La brève confrontation explosive entre le groupe de médias russe «Russia Today Deutschland» (RT DE) et le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Mass (SPD) à la mi-mars a mis en évidence l’état alarmant de la liberté de la presse dans l’UE, notamment en Allemagne. Derrière cette controverse se cache l’introduction rampante d’une dictature de l’opinion.


par Robert Seidel

Source: Pointdevuesuisse.ch


Sélectionner et juger soi-même les informations

L’intention n’est pas de chasser le groupe médiatique russe d’Allemagne par une interdiction ouverte, mais par une isolation financière. Aucune banque ne devait ouvrir un compte pour RT après l’annulation de son compte à la Commerzbank.1

En plus de RT, de nombreux journalistes locaux, indépendants et spécialistes de l’investigation, tels que Bernd Reitschuster ou Ken Jebsen, qui publient leur travail sur Internet, voient leur vie rendue de plus en plus difficile. Quelle en est la raison? Les citoyens allemands ne sont-ils plus en mesure de sélectionner et de juger leurs propres informations? Le gouvernement a-t-il peur de certaines informations? Ces questions touchent le cœur de toute société libre.

Top down: la voie de la censure passe par l’OTAN…

La couverture de la guerre du Kosovo de 1999 qui a été faite par les journaux télévisés peut être décrite comme un péché grave dans l’histoire des médias allemands. Alors que la guerre, contraire au droit international, était de plus en plus critiquée en public et perdait le soutien populaire, le porte-parole officiel de la Bundeswehr a été remplacé par Jamie Shea, spécialiste des médias dépêché par l’OTAN. A partir de ce moment, les informations étaient non seulement sans valeur en ce qui concerne leur contenu, mais aussi hautement manipulatrices. Au début des années 2000, les rapports critiques étaient encore tolérés dans les médias publics. En 2001, par exemple, le Westdeutsche Rundfunk (WDR) a diffusé le reportage «Tout a commencé par un mensonge», détaillant comment des politiciens de premier plan ont systématiquement trompé la population allemande pour pouvoir participer à cette guerre.2

… et par Bruxelles

Par la suite, la liberté d’expression a été systématiquement réprimée au niveau de l’UE. Le 19 avril 2007, les ministres de la Justice des pays membres de l’UE ont convenu que le racisme, l’antisémitisme et la négation des génocides étaient des infractions pénales. Un terme tel que «racisme» peut être et est désormais élargi ou réinterprété en fonction de l’intention politique, puis utilisé comme arme politique. Ce qui pouvait encore sembler raisonnable à certains à l’époque s’avère aujourd’hui être un levier permettant de transformer des positions politiques en infractions pénales. A l’époque, des avertissements urgents avaient été lancés quant aux conséquences que nous vivons actuellement.3

Expérience à la Stasi souhaitée

Des organisations privées ou parrainées par l’Etat, comme la fondation Amadeu Antonio Stiftung4 – donc pas le pouvoir judiciaire – se chargent désormais de poursuivre les déclarations racistes ou antisémites réelles ou présumées en Allemagne. Le spectre a également été élargi pour inclure les dits «discours de haine». En entraînant à l’avenir des personnes et des organisations dans le flou de groupes considérés comme «radicaux» ou exprimant des idées «peu recommandables», cette fondation les criminalise. De cette manière, la fondation fonctionne comme une sorte d’«autorité de censure» primaire. Entre autres, Facebook est l’un de ses clients. Cette société américaine supprime ensuite les pages qui font l’objet de remontrances de la part de la fondation.

Fait assez piquant, la Fondation Amadeu est dirigée par une personne qui fut jadis une collaboratrice officieuse de la Stasi.5 Il semble donc que cette dame possède le savoir-faire nécessaire, mais en plus, elle bénéficie aujourd’hui de la protection politique appropriée.6

Autorité de censure de l’UE

Au motif que les puissances étrangères (lire: la Russie, la Chine) influencent et affectent les sociétés civiles par le biais des médias, d’autres directives ont été publiées au niveau de l’UE pour demander aux gouvernements d’interdire certaines informations et agences de presse ou certains portails médiatiques. Le journaliste et auteur Hannes Hofbauer décrivait déjà il y a deux ans les conséquences que nous observons à l’heure actuelle: «Quiconque lit le ‹Rapport sur la mise en œuvre du plan d’action contre la désinformation› présenté par la Commission européenne le 14 juin 2019 sera choqué de découvrir que la mise en place d’une autorité de censure à l’échelle de l’UE est déjà largement achevée. Bientôt, selon le message encore un peu caché, la diffusion d’informations que Bruxelles juge fausses et dangereuses sera punie de sanctions pouvant aller jusqu’au blocage des comptes et à l’interdiction de voyager.»7

Facebook fait taire les voix critiques

Afin de couvrir l’ensemble du Web, les opérateurs de plateformes Internet sont déjà contraints depuis 2018 d’exercer eux-mêmes la censure via la Loi sur l’application des réseaux (NetzDG= Netzwerkdurchsetzungsgesetz): «La loi oblige les réseaux sociaux à but lucratif comptant plus de deux millions d’utilisateurs à supprimer ou à bloquer l’accès aux ‹contenus manifestement illicites› dans les 24 heures suivant la réception de la plainte. Pour les ‹contenus illicites moins évidents›, le délai est d’une semaine. Si des plateformes telles que Facebook, YouTube, Instagram, Twitter et Snapchat ne se conforment pas à la réglementation, elles s’exposent à d’horribles amendes pouvant aller jusqu’à 50 millions d’euros.»8 De leur côté, Facebook, Google, etc. engagent désormais des sociétés privées qui peuvent prétendre être en mesure de faire la distinction entre les opinions «correctes» et «incorrectes» (lire: «illégales»).

Censeurs mandatés

L’une d’entre elles est l’organisation Correctiv. Voici comment cette organisation se présente: «La désinformation ciblée est utilisée pour diviser notre société, propager la haine ou faire des affaires. Les informations unilatérales ou fausses créent des visions du monde déformées. Correctiv.Faktencheck s’y oppose et dénonce quotidiennement la désinformation, les rumeurs et les demi-vérités.»9 D’autres auteurs, comme Norbert Häring, voient les choses différemment: «[…] ce que fait Correctiv est d’une nature complètement différente, sinistre. Les opérateurs des plateformes de médias sociaux, en particulier Facebook, subissent des pressions de la part des personnes au pouvoir pour supprimer les opinions critiques et les faits alternatifs. Correctiv est payé par Facebook pour apposer un tampon négatif sur les publications indésirables. Ce cachet négatif a pour effet de censurer un message de manière opaque, les opérateurs des grands médias sociaux veillant à ce qu’il soit moins diffusé. C’est une forme de censure assez efficace.»10

Accorder au défendeur le bénéfice du doute

Ces dernières années, on a pu observer avec quel arbitraire les «corrections» ont été apportées.11 Ce n’est que par la voie juridique laborieuse que les opérateurs de forums Internet, accusés d’avoir publié des messages «inappropriés», peuvent se défendre. C’est un renversement des principes de l’Etat de droit: maintenant c’est à l’accusé de prouver son innocence.12 Le fait que des institutions de George Soros ainsi que d’autres grandes fondations privées figurent parmi les bailleurs de fonds de Correctiv n’augmente pas la confiance dans cette «organisation».13

Pour certaines entreprises d’Internet désormais impliquées dans les médias ou dans la politique, il est en outre pratique de pouvoir éliminer soi-même les concurrents désagréables, comme on a pu l’observer, par exemple, avec la fermeture de la plateforme d’information Parler aux Etats-Unis. D’une minute à l’autre, 20 millions d’utilisateurs ont été arbitrairement, c’est-à-dire sans décision judiciaire, coupés par Google, Apple et Amazon.14

Autorégulation «volontaire»

En Allemagne, l’industrie des médias procède désormais à la censure directe. Les associations d’éditeurs ou de journalistes se laissent instrumentaliser pour aider et encourager la censure par le biais de «critères d’autorégulation volontaire» ou de «codes de la presse». Leurs directives, raisonnables en soi, ont été adaptées à l’esprit du temps, c’est-à-dire aux directives actuelles de l’Etat. Certains journalistes ou médias sont désormais menacés d’exclusion s’ils n’adhèrent pas à ces directives rigoureuses.

Il est évident que les petits concurrents indésirables peuvent également être harcelés de cette manière. Ainsi, la pression concurrentielle que les petites plateformes en ligne indépendantes (telles que KenFM, Reitschuster) exercent sur les grands médias établis est très probablement appelée à jouer un rôle à ne pas sous-estimer.15

La censure berlinoise

Le fait que les institutions médiatiques publiques allemandes (ARD, ZDF) ne puissent plus se montrer critiques n’est aujourd’hui plus guère un secret. Néanmoins, il convient de le mentionner ici. Jusqu’au début des années 2000, ils pouvaient se permettre d’apporter des contributions critiques, mais ils ont ensuite subi la pression croissante du «politiquement correct».16 Les postes de directeur et les finances étant attribués par le politique, cet état de fait est facile à expliquer. Cela devient problématique lorsque les «nouvelles» normes journalistiques de l’autorité médiatique publique sont déclarées valables pour tous. La liberté d’opinion est alors chamboulée, puisqu’elle limitée au «terrain de jeu» défini par l’Etat.17

Depuis peu, le danger existe même que les institutions médiatiques publiques se transforment en véritables acteurs psychosociaux contrôlés par l’Etat. Le journaliste Alexander Wendt («Publico») décrit les propositions de la directrice du MDR [Mitteldeutscher Rundfunk], Karola Wille, de lancer un «réseau pour le bien commun». Les institutions médiatiques publiques ne se contenteraient alors pas de sélectionner ou de sanctionner certaines opinions sur cette base, mais exerceraient en outre activement une influence psychologique de masse sur la société.18

Le financement direct par l’Etat de petits médias privés «indépendants» est également absurde s’ils ne disposent actuellement déjà pas de la garantie d’une indépendance réelle en matière de contenu.19

Nouveau Traité d’Etat sur les médias

La situation est similaire avec les autorités des médias dans les länder. En tant qu’institutions «non gouvernementales», elles ont toujours été occupées à délivrer des licences de diffusion et à veiller au respect de la protection des mineurs. Toutefois, en raison de leur proximité avec le gouvernement, elles sont également une extension de la politique gouvernementale.

La situation a sérieusement empiré suite au nouveau Traité d’Etat sur les médias daté du 7 novembre 2020. Peu après, en mars 2021, les autorités chargées des médias dans les länder ont exigé que 13 médias en ligne indépendants adhèrent aux «règles journalistiques».20 Cette demande écrite manquait singulièrement de références concrètes à des «infractions» individuelles. Le seul but était évidemment de mettre les portails publiquement sous pression et de les discréditer de manière générale. Ce faisant, les institutions médiatiques ont fait explicitement référence au nouveau Traité d’Etat sur les médias. Par l’intermédiaire de Google, de Facebook et de YouTube, ils ont désormais la possibilité d’interdire certains portails sur Internet. Le journaliste allemand Tilo Gräser décrit en détail ces processus actuels et met ainsi en évidence la nature problématique du nouveau traité d’Etat sur les médias.21

Fake News étatiques

Entre-temps, l’UE s’est mise à combattre les opinions inappropriées – c’est-à-dire dérangeantes – notamment avec l’aide des services secrets ou d’«associations proches des gouvernements», et à intervenir activement dans le secteur des médias.

En raison de la couverture critique de la crise ukrainienne par certains médias alternatifs,22 l’UE s’est sentie obligée d’intervenir activement dans la sphère médiatique. L’écrivain et juriste allemand Wolfgang Bittner écrit: «Le Service européen pour l’action extérieure n’hésite pas à diffuser des fausses nouvelles à grande échelle lorsqu’il s’agit de la Russie. En 2016, une unité spéciale appelée East StratCom Task Force (équipe de communication stratégique Est) a été créée pour faire face à la ‹propagande organisée à grande échelle› par les autorités russes dans les pays de l’UE. Les experts de la Commission européenne sont certains que l’objectif de Moscou est de déstabiliser l’Union européenne et de s’engager dans une ‹guerre hybride› à l’aide de désinformation et d’incertitude ciblées.»23

«Institute for Statecraft‘s Integrity»

Il n’est donc pas surprenant que les cyber-entités qui entourent les services de renseignement étatiques soient impliquées dans les efforts de censure des gouvernements. La journaliste Whitney Webb, dans le cadre d’une campagne de relations publiques sur les vaccinations, décrit les différentes agences de renseignement telles que l’«Institute for Statecraft’s Integrity» britannique ou les agences affiliées à la CIA qui ont récemment été déployées sur Internet.24

Pas de liberté sans liberté de la presse

L’une des marques et caractéristiques des sociétés occidentales libres et des Etats démocratiques en général est la liberté d’expression et, liée à celle-ci, la liberté de la presse. Elles demeurent un fondement existentiel de toute démocratie, car sans elles, aucun processus démocratique de la libre formation de l’opinion n’est possible. Ce sont précisément ces conditions préalables qui sont plus que menacées aujourd’hui. C’est un signal d’alarme lorsque des publications individuelles, comme le site Web indépendant Rubikon, prennent déjà la précaution de planifier leur future publication depuis un exil.25

Dans infosperber.ch, le journaliste suisse Rainer Stadler rappelle les fondements de tout Etat démocratique: «En ce sens, les Etats libéraux devraient utiliser la force de la tradition des Lumières et faire confiance aux consommateurs matures pour distinguer les informations crédibles des informations non fiables – indépendamment des plateformes sur lesquelles elles se trouvent.»26

Robert Seidel

«La presse doit avoir la liberté de tout dire,
afin que certaines personnes n’aient pas la liberté de tout faire.»
Alain Peyrefitte 1925–1999

1] RTDE: https://de.rt.com/inland/114540-umgang-mit-rt-in-deutschland-moskaubring-harte-gegenmaßnahmen-gegen-deutschen-medien-ins-spiel du 17.3.2021 et
Ulrich Heyden: https://www.nachdenkseiten.de/?p=71261 du 5.4.2021

2] https://www.youtube.com/watch?v=ZtkQYRlXMNU (téléchargement du 26.3.2021), première diffusion WDR le 8.2.2001

3]Par exemple, Hofbauer, Hannes. «Verordnete Wahrheit, bestrafte Gesinnung. Rechtssprechung als politisches Instrument». Pro Media Verlag, Vienne 2011.

4] Auto-représentation: https://www.amadeu-antonio-stiftung.de/ueber-uns du 22.3.2021

5] Vera Lengsfeld: https://vera-lengsfeld.de/2019/02/13/anetta-kahane-alias-im-victoria-die-perfekte-weichzeichnerin-in-eigener-sache du 13.2.2019

6] Hubertus Knabe: https://hubertus-knabe.de/der-fall-kahane du 4.7.2019

7] Hannes Hofbauer: https://www.nachdenkseiten.de/?p=52733

8]Johannes Stern: https://www.wsws.org/de/articles/2018/01/03/netz-j03.html du 3.1.2018

9] Auto-représentation de Correctiv: https://correctiv.org/faktencheck du 22.3.2021

10]Norbert Häring: https://norberthaering.de/medienversagen/correctiv-anti-journalisten du 30.5.2020

11] Roger Letsch: https://www.achgut.com/artikel/correctiv_die_faktenchecker_vom_dienst du 23.12.2019

12] Ken Jebsen: https://kenfm.de/kenfm-verlaesst-berlin du 27.10.2020

13] Wolfgang Effenberger: https://kenfm.de/correctiv-die-selbsternannten-wahrheitsrichter du 19.5.2020

14]Glenn Greenwald: https://www.rubikon.news/artikel/die-digitalen-supermachte?fbclid=IwAR1BYdq_ZqWxW_HL_DTJ4IBgC3AXTrR5eHmTlLhPeTXeLmziJFNhsZioDkM du 2.2.2021

15] Thilo Gräser: https://multipolar-magazin.de/artikel/neue-zensurbehorde du 22.2.2021

16] cf. Hermann, Eva. «Das Medienkartell. Wie wir täglich getäuscht werden». [Le cartel des médias. Comment nous sommes trompés quotidiennement]. Rottenburg 2012

17] Thilo Gräser: https://multipolar-magazin.de/artikel/neue-zensurbehorde du 22.2.2021

18] Alexander Wendt: https://www.publicomag.com/2021/03/nur-ein-vorschlag-nicht-wahr-aber-wer-will-ihn-ablehnen/ du 12.3.2021

19] Alexander Wendt: https://www.publicomag.com/2021/03/nur-ein-vorschlag-nicht-wahr-aber-wer-will-ihn-ablehnen du 12.3.2021

20] Thilo Gräser: https://multipolar-magazin.de/artikel/neue-zensurbehorde du 22.2.2021

21] ibid.

22] Ulrich Heyden: https://www.nachdenkseiten.de/?p=71261 du 5.4.2021

23] Cf. Bittner, Wolfgang. «Die Eroberung Europas durch die USA» [La conquête de l’Europe par les USA],
p. 168s., ainsi que dans le Göttinger Tageblatt du 24.2.2016, p. 2.

Cf. aussi Marcus Klöckner: https://www.heise.de/tp/features/Unabhaengige-Medien-und-Medienvertreter-im-Dienste-des-Strategischen-Kommunikationsteams-Ost-3376363.html du 30.10.2015

24] Withney Webb: https://www.rubikon.news/artikel/propagandakrieg-fur-big-pharma du 24.11.2020

25] Jens Wernicke: https://www.rubikon.news/artikel/die-zukunft-beginnt-jetzt-2 du 27.3.2021

26] Rainer Stadler: https://www.infosperber.ch/medien/stoerfaktor-staatsmedien du 28.3.2021

Source: https://www.pointdevue-suisse.ch/news-detailansicht-fr-gesellschaft/censorship-is-back.html

Imprimer