Mali. Crédit photo : Afrique média

Par Marc Jean

Publié le 22 juillet 2021 sur Arretsurinfo.ch

L’annonce de la fin de l’opération Takuba a été actée officiellement vendredi 1er juillet 2022. Cette information est passée totalement inaperçue dans les médias. On comprend cette discrétion ; la fin de Takuba signe un échec pour la France et pour le Président Macron qui s’était investi personnellement dans cette opération ; Thibaut Jouan n’hésitant pas à évoquer le  » naufrage de Macron au Sahel ».(1)

Genèse de Takuba

Le Président Macron avait souhaité qu’une coalition d’Etats européens s’associe à la France pour combattre la menace terroriste au Sahel. Le 27 mars 2020, les ministres de la Défense de 13 pays – Allemagne, Danemark, Belgique, Estonie, France, Mali, Niger, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni, Suède et République tchèque – avaient adopté une décision politique selon laquelle « Ils s’engagent  à redoubler d’efforts pour venir à bout de la   » résilience des groupes terroristes » » dans le noble but de « renforcer la sécurité permettant de créer les conditions nécessaires au développement du Mali, à l’amélioration de la gouvernance et au respect de l’Etat de droit, qui sont à leur tour nécessaires pour parvenir à une paix durable. » La force Takuba, ou Task Force Takuba, devait être composée de 500 membres des forces spéciales européennes, dont une centaine de Français. « Elle jouera un rôle clé dans l’autonomisation des forces armées locales » assuraient les ministres. Ces belles déclarations se fracasseront rapidement au mur des réalités africaines ! Le sabre s’est vite émoussé, car le terme Takuba signifie  »sabre » en langue Tamachek, la langue des peuples Touareg. La ministre des Armées de l’époque n’assurait-elle pas que « ce sera le sabre qui armera les forces maliennes sur le chemin de l’autonomie et de la résilience. »

Le Président Macron voulait européaniser la lutte contre le terrorisme au Sahel et avait plaidé pour l’implication de l’Europe lors du sommet du G5(2) à Nouakchott en juin 2020.L’opération se présentait sous les meilleurs auspices. D’ailleurs, le haut représentant de l’Europe, Josep Borrel n’affirmait-il pas qu’il faut « un partenariat solide avec le Sahel », qui, assurait-il, est « en haut de l’agenda européen »? Lors d’un voyage au Mali, au Tchad et en Mauritanie, en avril 2021, il plaidait encore pour une action « continue » des Européens dans cette zone, « dont la stabilité, la sécurité et le développement sons des priorités pour l’Union. »

Mais il fallut bientôt déchanter ; l’Allemagne refusant de répondre à cette demande, suivie par l’Espagne et le Royaume-Uni. Finalement, seuls six des pays européens sur les dix ayant adopté la décision du 27 mars 2020, s’engagèrent à envoyer leurs forces spéciales au Sahel… Bien entendu, vu de Paris « Takuba fut un succès stratégique et tactique », puisque, selon l’Etat major des armées, annonçant la fin de Takuba « l‘opération Barkhane et la Task Force Takuba témoignent de ce dont les Européens sont capables d’accomplir ensemble (sic), dans des environnements sécuritaires complexes ».

Dégradation des relations entre la France et le Mali

Il est certain que la dégradation des relations entre Paris et Bamako a été un élément essentiel dans la décision de mettre fin à Takuba. Le Président Macron est responsable de cette détérioration, par son arrogance envers le Mali et ses dirigeants. En règle générale, Macron a considéré les responsables africains avec hauteur, les humiliant devant leur opinion publique.

Faut-il dès lors s’étonner de l’hostilité grandissante des populations envers la France. Faut-il rappeler que le Président Macron avait convoqué les présidents des pays du G5 (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad) comme un suzerain convoque ses vassaux pour leur faire prêter allégeance, lors du sommet de Pau en janvier 2020 !

Les Maliens ont fort peu apprécié les deux poids, deux mesures, pratiqués par la France. Condamnation immédiate par le Président Macron, du coup d’état militaire au Mali [le 24 mai 2021, le Mali a subi un coup d’Etat, le deuxième en l’espace de neuf mois, mené par les mêmes militaires, dirigés par le colonel Assimi Goïta, que le précédent, celui du 18 août 2020]  ; le même Macron s’empresse d’adouber le fils du Maréchal Président Itno Deby, Mahamat Idriss,(37) qui, après le  décès de son père,[nous y reviendrons en fin d’article] par un coup de force, au mépris des règles constitutionnelles , dissout  l’Assemblée et met en place un organe militaire (le Conseil militaire de Transition, CMT) dont il assure la direction. Pendant ce temps, le Tchad sombre dans la pauvreté et dans une corruption généralisée, décourageant tout investisseur potentiel.

Les bavures commises par l’armée française et leur incapacité à neutraliser les groupes armés ont amplifié une défiance transformée en hostilité de la population malienne.

Rappelons que des militaires français de Barkhane avaient ouvert le feu sur des manifestants désarmés, dans la ville de Téra, au Niger, provoquant la mort de trois civils. Rappelons aussi qu’un rapport de l’ONU avait conclu que l’armée française était responsable d’un bombardement ayant tué 19 civils participant à un mariage à Bounti au Mali. Le 3 janvier 2021, l’aviation française a bombardé un regroupement d’hommes près du village de Bounti, dans le centre du Mali.(3) Des « terroristes » selon Paris. Des civils qui participaient à une cérémonie de mariage selon plusieurs sources, dont l’ONU.  Le général François Lecointre, chef d’état-major à l’époque, n’avait pas hésité à qualifier ce rapport de « manipulation » et « d’attaque contre l’opération Barkhane »

Si l’armée française avait été efficace, ces bavures, sans doute inévitables, auraient peut-être été acceptées. Malheureusement, les militaires français se sont enlisés dans une guerre ingagnable, au cours de laquelle 58 militaires ont trouvé la mort(4). La force Barkhane s’est révélé incapable de lever les blocus djihadistes imposées à plusieurs localités, comme Farabougou, au centre du Mali, pendant plus de cinq mois (de novembre 2020 à mars 2021), ainsi qu’à d’autres localités comme Dinangourou, Kouakouro,Togoré Coume, Togue-Mourari, Mondoro, etc.

Les habitants de ces villages n’ont pu compter, ni sur Barkhane, ni sur l’armée malienne, qui se sont simplement contentés de leur larguer des vivres. Aujourd’hui, un accord conclu entre Ismaël Wagué, ministre malien de la Réconciliation nationale avec les djihadistes s’est révélé la seule solution pour permettre aux habitants de ces localités de bénéficier d’une paix relative et de pouvoir retourner cultiver leurs champs. Or, le Président Macron refusait tout dialogue, et menaçait le Mali en disant au président malien de l’époque ; « L’islamisme radical au Mali, avec nos soldats sur place ? Jamais de la vie ! Il y a aujourd’hui cette tentation au Mali ; Mais si cela va dans ce sens, je me retirerai. »

Par idéologie, par refus de prendre en compte les réalités ethniques séculaires, le Président Macron ordonnait aux militaires de Barkhane de neutraliser un chef touareg Iyad ag Ghali, au moment même où les autorités de Bamako, sous parrainage algérien, négociaient avec lui une paix régionale !

Ajoutons les déclarations incendiaires du Ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, sur les relations entretenues par la junte malienne avec la société Wagner, parlant de « junte illégitime » prenant « des mesures irresponsables » pendant que Wagner « spolie le Mali ».

Toutes ces déclarations, reflets d’une autre époque, ont exaspéré les autorités maliennes et provoqué un divorce irrémédiable. D’ailleurs, le même constat peut être fait pour le Burkina Faso et le Centre-Afrique.

Une fake news tchadienne

En conclusion, nous voulons revenir sur les circonstances réelles du décès du Président-Maréchal Itno Deby. Avec une belle unanimité, l’ensemble des médias ont annoncé  »la mort sur le front » de Deby. Jamais aucune investigation n’a été menée sur les circonstances de cette mort héroïque. Il est bien rare, dans l’histoire militaire, qu’un Président-Maréchal tombe au front ! En réalité, il s’agissait d’une fake news dans laquelle tous les médias, même le Monde diplomatique, pourtant réputé pour le sérieux de ses informations, sont tombés. Aucun média, ni journaliste, n’a jamais cherché à élucider cette mort étrange. Il est vrai que, pour la biographie du Président-Maréchal Deby, une  »mort sur le front » était plus glorieuse que sa fin pitoyable. En effet, Deby est décédé des suites de blessures reçues lors d’une altercation qui avait dégénérée avec des officiers de son armée. « Lundi soir,[19 avril 2021] une rencontre entre Déby et les chefs des FACT aurait eu lieu à Mao, au nord de la capitale. Cette réunion aurait dégénéré en bataille rangée provoquant la mort de Déby et de quatre de ses généraux. » selon les explications de Philippe Chapleau (5).

Le Président Deby aurait abattu, à son quartier général, de sang-froid, un militaire tchadien de haut rang, de l’ethnie Zaghawa, son cousin par ailleurs. Un neveu de la victime aurait immédiatement riposté, en ouvrant le feu et en blessant mortellement Deby. Une fusillade générale aurait éclaté, faisant de nombreuses victimes. Un officier de liaison français aurait aussitôt prévenu Paris, et ordre fut donné de diffuser l’information officielle, reprise en boucle, de  »la mort sur le front » du Président Deby. Les obsèques nationales du président défunt ont eu lieu le 23 avril 2021 à N’Djaména. Le président français, Emmanuel Macron, a été le seul chef d’État occidental à se rendre aux funérailles.

Marc Jean

(1) Le naufrage de Macron au Sahel par Thibaut Jouan publié le 5 février 2022 Le naufrage de Macron au Sahel (lvsl.fr)

(2) Créé en 2014, le « G5 Sahel » est un cadre de coopération entre cinq pays, le Tchad, le Niger, le Burkina Faso, le Mali et la Mauritanie, à la fois sur la sécurité et le développement.

(3) Bounti. Bavure française, complicité américaine

(4) Pertes militaires françaises au Mali et au Sahel

(5) Tchad : la mort du maréchal Déby, « au front » selon l’armée qui prend le pouvoir


Source: https://arretsurinfo.ch/la-fin-de-takuba-un-echec-pour-la-france/

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