres sur 3, qui sert de tenture de fond à un homme costumé sous un masque de tissu, vert, un peu troubadour, un peu épouvantail des champs humanisé, avec une guitare sur laquelle il gratte quelques accords approximatifs, comme des ratés, avant de nous donner des indications techniques sur les issues de sortie et la nécessité de quitter rapidement la salle. Ce préambule à la fois fantaisiste et concret sert de préambule à la suite, le fanfaron sort en poussant la toile sur roulettes, le noir tombe sur la salle du Galpon.
Du noir et du silence, on voit apparaître très progressivement, dans une lumière crépusculaire ou dans une aube qui se dessine, un paysage végétal, sur une très grande toile, posée au milieu de la scène. Les silhouettes d‘arbres sont les premières à se détacher de ce fond laiteux qui fait penser à un cahier de botaniste, puis le reste des massifs de végétaux. La lumière douce et jaune vient de derrière la toile. Il y a quelque chose de la photographie argentique en chambre de développement dans la révélation progressive de cette image, un certain suspense dans la lenteur.
Après le silence et le noir, la bande son, dense, nous emmène ailleurs et sous nos yeux se précise une grande tache blanche et lumineuse au centre du paysage. L‘oeil attiré par cette luminescence découvre que c‘est la blancheur de la peau d‘un dos de femme, bras allongés devant elle, chevelure éparse et lovée dans les accidents du terrain végétal.
En pendant à la tache blanche de la toile, une silhouette claire qu‘on discerne, sur le côté gauche de la scène, dont peu à peu les contours et la matière se précisent. Chairs laiteuses d‘une femme assise au sol, nue, nous tournant le dos. Une tension ou un rapport s‘établit entre l‘image à l‘écran, ce corps nu, le voyage sonore dans lequel on nous emmène.
Libre au spectateur de se laisser happer par une plongée intérieure, selon son état du moment. Comme support les sons, les lumières changeantes et infinies qui animent la toile différemment (l‘éclairage sur le mode des ombres chinoises du début a été supplanté par la projection d‘ éclairages frontaux). On croit même, à la faveur des changements de lumière projetés sur la photographie, voir le corps photographié bouger. Comme support à son regard aussi, incessamment, le corps-matière de la danseuse, qui se meut très lentement, la plupart du temps de dos et au sol, dans des déplacements, qui évoquent les insectes ou des feuilles qui se plient et se déplient et qui fondent complètement cette masse humaine dans l‘horizon végétal qui nous est proposé.
Autant que les variations de la toile et du son, l‘évolution d‘Anne Delahaye dans l‘espace, ses circonvolutions qui dépersonnalisent son corps en le faisant principalement accueil de l‘organique, du végétal, du vivant, ont un puissant effet hypnotique. Nimbée de lumière tamisée, les contours de la peau diaphane tracent dans la pénombre une longue phrase ponctuée seulement par les grésillements des insectes, les vrombissements atténués de la ville.
Dans cette dramaturgie de la lenteur, de la nature, deux événements seulement viennent animer ce déroulement linéaire : une petite installation électrique, sur roulettes, qui passe et puis s‘en va, laissant la trace de ses vibrations métalliques, et lorsque la danseuse se relève et quitte la scène, ramenée peu après par le fanfaron du début, qui la porte et la repose au sol. Alors de danseuse elle repasse au règne animal. Clin d‘oeil pour rappeler que les limites entre monde végétal et humain, celles entre la culture et la nature sont toujours à questionner? Même rapport en miroir, inversé dans ce cas, entre la petite toile abstraite et l‘homme déguisé, masqué, qui introduisait le spectacle et la femme nue déposée au pied de la grande toile naturaliste.
Cécilia Hamel | 04.02.2017






































































































































































































































