Ci-dessus : Soljenitsyne avec Heinrich Böll à Langenbroich, Allemagne de l’Ouest, 1974.


Discours aux Ukrainiens et aux Biélorusses
12 août, 2o14

Le quotidien Rossiïskaïa gazeta a récemment publié une sélection de textes, de lettres et d’interviews d’Alexandre Soljenitsyne sur les relations russo-ukrainiennes. Nous sommes persuadés que le lecteur trouvera de l’intérêt à lire ces écrits du classique qui semblent aujourd’hui prophétiques.

Extrait d’une lettre à la Conférence sur les relations russo-ukrainiennes de Toronto à l’Institut des études ukrainiennes de l’Université Harvard, avril 1981, publié dans le journal Rousskaïa mysl le 18.06.1981 (En Russie, le texte a été pour la première fois publié par la revue Zvezda, 1993, 12).

Messieurs !

Je vous remercie cordialement de votre invitation à la conférence. Malheureusement, l’intensité de mon travail m’interdit depuis de nombreuses années de sortir et de participer aux initiatives publiques.

Cependant votre invitation me fournit le prétexte et le droit d’exposer certaines de mes réflexions par écrit.

Je suis tout à fait d’accord pour classer le problème russo-ukrainien parmi les questions contemporaines primordiales et, en tout état de cause, elle revêt une importance capitale pour nos peuples. Mais je trouve néfastes les passions chauffées à blanc qui bouillonnent à son propos.

… Cet excès de passion ne renferme-t-il pas le mal de l’émigré, une perte des repères ? Si votre conférence ouvre un dialogue de fond sur les relations russo-ukrainiennes, il ne faut pas perdre de vue, même pour un instant, qu’il s’agit de relations entre des peuples et non pas entre des émigrés.

… Je me suis exprimé à maintes reprises et je peux répéter que personne ne peut retenir autrui par la force, nulle partie concernée par une dispute ne doit recourir à la violence contre une autre partie, contre la sienne, contre le peuple dans son ensemble, ou contre toute petite minorité qui en fait partie, car toute minorité renferme sa propre minorité… Dans tous les cas l’opinion locale doit être comprise et réalisée. C’est pourquoi toutes les questions doivent être résolues uniquement par la population locale et non pas dans les débats lointains entre émigrés pendant lesquels les sensations sont déformées.

Cette intolérance furieuse dans la discussion sur la question russo-ukrainienne (nuisible pour les deux nations et utile seulement pour leurs ennemis) me fait particulièrement mal parce que je suis moi-même d’origine russo-ukrainienne, que j’ai grandi dans une ambiance imprégnée par ces deux cultures et que je n’ai jamais constaté et que je ne discerne toujours aucun antagonisme entre elles. J’ai eu maintes occasions d’écrire et de parler en public de l’Ukraine et de son peuple, de la tragédie de la famine ukrainienne, j’ai beaucoup de vieux amis en Ukraine, j’ai toujours été au courant des souffrances russes et des souffrances ukrainiennes subies sous le communisme. Dans mon cœur il n’y a pas de place pour le conflit russo-ukrainien et si, que Dieu nous garde, les choses en arrivent aux dernières extrémités, je peux dire que jamais, en aucune circonstance je n’irai moi-même ni ne laisserai mes fils participer à un affrontement russo-ukrainien, quelque zélées que fussent les têtes folles qui nous y pousseraient.

Alexandre Soljenitsyne

Source: Discours aux Ukrainiens et aux Biélorusses