Les États-Unis, l’Arabie saoudite et Israël, responsables de fiascos militaires, de centaines de milliers de morts et d’innombrables crimes de guerre au Moyen-Orient, complotent maintenant pour attaquer l’Iran.


Par Chris Hedges

Publié le 15 juillet 2022 sur Scheer Post

Les États-Unis, Israël et l’Arabie saoudite préparent une guerre avec l’Iran. L’accord de 2015 sur les armes nucléaires iraniennes, ou Plan global d’action conjoint (JCPOA), que Donald Trump a saboté, ne semble pas devoir être relancé. Le commandement central américain (CENTCOM) examine les options d’attaque si Téhéran semble prêt d’obtenir une arme nucléaire et si Israël – qui s’oppose aux négociations nucléaires entre les États-Unis et l’Iran – effectue des frappes militaires.

Lors de sa visite en Israël, M. Biden a assuré le Premier ministre Yair Lapid que les États-Unis étaient « prêts à utiliser tous les éléments de leur puissance nationale » – y compris la force militaire – pour empêcher l’Iran de fabriquer une arme nucléaire.

L’Arabie saoudite, Israël et les États-Unis fonctionnent comme une troïka au Moyen-Orient. Le gouvernement israélien a construit une alliance étroite avec l’Arabie saoudite, dont sont issus 15 des 19 pirates de l’air des attentats du 11 septembre et a été le parrain prolifique du terrorisme international, soutenant le djihadisme salafiste, base d’Al-Qaïda, et des groupes tels que les talibans afghans, le Lashkar-e-Taiba et le Front Al-Nosra.

Les trois pays ont travaillé en tandem pour soutenir le coup d’État militaire de 2013 en Égypte, dirigé par le général Abdel Fattah al-Sissi, qui a renversé son premier gouvernement démocratiquement élu. Il a emprisonné , pour des motifs politiques des dizaines de milliers d’opposants du gouvernement, notamment des journalistes et des défenseurs des droits de l’Homme. Le régime d’al-Sissi collabore avec Israël en maintenant sa frontière commune avec Gaza fermée aux Palestiniens, les piégeant dans la bande de Gaza, l’un des endroits les plus densément peuplés et les plus pauvres de la planète.

Israël, seule puissance nucléaire du Moyen-Orient, a mené une campagne permanente d’attaques secrètes contre les sites nucléaires et les scientifiques nucléaires iraniens. Quatre scientifiques nucléaires iraniens ont été assassinés, vraisemblablement par Israël, entre 2010 et 2012. En juillet 2020, un incendie, attribué à une bombe israélienne, a endommagé le site nucléaire iranien de Natanz. En novembre 2020, Israël a utilisé des mitrailleuses télécommandées pour assassiner le principal scientifique nucléaire iranien.  En janvier 2020, les États-Unis ont assassiné le général Qassem Soleimani, le chef de la force d’élite iranienne Quds , ainsi que neuf autres personnes, dont Abu Mahdi al-Muhandis, un personnage clé de la coalition anti-ISIS. Il a utilisé un MQ-9 Reaper pour tirer des missiles sur son convoi, près de l’aéroport de Bagdad.

Si des attaques similaires avaient été menées par des agents iraniens à l’intérieur d’Israël, cela aurait déclenché une guerre. Seule la décision de l’Iran de ne pas riposter, au-delà du lancement d’une douzaine de missiles balistiques sur deux bases militaires en Irak, a permis d’éviter une conflagration.

Le 7 juillet, l’Iran a informé l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) qu’il utilisait des centrifugeuses IR-6 avec des « sous-titres modifiés« . L’objectif déclaré du processus d’enrichissement dans son installation souterraine de Fordow est de créer un isotope d’uranium enrichi jusqu’à 20 % – bien en deçà des niveaux d’enrichissement de 90 % nécessaires pour créer de l’uranium de qualité militaire. Dans le cadre de l’accord JCPOA, les niveaux d’enrichissement ont été plafonnés à 3,67 %.

Israël a alloué 1,5 milliard de dollars pour une frappe potentielle contre l’Iran et, au cours de la première semaine de juin, a organisé des exercices militaires à grande échelle, dont un au-dessus de la Méditerranée et en mer Rouge, en vue d’attaquer les sites nucléaires iraniens à l’aide de dizaines d’avions de chasse, notamment des Lockheed Martin F-35.

Le protocole d’accord de 2016 signé par le président Barack Obama prévoit une enveloppe militaire de 38 milliards de dollars sur 10 ans pour Israël.

Israël et son lobby aux États-Unis s’efforcent de saper les négociations avec l’Iran pour contrôler son programme nucléaire. La préparation de la guerre par Israël a été révélé lorsqu’il a poussé les Etats-Unis à envahir l’Irak. Ce fut l’une des pires décisions stratégiques de l’histoire des États-Unis.

L’ancien Premier ministre britannique Tony Blair, dans son témoignage devant la commission britannique sur la guerre en Irak, a fait ce récit de ses discussions avec George W. Bush à Crawford, au Texas, en avril 2002 :

Si je me souviens bien de cette discussion, elle portait moins sur les détails de ce que nous allions faire pour l’Irak ou, en fait, pour le Moyen-Orient, car la question d’Israël était une question très, très importante à l’époque. Je pense, en fait, je me souviens qu’il y a peut-être eu des conversations que nous avons eues même avec des Israéliens, tous les deux, pendant que nous étions là-bas. C’était donc une partie importante de tout cela.

L’Arabie saoudite, qui cherche à dominer le monde arabe, a rompu ses liens avec l’Iran en 2016 après que son ambassade à Téhéran a été prise d’assaut par des manifestants à la suite de l’exécution par Riyad du religieux chiite cheikh Nimr al-Nimr. L’Arabie saoudite, avec l’aide de la Chine, a construit une usine de traitement du minerai d’uranium et acquis des missiles balistiques. L’Arabie saoudite a signé en 2017 une série d’accords avec les États-Unis pour acheter immédiatement des armes pour un montant total de 110 milliards de dollars , et 350 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie.

Une guerre avec l’Iran serait une catastrophe aux proportions inimaginables. Elle se propagerait rapidement dans toute la région. Les chiites du Moyen-Orient verraient une attaque contre l’Iran comme une guerre religieuse contre le chiisme. Les deux millions de chiites d’Arabie saoudite, concentrés dans la province orientale riche en pétrole, la majorité chiite d’Irak et les communautés chiites de Bahreïn, du Pakistan et de Turquie se joindraient au combat contre les États-Unis et Israël.

L’Iran utiliserait les missiles antinavires fournis par la Chine, des vedettes rapides et des sous-marins équipés de roquettes et de bombes, des mines, des drones et de l’artillerie côtière pour fermer le détroit d’Ormuz, où transitent 20 % de l’approvisionnement mondial en pétrole et en gaz liquéfié. Les installations de production de pétrole du golfe Persique seraient sabotées. Le pétrole iranien, qui représente 13 % de l’approvisionnement énergétique mondial, serait retiré du marché. Le pétrole grimperait à plus de 500 dollars le baril et peut-être, si le conflit se prolonge, à plus de 750 dollars le baril. Notre économie basée sur le pétrole, déjà ébranlée par la hausse des prix en raison des sanctions contre la Russie, s’arrêterait net.

Israël serait frappé par des missiles balistiques iraniens Shahab-3. Le stock de roquettes du Hezbollah fournies par l’Iran, qui peuvent semble-t-il atteindre n’importe quelle partie d’Israël, y compris la centrale nucléaire israélienne de Dimona, serait également déployé. Les frappes de l’Iran et de ses alliés sur Israël, ainsi que sur les installations militaires américaines dans la région, feraient des centaines, voire des milliers de morts.

En 2002, l’armée américaine a mené son « jeu de guerre le plus élaboré« , qui a coûté plus de 250 millions de dollars. Connu sous le nom de « Millennium Challenge« , l’exercice opposait une force bleue (les États-Unis) à une force rouge (largement considérée comme un substitut de l’Iran). Il était censé valider les « concepts de guerre modernes et interarmées » des États-Unis. C’est le contraire qui s’est produit. La Red Force, dirigée par le lieutenant général des Marines à la retraite Paul Van Riper, a mené un grand nombre d’attaques kamikazes par bateau suicide et a détruit 16 navires de guerre américains en moins de 20 minutes.

Lorsque le jeu de guerre a été relancé, il a été truqué en faveur de la Blue Force. La Blue Force a eu accès à des technologies expérimentales, y compris celles qui n’existent pas, comme les armes laser aéroportées. Pendant ce temps, on a dit à la Force rouge qu’elle n’était pas autorisée à abattre les avions de l’Équipe bleue, qu’elle devait garder ses armes offensives à découvert et qu’elle ne pouvait pas utiliser d’armes chimiques. Même dans ce cas, la Blue Force n’a pas pu atteindre tous ses objectifs car Riper a déclenché une guérilla contre les forces d’occupation.

Pourquoi Joe Biden ne serait-il pas fêté par le régime meurtrier d’Arabie saoudite et l’État d’apartheid d’Israël ? Lui et les États-Unis ont autant de sang sur les mains qu’eux. Oui, en 2018, le dirigeant de facto de l’Arabie saoudite, Mohammed bin Salman, a ordonné l’assassinat et le démembrement de mon ami et collègue Jamal Khashoggi. Oui, Israël a assassiné la journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh. Mais Washington a plus que surpassé les crimes perpétrés par Israël et les Saoudiens, y compris contre des journalistes.

L’emprisonnement de Julian Assange – qui a publié les vidéos de meurtres collatéraux montrant des pilotes d’hélicoptères américains riant alors qu’ils abattaient deux journalistes de Reuters et un groupe de civils en Irak en 2007 – vise à détruire Assange psychologiquement et physiquement. Les cadavres de civils, y compris d’enfants, empilés par Israël et l’Arabie saoudite, qui commettent la plupart de leurs meurtres à Gaza et au Yémen avec des armes américaines, n’atteignent pas les centaines de milliers de morts que nous avons laissés derrière nous au cours des deux décennies de guerre que nous avons perpétrées au Moyen-Orient.

En 1991, une coalition dirigée par les États-Unis a détruit une grande partie de l’infrastructure civile de l’Irak, notamment les installations de traitement des eaux, ce qui a entraîné la contamination de l’eau potable du pays par les eaux usées. S’ensuivent des années de frappes aériennes américaines, britanniques et françaises visant à faire respecter une « zone d’exclusion aérienne », ainsi que des sanctions écrasantes imposées par les Nations unies. De 1991 à 1998, on estime que ces seules sanctions ont tué entre 100 000 et 227 000 enfants irakiens de moins de cinq ans, bien que les chiffres exacts soient très controversés. La campagne de bombardement « Shock and Awe » des États-Unis sur les centres urbains irakiens lors de l’invasion de l’Irak en 2003 a largué 3,000 bombes  sur des zones civiles, tuant plus de 7,000 non-combattants au cours des deux premiers mois de la guerre.

Selon une estimation, les États-Unis ont été responsables de la mort directe ou indirecte de près de 20 millions de personnes depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Israël et l’Arabie Saoudite sont des États gangsters. Mais les États-Unis le sont aussi.

« Ils sont peu nombreux« , a déclaré Biden, réagissant aux législateurs démocrates qui ont critiqué le traitement des Palestiniens par Israël, au journal télévisé israélien Channel 12. « Je pense qu’ils ont tort. Je pense qu’ils font une erreur. Israël est une démocratie. Israël est notre allié. Israël est un ami et je ne m’en excuse pas. »

L’angoisse de voir Biden ne pas demander des comptes aux Saoudiens et aux Israéliens lors de cette visite est risible, comme s’il nous restait une crédibilité qui nous permette d’arbitrer entre le bien et le mal. L’idée que Biden et les États-Unis soient des courtiers de la paix a été éviscérée il y a longtemps. Les États-Unis offrent un soutien éhonté au gouvernement de droite d’Israël [NdT, en Israël la gauche n’est pas mieux], notamment en opposant leur veto aux résolutions de l’ONU qui censurent Israël. Ils refusent de conditionner leur aide au respect des droits de l’homme, alors même qu’Israël lance des attaques meurtrières répétées contre la population civile de Gaza, qualifie les ONG palestiniennes de groupes terroristes, étend les colonies illégales réservées aux Juifs, procède à des expulsions agressives de familles palestiniennes et maltraite les citoyens palestiniens et arabo-américains aux points d’entrée et dans les Territoires palestiniens occupés.

L’idée que nous représentons et promouvons la vertu illustre l’auto-illusion qui accompagne notre dégénérescence morale et physique. Le reste du monde, qui recule de répugnance devant ce que nous sommes devenus, ne nous prend pas au sérieux. Ils ont peur de nos bombes. Mais la peur n’est pas le respect. Ils n’envient plus notre culture de masse hédoniste, ternie par les fusillades de masse, les inégalités sociales, le délabrement de nos infrastructures, les dysfonctionnements et un style politique de grand guignol qui a transformé le discours civil et politique en un burlesque de mauvais goût. L’Amérique est une sinistre plaisanterie, qui ne fera qu’empirer lorsque les bigots et les théoriciens du complot prendront le contrôle du Congrès à l’automne et, je l’espère, de la présidence deux ans plus tard.

Les États-Unis, ainsi qu’Israël, font la guerre aux musulmans qui, avec un nombre de fidèles estimé à 1,9 milliard, représentent près de 25 % de la population mondiale. Nous avons fait de nombreux musulmans nos ennemis. Le monde musulman ne nous déteste pas pour nos valeurs. Il déteste notre hypocrisie. Il déteste notre racisme, notre refus d’honorer ses aspirations politiques, nos attaques meurtrières, nos occupations militaires et nos sanctions paralysantes. Les musulmans expriment la rage ressentie par les Guatémaltèques, les Cubains, les Congolais, les Brésiliens, les Argentins, les Indonésiens, les Panaméens, les Vietnamiens, les Cambodgiens, les Philippins, les Coréens du Nord et du Sud, les Chiliens, les Nicaraguayens et les Salvadoriens – ceux que Frantz Fanon appelait « les misérables de la terre ». Eux aussi ont été massacrés par notre machine militaire de haute technologie et subjugués, humiliés, forcés d’accepter l’hégémonie américaine et tués dans nos centres de torture clandestins ou par des assassins soutenus par la CIA.

Personne n’est tenu pour responsable. La CIA a bloqué toutes les enquêtes sur son programme de torture, notamment en détruisant les preuves vidéo d’interrogatoires impliquant des actes de torture et en classant la quasi-totalité du rapport de 6 900 pages de la commission spéciale du Sénat sur le renseignement qui a examiné le programme de détention, de torture et d’autres mauvais traitements infligés aux détenus par la CIA après le 11 septembre.

Biden va en Arabie Saoudite et en Israël en tant que quémandeur. Lorsqu’il était candidat à la présidence, il a qualifié l’Arabie saoudite de « paria » et a juré de lui faire « payer le prix » du meurtre de Khashoggi. Mais avec l’augmentation du prix du pétrole, Biden blanchit le meurtre, ainsi que le désastre humanitaire que les Saoudiens ont causé au Yémen, implorant les Saoudiens d’augmenter leur production, un appel que le prince Salman a rejeté. De même, Biden est faible en Israël, impuissant face à l’expansion des colonies juives et aux agressions contre les Palestiniens, et peu disposé à déplacer l’ambassade américaine de Jérusalem à Tel Aviv, une décision de l’administration Trump qui viole le droit international. Le personnel de Biden en a été réduit à plaider auprès des Israéliens pour qu’ils ne l’embarrassent pas comme ils l’avaient fait lors de sa visite en 2010 en tant que vice-président. Lors de sa visite en 2010, Israël avait annoncé la construction de 1 600 nouvelles maisons réservées aux Juifs dans des colonies illégales de Jérusalem-Est occupée. La Maison Blanche d’Obama a condamné avec colère « la substance et le moment de l’annonce ».

Comment les États-Unis peuvent-ils exclure Cuba, le Nicaragua et le Venezuela d’un sommet des Amériques à Los Angeles et embrasser le régime saoudien et l’État apartheid israélien ? Comment peuvent-ils décrier les crimes de guerre de la Russie et déchaîner la violence sur le monde musulman ? Comment peuvent-ils plaider pour les 12 millions d’Ouïghours, majoritairement musulmans, qui vivent au Xinjiang, et ignorer les  Palestiniens ? Comment peuvent-il justifier une autre « guerre préventive », cette fois contre l’Iran ? La duplicité n’est pas perdue pour la plupart des pays du monde. Ils savent qui nous sommes. Ils savent qu’à nos yeux ils sont indignes. Notre disparition inévitable sur la scène mondiale est acclamée par la majorité de la planète. La tragédie, c’est qu’à mesure que nous sombrons, nous sommes déterminés à entraîner tant d’autres dans notre chute.

Chris Hedges

Chris Hedges est un journaliste lauréat du prix Pulitzer qui a été correspondant à l’étranger pendant quinze ans pour le New York Times, où il a occupé les postes de chef du bureau du Moyen-Orient et du bureau des Balkans. Il a auparavant travaillé à l’étranger pour le Dallas Morning News, le Christian Science Monitor et NPR. Il est l’hôte de l’émission The Chris Hedges Report.

Source: ScheerPost

Traduction : Arrêt sur info

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