Les révélations d’un ex-analyste de la CIA font état de la publication de documents sur Ben Laden par la CIA et de la  collaboration manifeste de cette dernière avec le think tank d’extrême-droite Foundation for Defense of Democraties,

Par Ben Norton | 10 Novembre 2017 | AlterNet

Cette collaboration aurait eu pour objectif d’impliquer l’Iran dans les agissements du groupe salafiste Al-Qaïda.

Ned Price, ancien analyste et porte-parole de la CIA, a suggéré que cette démarche pourrait faire partie d’une campagne plus vaste, initiée par le nouveau directeur de la la CIA de l’Administration Trump, et destinée à jouer en faveur d’un changement de régime à Téhéran.

Dans la période qui a précédé l’invasion illégale de l’Irak par les Etats-Unis en 2003, la tentative d’établir des connexions entre l’Iran et l’organisation Al-Qaïda a représenté « un élément déterminant de la marche vers la guerre », a expliqué Price, laissant ainsi entendre que l’Administration Trump pouvait très bien utiliser ce même procédé avec l’Iran.

Depuis le début de son mandat, le Président Trump a fait de son opposition agressive envers l’Iran une pièce majeure de sa politique extérieure. A la Maison Blanche, il s’est entouré de faucons anti-iraniens et s’est engagé à dénoncer unilatéralement l’accord sur le nucléaire qui avait été conclu par les grandes puissances mondiales.

Ces dernières semaines l’Arabie Saoudite, l’incontournable intermédiaire des USA au Moyen-Orient, s’est employée à alimenter le climat d’hostilité envers l’Iran. La monarchie saoudienne a poussé le Premier Ministre libanais, Saad Hariri, à démissionner ; elle a été accusée de l’avoir pris en otage. Le royaume a effectivement déclaré la guerre au Liban, sous prétexte de neutraliser l’Iran et son allié, le Hezbollah.

Le Président Trump a fait l’éloge de cette intervention belliciste et de cette ingérence étrangère, tout en accusant Téhéran de faire exactement ce que Ryad est en train de faire. De concert avec l’Arabie Saoudite et Israël, le gouvernement américain travaille d’arrache-pied, selon les mots de Trump lui-même, à « contrecarrer l’action déstabilisante du régime iranien ».

Des liens supposés avec Al-Qaïda

Pour justifier ces agressions, l’Administration Trump a essayé de relier l’Iran à Al-Qaïda.

Le  1er novembre, le think tank néo-conservateur Foundation for Defense of Democracies a publié un article qui faisait état de prétendues relations  entre l’Iran et Al-Qaïda. A l’appui de ces allégations, la fondation a mentionné des documents qui seraient restés classés jusqu’à cette date et auraient été collectés lors du raid américain de mai 2011 contre la résidence fortifiée de Ben Laden à Abbottabad, au Pakistan.

Dans son message, la FDD ( Foundation for Defense of Democracies) indiquait : « La CIA a transmis par avance un exemplaire de nombreux documents au  (site web) Long War Journal de la FDD ».

Le dossier publié sur le Long War Journal du think tank d’extrême-droite insistait sur le fait que ces documents « révélaient comment l’Iran avait, à certains moments, facilité le travail d Al-Qaïda ». Il y était également indiqué que plusieurs dirigeants d’Al-Qaïda vivaient en Iran, où ils étaient censés avoir été emprisonnés à l’époque.

Thomas Joscelyn et Bill Rogio, rédacteurs au Long War Journal, se sont ensuite longuement entretenus avec l’animateur de radio John Bachelor, un conservateur, en mentionnant à plusieurs reprises cette collusion  supposée entre l’Iran et Al-Qaïda.

La FDD ferraille depuis des années en faveur d’une politique américaine agressive, y compris militaire, contre l’Iran. Elle est à Washington l’une des voix les plus influentes au sein de la constellation des think tanks néo-conservateurs.  Fondée à l’origine par le millionnaire Sheldon Adelson, un proche de Donald Trump et de Benjamin Netanyahu, elle s’est inscrite en première ligne de la campagne de dénonciation de l’accord sur le nucléaire iranien, que le Président américain s’est engagé, à « démanteler ».

Le fait que Ned Price, ex-analyste de la CIA, s’interroge sur ces fuites concernant l’Iran et Ben Laden, et fasse publiquement allusion à une collaboration de la CIA avec la FDD, en dit long sur l’inquiétude dans laquelle est plongée une partie de l’Etat-major politique américain, face aux intentions belliqueuses de Trump à l’égard de l’Iran.

Price a été adjoint spécial de l’ex-Président Barack Obama et porte-parole du Conseil National de Sécurité du gouvernement de ce dernier. Il a aussi été pendant un temps le représentant de l’ancien Directeur de la CIA, John Brennan. Critique virulent du président Trump, en février, Price a démissionné en signe de protestation, au terme de dix années de service pour la CIA. Dans un long fil sur Twitter il a expliqué pourquoi, selon lui, la CIA publiait ces informations. « Je suis partisan de la transparence, écrit-il, mais dans ce cas, il s’agit plus de machiavélisme que de transparence ».

Price a fait observer que c’était le Bureau du Directeur du Renseignement National (DNI), le service le plus élevé dans la hiérarchie de la Communauté du Renseignement, qui avait fait état en janvier de sa publication des documents définitifs d’Abbottabad. Le Bureau était, selon ses mots, en train « d’évaluer l’importance de documents se rapportant à  Ben Laden ».

Les fonctionnaires du Renseignement avaient conclu à l’époque que « tous les documents d’intérêt public sur Ben Laden avaient été publiés », a ajouté Price. « Mais chose curieuse lorsque  Pompeo, le Directeur de la CIA, est arrivé au Bureau, on m’a dit qu’il avait donné l’ordre d’éplucher de nouveau ces dossiers. »

Price a précisé que Mike Pompeo est très proche du Président Trump et qu’il est à la fois le grand Manitou de l’administration et le faucon le plus influent parmi les ennemis de l’Iran.

Dans un op-ed (opposé de la page éditoriale) publié sur Fox News en  2016, Pompeo, alors député, avait violemment dénoncé l’accord sur le nucléaire et exhorté « le Congrès à changer de cap dans sa politique iranienne, en vue d’y provoquer un changement de régime ».

Toujours selon Price, la publication de nouveaux documents associés au dossier Ben Laden est clairement une manoeuvre délibérée de la CIA, dans la mesure où ils sont stockés sur le serveur de l’Agence et non sur celui du DNI (Directeur du Renseignement National).

Pourquoi Pompeo met-il le paquet sur cette affaire ? « Il semble convaincu que ces documents classés permettraient d’établir une collusion entre Al-Qaïda et l’Iran » explique Price.

Au cours d’un interview pour Fox News en septembre dernier, Pompeo a confirmé ses intentions en annonçant que la publication de ces documents était imminente. « L’Iran pactise depuis toujours avec le diable et couvre Al-Qaïda sur bien des points », a déclaré le Directeur de la CIA.

Un rappel de la guerre contre l’Irak

Selon Ned Price, il faut s’inquiéter de « ces manoeuvres de Mike Pompeo, qui suggèrent un retour aux fondamentaux de l’Administration Bush : le changement de régime justifié par l’épouvantail de la menace terroriste ».

Ce qui, pour lui, implique que la CIA de Trump peut très bien exagérer les relations entre l’Iran et Al-Qaïda pour justifier une intervention militaire américaine, à l’instar de Dick Cheney, le Vice-Président de l’époque, qui avait tenté d’établir une filiation entre Saddam Hussein et Al-Qaïda.

L’argumentaire de l’Administration Bush reposait en grande partie sur l’allégation selon laquelle le pirate de l’air Mohamed Atta aurait rencontré un haut fonctionnaire du service secret iranien à Prague avant les attaques du 11 septembre 2001.

« Cette allégation a été la clé de la marche vers la guerre » a rappelé Price.

Des mois après le début du conflit, le Washington Post nous informait qu’après examen, le FBI, la CIA et les gouvernements étrangers à l’origine de cette accusation laissaient tomber cette piste, alors que cette prétendue rencontre de Prague était l’unique pièce à conviction permettant de rattacher l’Irak aux attaques du 11 septembre, dont l’Administration aurait pu se prévaloir.

« L’histoire ne se répète pas mais certaines rengaines ont la peau dure », écrit Price, qui termine par cette mise en garde : « Ne laissons pas Pompeo reprendre cette rengaine à son compte ».

Alternet a demandé à la CIA de commenter cette information. A l’heure où nous publions, nous n’avons pas reçu de réponse.

Trita Parsi, analyste et président du Conseil National irano-américain, a livré à Alternet le point de vue suivant à propos du climat politique sous Trump : « L’intention de faire monter les tensions est  réelle ; on prépare le terrain pour vendre au public américain les mérites d’une guerre contre l’Iran, ou, au minimum, d’une stratégie bien plus agressive à son égard ».

Parsi a poursuivi : « Comme la question du nucléaire a été résolue et ne peut être utilisée comme casus belli tant que les Iraniens respectent l’accord, on cherche un autre prétexte pour faire évoluer la situation vers une confrontation ». Parsi est l’auteur de Losing an Enemy: Obama, Iran and the Triumph of Diplomacy, un compte rendu exhaustif d’initié des négociations qui ont mené à la signature de l’accord avec l’Iran.

« En ce sens, la révélation d’un prétendu soutien iranien à Al-Qaïda fait l’affaire », a-t-il ajouté. « Du point de vue américain, envisager une véritable offensive contre Al-Qaïda et l’Etat Islamique, reviendrait à entraver l’appui financier, idéologique et logistique que l’Arabie Saoudite apporte aux réseaux du terrorisme. Trump choisit de caresser les Saoudiens dans le sens du poil et se concentre sur l’Iran – vieil ennemi d’Al-Qaïda. »

Les relations entre Pompeo, directeur de la CIA, et le groupe de réflexion néo-conservateur  FDD

Ces relations vont au-delà de la simple transmission d’informations classées par l’agence. Et les liens personnels que M. Pompeo entretient avec le think tank sont plus étroits.

Le directeur de la CIA a fait une allocution au Sommet sur la Sécurité Nationale de la FDD (FDD’s National Security Summit) le 19 octobre. Il y a accordé une interview de plus d’une heure à Juan Zarate, ancien haut fonctionnaire de l’Administration Bush, qui est maintenant président et conseiller principal du Service des Sanctions et de la fraude financière de la FDD.

L’Iran a été le thème majeur de la discussion. Les mots « Iran », « iranien » ou « iraniens » ont été prononcés 43 fois au cours de l’interview.

Zarate, de la FDD, y a rappelé avec conviction que Pompeo « faisait un travail remarquable à la CIA » et n’a pas caché ses liens étroits avec le directeur de l’Agence, en révélant qu’il avait en fait travaillé sur la prise de  fonction de Pompeo.

Sous Georges W. Bush, Zarate a été député, conseiller en matière de sécurité nationale de lutte contre le terrorisme, et assistant du Président. Avant cela, il avait été secrétaire adjoint au Trésor, en charge des questions du financement du terrorisme et de la criminalité financière. Dans sa  biographie de la Maison Blanche, il est indiqué qu’il a « supervisé l’effort global du gouvernement pour traquer les biens de Saddam Hussein, effort fructueux qui a permis de récupérer, aux Etats-Unis et partout dans le monde, des biens irakiens d’une valeur supérieure à 3 milliards de dollars. »

Au début de cette même interview, Zarate s’est répandu en louanges sur  Pompeo. ‘Il n’y a rien de secret : je ne suis pas un journaliste impartial. Je suis fan de ce directeur. J’ai travaillé sur sa prise de fonction. Franchement, j’adore cet homme. Je crois au concept wébérien qui consiste à faire connaître vos tendances avant d’entamer les questions ».

Zarate a posé d’emblée le but essentiel de l’interview : sa première question a porté sur l’Iran. Pompeo a répondu en lançant une immédiate mise en garde contre « la menace que la République islamique d’Iran représente pour les Etats-Unis ».

« Le président en est venu à considérer la menace représentée par l’Iran, comme la plus centrale dans la crise à laquelle nous sommes confrontés en  de nombreux points du Moyen-Orient », a déclaré le Directeur de la CIA. « Et nous, au  Renseignement, sommes d’accord avec lui. »

Pour Trump, l’accord sur le nucléaire iranien n’était pas « acceptable », a expliqué Pompeo. « Alors il nous a demandé d’aller évaluer comment nous pourrions faire, plus globalement, pour contrer les Forces Al-Qods, le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique et le régime iranien lui-même. »

« Comment faire pour les contrer ? » a demandé Zarate. Pompeo a invoqué le recours « à tous les outils dont dispose le pouvoir américain », « la coopération avec les Emirats et les Israéliens, et les mesures de rétorsion contre l »économie iranienne.’

Les affirmations de Pompeo sur les liens entre l’Iran et al-Qaïda

Au cours de l’interview, Zarate en est vite venu à la question des liens entre l’Iran et Al-Qaïda.

« J’ai pensé que c’était intéressant, en partie parce que nous savions depuis toujours qu’il y avait des connexions entre eux », a-t-il dit. Ce penseur de la Fondation a même essayé d’établir des liens entre l’Iran et les attaques du 9 septembre.

Et  Pompeo de renchérir, toujours sans le moindre élément de preuve : « Pour moi, c’est un secret de Polichinelle, et non une information classée, il y a entre eux des relations, des connexions. Cela fait des lustres que les Iraniens bossent  avec Al-Qaïda. »

Évoquant par avance la publication du document qui a eu lieu deux semaines plus tard, Pompeo a ajouté : »A la CIA, nous nous apprêtons à publier, d’ici quelques jours, une série de documents se rapportant aux raids d’Abbottabad, qui risquent d’intéresser ceux qui cherchent à approfondir la question. »

Pompeo a poursuivi ses ridicules insinuations, en évoquant la possibilité d’une « coalition contre les Etats-Unis » qui se serait constituée entre l’Iran, l’Etat Islamique et Al-Qaïda, dans la province d’Idlib en Syrie, tenue par les rebelles extrémistes. En réalité, ce sont l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie, pays alliés des Etats-Unis, qui ont soutenu tous ces groupes terroristes en Syrie. L’Iran, de son côté, s’est joint aux forces du gouvernement syrien pour éradiquer  ces milices.

En Syrie, a observé Pompeo, le but du Président Trump est « non seulement de se confronter à l’Iran, mais aussi au régime syrien. »Le directeur de la CIA a oublié de mentionner le rôle majeur que le gouvernement du dirigeant syrien Bashar al-Assad a joué dans la lutte contre l’EI et Al-Qaïda, et ce, encore très récemment, en libérant la ville de Deir Ezzor assiégée depuis trois ans par l’Etat Islamique.

La réalité qui se fait jour en Syrie met en pièces les théories complotistes des néo-conservateurs accusant les gouvernement syrien et iranien d’être complices de groupes salafistes terroristes qu’en réalité ils combattaient. Mais cette réalité ne les a pas arrêtés, au contraire, dans  leurs provocations bellicistes contre l’Iran et ses alliés.

Herbert Raymond Mcmaster au sommet de la FDD

Pompeo n’a  pas été l’unique officiel de l’Administration Trump à diaboliser l’Iran au sommet sur la Sécurité Nationale de la FDD.  H.R. McMaster, conseiller à la Sécurité Nationale, s’est également assis un long moment pour s’entretenir avec le dirigeant de la FDD Mark Dubowitz.

Au cours de cette interview, McMaster s’est encore plus focalisé sur l’Iran que Pompeo. Les mots « Iran », « iranien » et  « iraniens » ont en tout été prononcés 94 fois.

Comme Pompeo, McMaster a immédiatement abordé « la stratégie globale de l’Administration Trump pour envisager les problèmes liés à la question iranienne ». « Notre stratégie intègre tous les éléments de notre pouvoir national ; elle vise à déstabiliser l’influence  iranienne et à limiter son pouvoir d’agression. »

McMaster condamne l’Iran pour son « soutien au régime assassin d’Assad en Syrie »

A l’instar du directeur de la CIA, le conseiller à la Sécurité Nationale de la Maison Blanche a fait l’éloge du think tank néo-conservateur et de son dirigeant, qui s’est intimement impliqué dans la campagne en faveur de sanctions contre l’Iran ; « J’aime Mark Dubowitz, et j’aime la FDD. »

« J’admire également beaucoup Juan  [Zarate] », a déclaré McMaster, qui a précisé que cet ex-fonctionnaire de l’Administration Bush avait été pour lui « un ami, un mentor et un  modèle, tout au long de sa vie professionnelle. »

Mc Master a ensuite confié : « Je tiens à remercier la FDD pour le travail qu’elle a accompli toutes ces années sur tant de questions cruciales, et notamment son travail de la première heure sur la menace représentée par l’idéologie islamiste radicale ».

Le conseiller à la Sécurité Nationale a clairement évoqué le travail d’information que la FDD accomplissait pour l’Administration Trump. « Nous avons puisé dans l’expertise et l’analyse de la FDD et d’autres groupes de réflexion ou d’institutions universitaires pour élaborer nos stratégies intégrées des derniers mois. »

McMaster a même sollicité l’aide de ce groupe de réflexion connu pour ses opinions très conservatrices. « Nous avons besoin de votre aide à tous. L’expertise d’organisations comme la FDD sur les menaces auxquelles nous sommes confrontés est indispensable. Nous avons besoin aussi des médias, de la  presse, des journalistes d’investigation qui enquêtent dans des pays comme l’Iran et la Corée du Nord et nous décrivent comment  ces régimes totalitaires contournent les sanctions, enfreignent les normes internationales, brutalisent leurs peuples et traitent leurs voisins. »

Et il a ajouté : « C’est grâce aux éclairages que vous et d’autres apportez sur ces menaces, que l’Amérique peut agir en toute confiance. »

Par Ben Norton | 10 Novembre 2017

Le reporter Ben Norton travaille pour le site AlterNet

Article original: Alternet.org

Traduit par Sylvie Jolivet / Arrêt sur info

Photo Crédit: Abraham Magnawa / Shutterstock

Source: https://arretsurinfo.ch/la-cia-se-sert-du-dossier-ben-laden-et-dun-think-tank-neo-conservateur-pour-accroitre-les-tensions-avec-liran/

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