
Le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth lors d’une conférence de presse au Pentagone, à Washington, le 13 mars 2026. (DoW /Milton Hamilton)
Les Américains doivent de toute urgence discuter de la manière de restaurer les éléments susceptibles de conduire au redressement d’un État gouverné selon leurs propres intérêts
La machine de propagande occidentale – l’arme stratégique la plus puissante de l’Occident – a affirmé à maintes reprises que les forces américaines sont en train de remporter une victoire éclair écrasante sur l’Iran. En parallèle, des responsables des services du renseignement israéliens informent les médias occidentaux de prétendus signes croissants de désorganisation et de «chaos» au sein du gouvernement de Téhéran, ajoutant que la chaîne de commandement iranienne est désormais marquée par de graves dysfonctionnements.
Et pourquoi se priver de telles déclarations de victoire sans appel ? Trump s’est sans doute lancé dans cette guerre avec une confiance absolue en la capacité militaire américaine à anéantir la structure étatique iranienne, son réseau de commandement et ses ressources militaires. Ses généraux ont apparemment approuvé cette thèse du potentiel destructeur – tout en y ajoutant cependant quelques «mais» qui n’ont probablement pas trouvé d’écho dans l’esprit de Trump.
Et c’est exactement ce que Trump s’est prétendument empressé de mettre en œuvre : un «anéantissement» total, des vagues incessantes de bombardements offensifs. Il rétorque aux sceptiques de son succès à détruire la structure étatique iranienne qu’il ne s’arrêtera pas là : «Nous tuerons encore plus de hauts dirigeants».
Les médias occidentaux (y compris israéliens), dans le sillage des frappes du 28 février, ont eux aussi salué dans des reportages connexes le caractère dévastateur du coup porté aux dirigeants politiques et militaires de l’Iran.
Personne n’a tenté de réfléchir sérieusement aux conséquences de ces frappes sur un État qui se prépare depuis deux à quatre décennies à une riposte asymétrique à cette guerre imminente.
Personne n’a cherché à analyser l’impact réel du bombardement d’un État qui a déplacé toutes ses infrastructures militaires (y compris son «armée de l’air») sous terre, pour les enfouir dans des «villes» souterraines imprenables.
Personne n’a essayé d’évaluer l’impact des assassinats des dirigeants politiques et militaires iraniens sur le moral de la population.
Personne n’a songé aux possibilités de réaction rapide et planifiée de la «mosaïque» décentralisée de dirigeants iraniens en cas de décapitation du pouvoir. Personne n’a non plus imaginé qu’une telle structure de pouvoir décentralisée permettrait à l’Iran de mener une longue guerre d’usure contre les États-Unis et Israël – contrairement aux ambitions américano-israéliennes de guerres éclair qui ne minent pas la résilience populaire.
En revanche, tous les reportages mainstream se sont concentrés sur l’ampleur des dégâts infligés à Téhéran et à sa population – en partant du principe implicite que la destruction des infrastructures civiles et le nombre élevé de victimes civiles créeraient, à eux seuls, une opposition capable de «se soulever» et de «prendre» les rênes du pouvoir national.
Cet examen lacunaire des enjeux de ce conflit reflète la tendance croissante des États-Unis à calquer leur stratégie militaire sur celle pratiquée depuis longtemps par Israël – avec des conséquences potentiellement considérables pour l’avenir de l’Occident.
Bien sûr, certains officiers supérieurs de l’armée américaine ont maintes fois mis en garde contre les limites des bombardements de masse en tant qu’outil stratégique à part entière, arguant qu’ils n’ont jamais produit les résultats escomptés. Mais leurs messages d’avertissement n’ont eu que peu d’impact sur les mentalités dominantes prônant l’«anéantissement».
Le langage utilisé par Trump et son équipe pour décrire les Iraniens comme des sous-humains «diaboliques» et «tueurs de bébés» sert clairement à polariser le conflit au point d’exclure toute stratégie militaire autre qu’une «oblitération» toujours plus extrême.
Trump a déclaré aux journalistes du New York Times
«ne se sentir contraint par aucune loi, norme, contrôle ou contre-pouvoir international», et que les «seules limites à sa capacité de recourir à la puissance militaire américaine» émanent de «ma [sa] propre moralité. Mon seul esprit. C’est la seule chose qui puisse m’arrêter».
Il s’est dit surpris que l’attaque des États-Unis contre les dirigeants iraniens ait entraîné une riposte immédiate sous forme de frappes contre des bases américaines dans le Golfe : «Nous ne nous y attendions pas», a naïvement déclaré Trump. Il n’avait pas non plus anticipé le verrouillage sélectif du détroit d’Ormuz dans la foulée, bien que les Iraniens aient explicitement prévenu de leur intention. Il était conscient du risque, mais a tout de même poursuivi son offensive, affirmant «ne pas croire» que les Iraniens prendraient le contrôle du détroit d’Ormuz.
SOURCE: lloydslist.com
Les conditions dans lesquelles le monde commerce le pétrole et le gaz
Le contrôle par l’Iran d’environ 20% du pétrole mondial et d’un volume équivalent de gaz transitant par le détroit d’Ormuz confère à Téhéran un pouvoir de levier unique sur l’ensemble de la sphère économique basée sur le dollar. Ce contrôle constitue toutefois une menace particulière pour les États du Golfe, car Ormuz sert également de corridor pour les engrais, les denrées alimentaires et de nombreuses autres marchandises.
La fermeture sélective du détroit d’Ormuz a donc des conséquences économiques mondiales indirectes pour le reste du monde. Comme l’a noté le 25 mars Lloyd’s Intelligence :
«Plusieurs gouvernements, dont l’Inde, le Pakistan, l’Irak, la Malaisie et la Chine, sont en pourparlers directs avec Téhéran pour coordonner le transit des navires via un système d’enregistrement et de contrôle émergent géré par le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Lloyd’s pense que le CGRI mettra en place un processus d’autorisation des navires plus officiel dans les prochains jours».
Alors, pourquoi Israël a-t-il choisi d’intensifier le conflit au point d’attaquer les terminaux iraniens recevant du gaz du gisement de South Pars, qu’il partage avec le Qatar ? Israël affirme que Trump lui aurait donné le feu vert pour cette attaque. Trump a répondu qu’«Israël a attaqué le gisement de gaz iranien de South Pars sans en informer les États-Unis ni le Qatar».
Comme on pouvait s’y attendre, l’attaque contre les infrastructures énergétiques iraniennes a déclenché une escalade réciproque avec des frappes de missiles iraniens sur les infrastructures énergétiques du Golfe – portant ainsi le conflit à une guerre économique grave.
Ce qui est désormais en jeu, ce sont essentiellement les conditions d’achat du pétrole et du gaz par l’ensemble du monde. Les acheteurs pourront-ils acquérir de l’énergie en utilisant des devises autres que le dollar ? Il semblerait que oui – le Pakistan a réussi à négocier le passage de sa cargaison par Ormuz de cette manière précise – en prouvant que la cargaison avait été achetée en yuans.
L’enjeu n’est donc pas seulement la présence militaire américaine dans la région – dont l’Iran exige le retrait – mais plutôt les appels de l’Iran à mettre fin une fois pour toutes au commerce en dollars dans la région.
Le succès de l’Iran pourrait constituer un obstacle de taille à la survie économique des États du Golfe.
Les États du Golfe pourraient bientôt devoir se positionner dans cette guerre. Ils se sont pleinement intégrés au mode de vie mercantiliste américain, mais l’Iran menace de renverser ce paradigme. D’autre part, les perspectives d’avenir du Golfe – qu’ils devront prendre sous la loupe – pourraient dépendre de l’accord de l’Iran pour leur transit via le détroit d’Ormuz.
Si l’Iran continue d’exercer une pression sélective sur le système économique mondial – selon ses critères bien spécifiques -, il est possible que d’autres États (y compris les Européens) soient contraints de s’asseoir à la «table des négociations» avec Téhéran pour assurer leur bien-être économique futur.
Les structures de pouvoir invisibles des États-Unis
Le Golfe ne sera pas le seul à devoir réfléchir à la position qu’ils – les monarques du Golfe – doivent adopter à la suite de cette guerre économique irréfléchie et potentiellement très préjudiciable. La posture des États-Unis devra elle aussi être discutée.
Le commentateur américain Bret Weinstein a récemment touché une corde sensible chez de nombreux Américains qui, comme lui, ont activement soutenu Trump, mais sont désormais désorientés et déstabilisés par l’engagement de Trump dans une guerre contre l’Iran – d’autant que sa présidence risque d’en être définitivement impactée :
«Pourquoi un homme [comme] Trump, qui comprend la politique, commet-il une erreur aussi flagrante ?»
Lors d’une interview avec Tucker Carlson, Weinstein a suggéré qu’une des réponses pourrait signifier que Trump n’est en réalité pas aux commandes :
«Nous, Américains, devons avoir une conversation avec nous-mêmes – non seulement sur l’état de délabrement du système et ce qu’il nous pousse à faire, mais aussi sur la façon dont il fonctionne réellement. [Qui] nous pousse à agir ainsi ?»
La question va au-delà de la simple rupture des promesses de campagne de Trump de «pas [initier]de nouvelles guerres à l’étranger». Reuters rapporte aujourd’hui que «l’administration Trump envisage de déployer des milliers de soldats américains supplémentaires au Moyen-Orient – alors que Trump évalue les prochaines mesures à prendre concernant l’Iran, qui pourraient inclure une tentative de sécuriser le détroit».
Dans son entretien avec Tucker Carlson, Weinstein souligne que depuis un certain temps déjà (depuis 1961 ou 1963), le système américain semble gravement défaillant en négligeant les intérêts américains. En fait, a-t-il fait valoir, la gouvernance américaine est désormais visiblement contraire aux intérêts réels des Américains – et dans de nombreux domaines, de la finance à la santé. L’État s’est transformé en une structure «anticonstitutionnelle» depuis les événements de novembre 1963 – aux antipodes de ce que les États-Unis sont censés représenter.
Weinstein attribue cette situation à «quelque chose» de non déclaré, un phénomène non observable par les regards extérieurs. Il suggère ainsi l’existence d’une «structure de pouvoir cachée» dont les intérêts et le contrôle sont opaques :
«Quelles en sont les motivations ? Qui détient exactement le pouvoir dans ce système ? Nous n’en savons rien», a-t-il affirmé. Quels sont les intérêts invisibles qui poussent les États-Unis à mener guerre après-guerre au Moyen-Orient ?
C’est la raison pour laquelle l’affaire Epstein s’avère si cruciale, a souligné Weinstein : les quelques détails publiés brossent le tableau d’une structure de pouvoir impliquant les services du renseignement, l’argent et la corruption, et témoignent d’une crise constitutionnelle et sécuritaire grave et latente aux États-Unis.
Les Américains doivent absolument être informés de l’existence de cette structure du pouvoir et de ses intérêts. Et surtout, la population américaine doit pouvoir se prononcer sur la position qu’elle entend adopter et sur les moyens de reconquérir les outils susceptibles de garantir la restauration d’un État régi dans l’intérêt des Américains eux-mêmes.
Par Alastair Crooke – 24 mars 2026 – Mis à jour le 27 mars 2026
Traduction Arretsurinfo.ch





































































































































































































































