Le journaliste Guy Mettan avec Julian Assange en 2015, dans l’ambassade équatorienne à Londres

Assange est enfin libre ! Après quatorze ans de harcèlement judiciaire scandaleux et cinq ans de réclusion dans une cellule de haute sécurité pendant 23 heures sur 24, on ne peut que s’en réjouir. Même si cette joie laisse un petit goût amer, dans la mesure où cette libération n’a pu être obtenue qu’en plaidant coupable pour diffusion d’informations touchant à la défense nationale des Etats-Unis.

On se consolera en se disant que cette triste histoire aura montré l’abjecte soumission de la justice britannique à l’allié américain et que son issue aura permis d’éviter un éventuel jugement de la Cour Suprême américaine qui aurait pu limiter la portée du Premier Amendement sur la liberté de la presse.

Les quatorze années qu’aura duré son enfermement, d’abord à l’ambassade d’Equateur puis à la prison de Belmarsh, auront aussi mis en lumière la profonde ambivalence, et parfois la trahison des médias à l’égard de celui qui a été perçu à juste titre et par beaucoup comme le héraut – et le héros – de la liberté d’expression.

Il faut se souvenir que dans les années 2010-2011, Assange a été une star, adulée par les médias du monde entier pour avoir révélé les exactions de l’armée américaine en Irak. Puis quand le vent a tourné et qu’il a dû se réfugier à l’ambassade d’Equateur en juin 2012 pour échapper aux fausses accusations montées contre lui par les services américains et la police suédoise – il était accusé de délit sexuel par deux prostituées qui se sont ensuite rétractées – et se soustraire à la menace d’extradition vers ce pays, et de là vers les Etats-Unis, les médias et les journalistes qui avaient publié ses révélations se sont alors retournés contre lui. A commencer par le Guardian qui avait été au cœur des Wikileaks et dont le rédacteur en chef, Alan Rusbridger, fut invité à quitter ses fonctions en 2015 après avoir aggravé son cas en publiant les documents d’Edward Snowden en 2013.

En 2016, après les révélations de Wikileaks sur la corruption du Parti Démocrate et le rôle trouble joué par Hillary Clinton alors en lice pour les présidentielles, la campagne contre Assange est devenue hystérique. On l’a notamment associé au Russiagate et aux accusations de collusion avec la Russie lancées contre Trump après l’échec d’Hillary Clinton, accusations qui furent par la suite démenties par les deux procureurs spéciaux nommés pour rétablir la vérité des faits.

Pendant près de dix ans, Assange fut lâché par la plupart des médias occidentaux, qui s’épanchèrent sur ses prétendus ébats sexuels et l’accusèrent de ne pas être un journaliste mais un dangereux narcissique qui avait “révélé ses sources” (alors que la tâche de les caviarder incombait aux médias, Assange étant lui-même une source), reprenant sans vergogne la bonne vieille stratégie des services de renseignement qui consiste à salir le messager quand on ne peut contester son message. Aujourd’hui encore, certains journalistes peu scrupuleux continuent à stigmatiser la soi-disant “dérive” d’Assange pour justifier leurs propres manquements.

Grâce au travail inlassable de sa femme Stella, de son père John Shipton et de son équipe d’avocats, et au soutien d’un réseau mondial de journalistes et de personnalités offusquées par ces revirements et l’odieux traitement qu’on lui faisait subir, la pression en faveur de sa libération reprit heureusement de l’élan après 2020. Des députés australiens puis le nouveau Premier ministre Albanese protestèrent tandis que les manifestations et autres démarches parallèles s’intensifièrent jusqu’au résultat actuel.

Cela étant dit, il faut rappeler que la Suisse, et Genève en particulier, ont joué un rôle important tout au long de l’affaire. D’innombrables démarches et lettres, notamment pour réclamer la grâce présidentielle d’Obama et de Trump, furent entreprises. Le 4 novembre 2010, sortant de sa semi-clandestinité, Assange a donné sa première conférence de presse internationale au Club suisse de la presse. Un mois plus tard, le 6 décembre, Postfinance fermait le compte de “Assange Julian Paul” à Genève, compte qui recueillait les dons versés à Wikileaks, au prétexte que son détenteur ne résidait pas en Suisse. Par la suite, l’équipe de Wikileaks pilotée par Kristinn Hrafnsson, et celle de ses avocats, d’abord conduite par l’ancien juge espagnol Baltazar Garzon puis par sa femme Stella, donneront une dizaine de conférences de presse et d’interventions à l’adresse du Conseil des Droits de l’Homme, avec l’aide discrète de Haiyun-Ray Antileo de la Fondation Courage. J’ai moi-même eu le plaisir de le retrouver dans son exil équatorien à Londres en 2015 avec Darius Rochebin pour un entretien diffusé par la RTS et l’Hebdo. En 2021, un appel de Genève en faveur de sa libération a été lancé aux Bains des Pâquis.

Enfin, il faut mentionner les dénonciations courageuses de Nils Melzer, l’éminent juriste suisse qui était à l’époque rapporteur spécial des Nations-Unies sur la torture. Nils Melzer a raconté les dessous de l’affaire dans un livre édifiant (“L’Affaire Assange. Histoire d’une persécution politique”, Editions Critiques 2022), avant d’entrer au CICR comme responsable du droit international.

Il est juste qu’au moment où Assange a recouvré sa liberté, ces actions, positives et négatives, soient rappelées.

Guy Mettan, journaliste indépendant

Arrêt sur info 27 juin 2024