L’auto-immolation d’Aaron Bushnell est en fin de compte un acte sacré, qui dissocie radicalement le bien du mal et nous appelle à résister.

Aaron Bushnell, lorsqu’il a posé son téléphone portable sur le sol pour lancer un livestream et s’est immolé par le feu devant l’ambassade d’Israël à Washington, entraînant sa mort, a opposé la violence divine au mal radical. En tant que membre actif de l’armée de l’air américaine, il faisait partie du vaste dispositif qui soutient le génocide en cours à Gaza, et sa culpabilité morale n’était pas moindre que celle des soldats, technocrates, ingénieurs, scientifiques et bureaucrates allemands qui ont entretenu l’appareil de l’holocauste nazi. C’est un rôle qu’il ne pouvait plus accepter. Il est mort pour nos péchés.

“Je ne serai plus complice d’un génocide”, a-t-il déclaré calmement dans sa vidéo alors qu’il se dirigeait vers la porte de l’ambassade. “Je suis sur le point de m’engager dans un acte de protestation extrême. Mais comparé à ce que les gens ont vécu en Palestine aux mains de leurs colonisateurs, ça n’a rien d’extrême. C’est ce que nos classes dirigeantes ont décidé de considérer comme normal”.

Les jeunes hommes et femmes s’engagent dans l’armée pour de nombreuses raisons, mais affamer, bombarder et tuer des femmes et des enfants n’en fait généralement pas partie. Dans un monde juste, la flotte américaine ne devrait-elle pas rompre le blocus israélien de Gaza pour fournir de quoi manger, un abri et des médicaments ? Les avions de guerre américains ne devraient-ils pas imposer une zone d’exclusion aérienne au-dessus de Gaza pour mettre fin aux bombardements à saturation ? Ne faudrait-il pas lancer un ultimatum à Israël pour qu’il retire ses forces de Gaza ? Les livraisons d’armes, les milliards d’aide militaire et les renseignements fournis à Israël ne devraient-ils pas être interrompus ? Ceux qui commettent un génocide et ceux qui le soutiennent ne devraient-ils pas être tenus pour responsables ?

Ces questions simples sont celles que la mort de Bushnell nous oblige à affronter. “Beaucoup d’entre nous s’interrogent”, a-t-il posté peu avant son suicide, “Que ferais-je si j’étais encore en vie à l’époque de l’esclavage ? Ou du temps de Jim Crow* dans le Sud ? Ou de l’apartheid ? Que ferais-je si mon pays commettait un génocide ?”. La réponse est : vous êtes en train de le faire. En ce moment même”.

Les forces de la coalition sont intervenues dans le nord de l’Irak en 1991 pour protéger les Kurdes après la première guerre du Golfe. Les souffrances des Kurdes ont été considérables, mais elles sont éclipsées par le génocide de Gaza. Une zone d’exclusion aérienne a été imposée à l’armée de l’air irakienne. L’armée irakienne a été chassée des régions kurdes du nord. L’aide humanitaire a sauvé les Kurdes de la famine, des maladies infectieuses et de la mort par le froid.

Mais c’était une autre époque, une autre guerre. Le génocide est diabolique lorsqu’il est perpétré par nos ennemis. Il est protégé et soutenu lorsqu’il est perpétré par nos alliés.

Walter Benjamin – dont les amis Fritz Heinle et Rika Seligson se sont suicidés en 1914 pour protester contre le militarisme allemand et la Première Guerre mondiale – examine, dans son essai intitulé “Pour une critique de la violence”, les actes de violence commis par des individus qui s’opposent au mal radical. Tout acte qui défie le mal radical enfreint la loi au nom de la justice. Il affirme la souveraineté et la dignité de l’individu. Il condamne la violence coercitive de l’État. Il implique la volonté de mourir. Benjamin a qualifié ces actes de résistance extrême de “violence divine”. – “Pour les désespérés seulement nous fut donné l’espoir”, écrit Benjamin.

L’auto-immolation de Bushnell – que la plupart des réseaux sociaux et des organes de presse ont lourdement censurée – est au cœur du débat. Elle est destinée à être vue. Bushnell a mis fin à ses jours de la même manière que des milliers de Palestiniens, y compris des enfants, ont été sacrifiés. Nous pourrions le regarder brûler jusqu’à ce que mort s’ensuive. Voilà à quoi cela ressemble. Voilà ce qui arrive aux Palestiniens à cause de nous.

L’image de l’auto-immolation de Bushnell, comme celle du moine bouddhiste Thích Quảng Đức au Viêt Nam en 1963 ou de Mohamed Bouazizi, un jeune vendeur de fruits en Tunisie, en 2010, est un message politique très fort. Il tire le spectateur de sa torpeur. Il l’oblige à remettre en question les idées reçues. Il le supplie d’agir. C’est du théâtre politique, ou peut-être un rituel religieux, dans sa forme la plus intense. Le moine bouddhiste Thích Nhất Hạnh a dit de l’auto-immolation : “Exprimer sa volonté en brûlant son corps, ce n’est donc pas commettre un acte de destruction mais un acte de construction, c’est-à-dire souffrir et mourir pour le bien de son peuple”.

Si Bushnell était prêt à mourir en criant à plusieurs reprises “Free Palestine !” pendant qu’il brûlait, c’est que quelque chose ne va pas du tout.

Ces sacrifices individuels deviennent souvent des vecteurs de mobilisation pour l’opposition de masse. Ils peuvent déclencher des bouleversements révolutionnaires, comme ce fut le cas en Tunisie, en Libye, en Égypte, au Yémen, au Bahreïn et en Syrie. Bouazizi, qui était furieux que les autorités locales aient confisqué ses balances et ses produits, n’avait pas l’intention de déclencher une révolution. Mais les injustices mineures et humiliantes qu’il a subies sous le régime corrompu de Ben Ali ont trouvé écho auprès d’un peuple abusé. Si lui pouvait mourir, eux pouvaient descendre dans la rue.

Ces actes sont des naissances sacrificielles. Ils annoncent quelque chose de nouveau. Ils représentent le rejet total, sous sa forme la plus dramatique, des conventions et des systèmes de pouvoir en place. Ils sont conçus pour être horribles. Ils sont destinées à choquer. S’immoler par le feu est l’une des façons les plus redoutées de mourir.

L’auto-immolation vient du latin immolāre, qui signifie saupoudrer de fleur de sel lorsqu’on sacrifie une victime condamnée. Les auto-immolations, comme celle de Bushnell, relient le sacré et le profane par le biais de la mort rituelle.

Mais pour en arriver à cet extrême, il faut ce que le théologien Reinhold Niebuhr appelle “une sublime folie de l’âme”. Il note que “rien sauf une telle folie ne permet de lutter contre le pouvoir malin et la malveillance spirituelle des hautes sphères”.

Cette folie est dangereuse, mais elle est indispensable pour combattre le mal radical, car sans elle, “la vérité est obscurcie”.

Le libéralisme, prévient Niebuhr, “manque de l’esprit enthousiaste, pour ne pas dire fanatique, indispensable pour arracher le monde à ses ornières. Son approche trop intellectuelle et dépourvue d’émotions ne lui permet pas d’être le moteur de l’histoire”.

Cette protestation extrême, cette “folie sublime”, a été une arme puissante entre les mains des opprimés à travers l’histoire.

Les quelque 160 auto-immolations recensées au Tibet depuis 2009 pour protester contre l’occupation chinoise sont perçues comme des rites religieux, des actes affirmant l’indépendance des victimes vis-à-vis du contrôle de l’État. L’auto-immolation nous appelle à une autre manière d’être. Ces victimes sacrificielles deviennent des martyrs.

Les communautés de résistance, même laïques, sont liées par les sacrifices des martyrs. Seuls les égarés trahissent leur mémoire. Le martyr, par son esprit d’abnégation, fragilise et rompt les attaches et le pouvoir coercitif de l’État. Le martyr représente le rejet total du statu quo. C’est la raison pour laquelle chaque État cherche à discréditer le martyr ou à en faire un non-être. Les États connaissent et redoutent le pouvoir du martyr, y compris dans la mort.

En 1965, Daniel Ellsberg a vu un militant anti-guerre de 22 ans, Norman Morrison, s’asperger de kérosène et s’immoler par le feu – les flammes s’élevaient à 3 mètres de haut – devant le bureau du Secrétaire à la Défense Robert McNamara au Pentagone, pour protester contre la guerre du Viêt Nam. Ellsberg a cité cette auto-immolation, ainsi que les manifestations nationales contre la guerre, comme l’un des facteurs l’ayant incité à publier les Pentagon Papers.

Le prêtre catholique radical Daniel Berrigan, après s’être rendu au Nord-Vietnam avec une délégation pacifiste pendant la guerre, s’est rendu dans la chambre d’hôpital de Ronald Brazee. Brazee était un lycéen qui s’était aspergé de kérosène et immolé devant la cathédrale de l’Immaculée Conception, dans le centre de Syracuse, dans l’État de New York, pour protester contre la guerre. “Il était toujours en vie un mois plus tard”, écrit Berrigan. “J’ai pu entrer en contact avec lui. J’ai senti l’odeur de la chair brûlée et j’ai de nouveau perçu ce que j’avais vu au Nord-Vietnam. Le garçon était en train de mourir dans d’atroces souffrances, son corps semblable à un grand morceau de viande jeté sur un gril. Il est mort peu après. J’ai senti mes sens envahis par de nouvelles expériences. J’avais compris le pouvoir de la mort dans le monde moderne. Je savais que je devais parler et agir contre la mort, car celle de ce garçon était multipliée par mille au pays des enfants brûlés. Je suis donc allé à Catonsville parce que j’étais allé à Hanoï”.

À Catonsville, dans le Maryland, Berrigan et huit autres militants, connus sous le nom des “Neuf de Catonsville”, se sont introduits dans un bureau de recrutement le 17 mai 1968. Ils ont emporté 378 dossiers et les ont brûlés au napalm sur le parking. Berrigan a été condamné à trois ans de prison fédérale.

J’étais à Prague en 1989 pour la Révolution de Velours. J’ai assisté à la commémoration de l’auto-immolation d’un étudiant de 20 ans, Jan Palach. En 1969, Palach était monté sur les marches du théâtre national de la place Venceslas, s’était aspergé d’essence et s’était immolé. Il est mort de ses blessures trois jours plus tard. Il a laissé derrière lui un mot disant que cet acte était l’unique et ultime manière de protester contre l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie, cinq mois plus tôt. Son cortège funèbre a été dispersé par la police. Alors que de nombreuses veillées aux chandelles étaient organisées sur sa tombe au cimetière d’Olsany, les autorités communistes, déterminées à effacer sa mémoire, ont déterré son corps, l’ont incinéré, et remis les cendres à sa mère.

Au cours de l’hiver 1989, des affiches représentant le visage de Palach couvraient les murs de Prague. Sa mort, deux décennies plus tôt, a été célébrée comme l’acte suprême de résistance contre les Soviétiques et le régime pro-soviétique mis en place après le renversement d’Alexander Dubček. Des milliers de personnes ont défilé jusqu’à la place des soldats de l’Armée rouge et l’ont rebaptisée place Jan Palach. Il a gagné.

Un jour, si l’État-entreprise et l’État d’apartheid d’Israël sont démantelés, la rue où Bushnell s’est immolé portera son nom. Comme pour Palach, on rendra hommage à son courage moral. Les Palestiniens, trahis par la quasi totalité du monde, le considèrent d’ores et déjà comme un héros. Grâce à lui, on ne pourra plus tous nous diaboliser.

La violence divine terrifie les classes dirigeantes corrompues et déconsidérées. Elle expose leur dépravation. Elle montre que nous ne sommes pas tous paralysés par la peur. C’est un appel à la lutte contre le mal radical. C’est ce que Bushnell a voulu. Son sacrifice s’adresse au meilleur de nous-mêmes.

Chris Hedges

Article original en anglais publié le 29 février 2024 sur le blog de l’auteur sous le titre Aaron Bushnell’s Divine Violence