Jack London – Wikimedia Commons


Traduction par Paul WenzGeorges Dupuy .
 (pp. 3-18).
◄  Préface


L’Amour de la vie

Tandis qu’ils descendaient la berge en boitant douloureusement, il arriva que l’homme qui marchait le premier chancela parmi le chaos de rochers. Tous deux étaient fatigués et faibles ; leurs visages contractés avaient cette expression de patience que donnent les privations longtemps endurées. Ils étaient lourdement chargés de couvertures roulées et retenues par des courroies à leurs épaules : d’autres courroies leur passaient sur le front et aidaient à soutenir le fardeau. Chacun des deux hommes portait un rifle et marchait courbé, les épaules en avant la tête penchée, les yeux à terre.

— Je voudrais bien avoir deux des cartouches qui sont enfouies dans notre cache, dit le second homme.

Sa voix était sans expression aucune… L’autre ne répondit pas.

Ils traversaient maintenant — celui qui avait parlé suivant l’autre sur les talons — le courant qui écumait, laiteux, parmi les rochers. Ils n’avaient pas enlevé leurs chaussures, quoique l’eau fût glaciale à ce point que leurs chevilles leur faisaient mal et que leurs pieds s’engourdissaient. À certains endroits, l’eau coulait contre leurs genoux et tous deux chancelaient en cherchant où mettre le pied.

Celui qui était derrière glissa sur une pierre lisse, tomba presque, mais reprit son aplomb d’un violent effort ; au même instant, il cria de douleur. Il se sentit faible et la tête lui tourna ; tout en titubant, il étendit sa main libre comme s’il cherchait un support dans le vide. Une fois raffermi, il avança, mais de nouveau glissa et manqua de tomber. Alors il se tint immobile et regarda l’autre qui pas une fois n’avait tourné la tête.

Pendant une minute entière, il resta sans bouger comme s’il se consultait, puis il cria :

— Bill ! je me suis démis la cheville !

Bill, sans se retourner, continua à chanceler au travers du courant laiteux. L’homme arrêté le vit s’en aller, et, quoique sou visage fût aussi dénué d’expression qu’auparavant, ses yeux étaient comme les yeux d’une biche blessée.

Bill monta en boitant la berge opposée, et poursuivit son chemin droit devant lui… sans se retourner. L’autre, qui était encore au milieu du courant, le regardait. Ses lèvres tremblèrent un peu, sa langue sortit pour les mouiller et le poil rude et brun qui les couvrait remua visiblement :

— Bill ! cria-t-il.

C’était le cri implorant d’un être en détresse, mais Bill ne tourna pas la tête ; l’autre le regardait s’éloigner, clopinant lui-même et titubant, montant d’un pas indécis la pente douce qui allait rejoindre la ligne délicate que la petite colline traçait à l’horizon. Ses yeux suivirent Bill jusqu’à ce qu’il eût atteint la crête et eût disparu. Alors il détourna son regard et lentement contempla le cercle du monde dans lequel il restait seul, maintenant que son compagnon était parti.

Près de l’horizon, le feu du soleil couvait obscur et presque masqué par les brouillards et les vapeurs informes qui donnaient une impression de masse dense.

L’homme tira sa montre tandis qu’il mettait tout son poids sur une jambe. Il était quatre heures et, comme on était aux derniers jours de juillet ou auxpremiers d’août, et qu’il ignorait la date précise à un jour près, il calcula que le soleil devait marquer approximativement le nord-ouest.

Il regarda vers le sud ; il savait que quelque part, au delà de ces hauteurs mornes, il y avait le lac du Grand-Ours et que, dans cette direction, le cercle arctique coupait son chemin inaccessible au travers des déserts canadiens. Le courant, dans lequel il était, alimentait la rivière Coppermine, qui à son tour coulait vers le nord et se jetait dans le golfe du Couronnement. Jamais il n’y était allé, mais un jour il avait vu cela sur une carte de la Compagnie de la baie d’Hudson.

Son regard compléta le cercle autour de lui. Ce n’était pas un spectacle à donner du cœur : partout, la ligne douce de l’horizon, les collines toutes basses ; il n’y avait ni arbres, ni buissons, ni herbes, rien qu’une désolation terrible et énorme qui promptement mit de la frayeur dans ses yeux.

« Bill ! » murmura-t-il une fois, puis une fois encore : « Bill ! »

Toujours debout dans l’eau laiteuse, il se fit petit comme si l’immensité l’oppressait avec une force écrasante, le broyait brutalement de son calme terrifiant.

Il commença à trembler comme dans un accès de fièvre, à ce point que sa carabine tomba de sa main en l’éclaboussant. Cela le ramena à lui-même : il lutta contre sa peur, se ressaisit, et, tâtonnant dans l’eau, il retrouva son arme. Il mit son fardeau davantage sur l’épaule gauche, afin d’alléger d’une partie du poids la cheville démise. Puis il s’avança prudemment vers la berge, tout en grimaçant de douleur.

Il ne s’arrêta pas. Avec un désespoir qui était de la folie, sans prendre garde à la douleur, il se hâta de monter la pente de la colline derrière laquelle son camarade avait disparu. Mais, arrivé à la crête, il vit une vallée peu profonde et sans vie. De nouveau, il combattit sa frayeur, la surmonta, et, clopin-clopant, descendit la pente.

Le fond de la vallée était saturé d’eau que la mousse épaisse retenait à la surface comme une éponge. L’eau giclait de dessous ses semelles à chaque pas, et, chaque fois qu’il levait un pied, le mouvement se terminait par un bruit de succion comme si la mousse ne lâchait prise que malgré elle. Il fit son chemin pas à pas et suivit les traces de l’autre homme le long et au travers des petits bancs de rochers qui sortaient comme autant d’îles de cette mer de mousse.

Quoique seul, il n’était pas égaré. Il savait que, plus loin, il arriverait là où les pins et les sapins morts, très petits et rabougris, bordaient la rive d’un petit lac ; c’était le titchin-nichilic dans la langue du pays, « la contrée des petits bâtons ». Et dans ce lac coulait une petite rivière qui n’était pas laiteuse. On y trouvait des roseaux — cela il se le rappelait bien — mais pas de bois. Il la suivrait jusqu’à ce que son premier filet sortît de la colline. Il franchirait cette colline jusqu’à la source d’une autre rivière qui s’en allait vers l’ouest et qu’il longerait jusqu’à ce qu’elle se jetât dans la rivière Dease. Là, il trouverait une cache sous un canot renversé et couvert d’un amas de pierres. Dans cette cache il y aurait des munitions pour sa carabine vide, des hameçons et des lignes, un petit filet, tout le nécessaire pour tuer et trapper la nourriture. Il trouverait aussi de la farine — pas beaucoup — un morceau de lard et des haricots.

Bill l’attendrait là-bas et ils descendraient à la pagaie la Dease, vers le sud, jusqu’au lac du Grand-Ours. Ils traverseraient le lac et gagneraient le Mackensie ; et, toujours vers le sud, ils continueraient, tandis que l’hiver les poursuivrait en vain, que la glace se formerait dans le creux des rives et que les jours deviendraient froids et cassants. Et ils iraient jusqu’à un poste de la baie d’Hudson où on peut se chauffer, où le bois pousse grand et généreux, et où il y a des vivres à foison.

Telles étaient les pensées de l’homme, alors qu’il poussait de l’avant. En luttant de toutes les forces de son corps, il luttait aussi de toutes celles de son esprit, tâchant de se convaincre que Bill ne l’avait pas abandonné, que Bill sûrement l’attendrait à la cache. Sans cette conviction il eût renoncé à lutter, et il se serait couché pour mourir… Pendant que la boule obscurcie du soleil descendait doucement dans le nord-ouest, il refit par la pensée, et cela maintes fois, chaque pouce de leur fuite devant l’hiver qui arrivait. Et il repassait dans son esprit tous les vivres de la cache et les vivres du poste de la Compagnie de la baie d’Hudson.

Il n’avait pas mangé depuis deux jours ; depuis plus longtemps encore il n’avait pas mangé à sa faim. Souvent il se baissait et ramassait les baies pâles de muskeg, les mettait dans sa bouche, les mâchait et les avalait. Une baie de muskeg est un grain enfermé dans un peu d’eau ; l’eau fond à la bouche et le grain mâché est sûr et amer. L’homme savait qu’il n’y avait pas de substance nourrissante dans les baies, mais il les mâchait patiemment avec un espoir qui était plus fort que la science et qui défiait l’expérience.

À neuf heures, il heurta son orteil aux bords d’un rocher, chancela et tomba, de pure fatigue et de faiblesse. Il resta couché sur le côté, sans mouvement ; puis il se dégagea des courroies de son fardeau, et maladroitement se mit sur son séant. Il ne faisait pas encore noir et, à la lueur du crépuscule finissant, il se traîna parmi les rocs pour trouver des lambeaux de mousse sèche. Après en avoir ramassé un tas, il en fit un feu, un feu qui couvait sans force, et mit à bouillir de l’eau dans un pot de fer-blanc.

Il défit son sac et son premier soin fut de compter ses allumettes : il y en avait soixante-sept ; il les compta trois fois pour être sûr ; il les divisa en plusieurs lots, les enveloppant dans du papier huilé, mettant un paquet dans sa blague à tabac vide, un autre dans la coiffe de son chapeau déformé, un troisième sous sa chemise, contre sa poitrine. Quand il eût fini, une panique le prit : il défit les trois paquets et les compta de nouveau ; il y en avait encore soixante-sept.

Il sécha ses chaussures mouillées près du feu. Les mocassins tombaient en lambeaux flasques ; les chaussettes, faites de morceaux de couverture de laine, étaient trouées par endroits ; ses pieds à vif saignaient. Sa cheville avait des battements : il l’examina : elle s’était enflée de la grosseur de son genou. Il déchira une longue bande de l’une de ses deux couvertures et l’enroula serrée autour de la cheville. Il déchira d’autres bandes dont il entoura ses pieds en guise de chaussettes et de mocassins. Puis il but le pot d’eau chaude fumante, remonta sa montre et se coula sous ses couvertures.

Il dormit comme un mort. L’obscurité courte du milieu de la nuit vint et disparut ; le soleil se leva au nord-est… du moins le jour parut dans cette direction, car le soleil était caché par des nuages gris.

À six heures, il s’éveilla, couché sur le dos. Il regarda droit vers le ciel gris et sut qu’il avait faim. Comme il se tournait sur son coude, il fut surpris d’entendre un ronflement sonore et vit un caribou mâle qui le regardait avec une curiosité alerte. L’animal n’était pas éloigné de cinquante pieds ; instantanément la pensée de l’homme vit un filet de caribou chantant et grillant sur le feu. Machinalement, il tendit la main vers le fusil vide, visa et pressa la détente. Le caribou renâcla et s’enfuit, ses sabots résonnant et claquant parmi les rochers tandis qu’il détalait.

L’homme jura et jeta le fusil loin de lui : il gémit tout haut en essayant de se mettre sur ses pieds. C’était une tâche difficile et lente : ses jointures étaient comme des choses rouillées, travaillaient mal dans leurs alvéoles et avec beaucoup de frottement ; chaque flexion, chaque raidissement ne pouvaient s’accomplir que grâce à un effort de volonté. Une fois sur ses pieds, il lui fallut encore une ou deux minutes pour réussir à se tenir droit.

Il se traîna vers un petit monticule et regarda devant lui. Il n’y avait ni arbres, ni buissons, rien qu’une mer grise de mousse à peine variée par des rochers gris, de petits lacs et des ruisseaux gris. Le ciel aussi était gris : il n’y avait ni soleil ni trace de soleil. L’homme n’avait pas idée où était le nord, et il avait oublié la direction qu’il avait prise la nuit précédente pour arriver à cet endroit. Mais il n’était pas perdu, il le savait : il arriverait bientôt au « pays des petits bâtons ». Il avait le sentiment que c’était quelque part vers la gauche, pas loin, — qui sait, juste de l’autre côté de la première colline basse.

Il revint sur ses pas afin de mettre son bagage en ordre pour la route. Il s’assura de l’existence des trois différents paquets d’allumettes, sans refairetoutefois le compte de leur contenu. Mais il hésita, incertain, au sujet d’un sac trapu de cuir d’élan, — pas gros, car il pouvait le cacher sous ses deux mains, mais qui pesait quinze livres, autant que le reste du bagage. Ce sac le tourmentait. Finalement il le posa de côté et se mit à rouler son paquetage. Il arrêta ses yeux sur le sac de cuir, il le ramassa à la hâte, regardant tout autour de lui d’un air défiant comme si la désolation allait le lui voler. Quand il se mit sur ses pieds pour commencer la marche chancelante de la journée, le sac faisait partie du bagage qu’il avait sur le dos.

Il alla vers la gauche, s’arrêtant de temps à autre pour manger des baies de muskeg. Sa cheville était ankylosée, il boitait plus bas ; mais cette douleur n’était rien, comparée à celle de son estomac. Les tiraillements de la faim étaient aigus et le torturaient sans relâche, à ce point qu’il ne pouvait pas fixer son esprit sur la route à suivre pour gagner le « pays des petits bâtons ». Les baies ne diminuèrent pas ces tiraillements, et il eut à souffrir de leurs morsures qui rendaient douloureux sa langue et son palais.

Il arriva dans une vallée où les ptarmigans de rocher se levaient des rebords de rocs et des muskegs avec un bruissement d’ailes et en criant : « ker, ker, ker » Il leur lança des pierres, mais ne put les atteindre ; il posa son bagage et les poursuivit comme un chat poursuit un moineau. Les rochers aigus coupèrent ses pantalons jusqu’aux genoux, laissant des traces de sang. Mais cette douleur était noyée dans celle de la faim. Il se roula dans la mousse mouillée, trempant ses vêtements et se gelant le corps ; mais il ne s’en aperçut pas, tant sa fièvre de faim était grande. Et chaque fois les ptarmigans se levaient, voletaient devant lui, jusqu’à ce que leur « ker, ker, ker » devînt pour lui une moquerie. Il les maudit et tout haut leur rejeta leur propre cri.

Une fois, il rampa sur un oiseau qui devait être endormi ; il ne l’aperçut que quand celui-ci se leva de son coin de rocher et lui frappa la figure. Aussi surpris que le ptarmigan lui-même, il tenta de le saisir, et seules trois plumes de sa queue lui restèrent dans les mains. Taudis qu’il le regardait voler, il l’injuria, comme si l’oiseau l’avait offensé. Puis il revint sur ses pas et épaula son bagage.

À mesure que le jour avançait, l’homme arriva dans des vallées où le gibier était plus abondant. Une bande de caribous, forte d’une vingtaine d’animaux, passa à portée de carabine : un supplice de Tantale. Il sentit un désir fou de les poursuivre, certain de pouvoir les atteindre. Un renard noir vint de son côté, portant un ptarmigan dans la gueule. L’homme cria. C’était un cri terrible, mais le renard, bondissant de frayeur, ne lâcha pas sa proie.

Tard dans l’après-midi, il suivit un ruisseau, laiteux de calcaire, qui courait au travers de minces bouquets épars de joncs. Saisissant ces joncs fermement près de la racine, il tira ce qui ressemblait à une pousse d’oignon pas plus grande qu’un clou à ardoises.

C’était tendre et ses dents l’entamaient avec un broiement qui promettait quelque chose. Mais les fibres résistantes n’étaient que des filaments filandreux saturés d’eau et, comme les baies, sans substance aucune. Il rejeta son bagage et alla parmi les joncs sur les genoux et sur les mains, broyant et mâchonnant comme une créature bovine.

Il se sentait harassé et souvent demandait à se reposer, à se coucher et à dormir ; mais il était continuellement poussé, non pas tant par le désir de gagner le « pays des petits bâtons » que par la faim. Il chercha, dans les petites mares, des grenouilles et fouilla la terre avec ses ongles pour y trouver des vers, quoiqu’il sût que ni grenouilles ni vers n’existaient si loin vers le nord.

Il regarda en vain dans chaque mare jusqu’à ce que, vers le crépuscule, il découvrît dans l’une d’elles un poisson solitaire, pas plus gros qu’un véron. Il plongea son bras jusqu’à l’épaule, mais le manqua. Il le chercha des deux mains et remua la boue laiteuse du fond. Emporté par son ardeur, il tomba dans la mare et se trempa jusqu’à la ceinture. Puis, l’eau devint trop boueuse pour lui permettre de voir le poisson, et il lui fallut attendre qu’elle se fût éclaircie.

Il renouvela la poursuite jusqu’à ce que l’eau redevint trouble. Puis il se décida à changer de tactique : il déboucla son seau de fer-blanc et commença à vider la mare. Tout d’abord, il travailla avec tant d’ardeur qu’il s’éclaboussait et rejetait l’eau si près qu’elle recoulait dans la mare. Puis il y apporta plus de soin, essayant de rester calme, quoique son cœur battît contre sa poitrine et que ses mains fussent tremblantes. Au bout d’une demi-heure, la mare était presque à sec : il n’y restait plus une tasse d’eau, et il n’y avait pas de poisson.

Il découvrit, parmi les pierres, une crevasse cachée par laquelle celui-ci s’était échappé dans une mare voisine plus grande et qu’il n’aurait pas vidée en un jour et une nuit… S’il avait su, il aurait pu boucher la fente avec une pierre dès le commencement et aurait attrapé le poisson.

En pensant ainsi il s’affaissa sur la terre humide. Il pleura doucement d’abord, ensuite tout haut, clamant sa plainte à la désolation impitoyable qui l’entourait, et, longtemps, de gros sanglots secs le secouèrent.

Il alluma un feu et se chauffa en buvant des quarts d’eau chaude, puis il installa sou camp sur un rebord de rocher comme il l’avait fait la nuit précédente. La dernière chose qu’il fit fut de voir si ses allumettes étaient sèches et de remonter sa montre. Les couvertures étaient humides et moites. Sa cheville avait dos élancements douloureux ; mais tout ce qu’il savait, c’était qu’il avait faim ; et, durant son sommeil agité, il rêva de fêtes, de banquets et de mets présentés de toutes les façons imaginables.

Il se réveilla transi et se sentant mal. Il n’y avait pas de soleil. Le gris du ciel et de la terre était devenu plus foncé et plus profond. Un vent âpre soufflait et les premières bouffées de neige blanchissaient le sommet des collines. Autour de lui, l’air s’était épaissi et avait blanchi tandis qu’il faisait encore bouillir de l’eau. C’était de la neige mouillée, à moitié pluie, dont les flocons étaient larges et fondants. D’abord, ils fondirent dès qu’ils furent en contact avec la terre : mais il en tomba tant que le sol en fut couvert ; son feu s’éteignit et sa provision de mousse sèche fut gâtée.

Ce fut pour lui le signal de remettre le bagage sur son dos et de partir, il ne savait pas où.

Il ne songeait pas au « pays des petits bâtons », ni à Bill, ni à la cache sous le canot retourné, près de la rivière Dease. Il était subjugué par le mot manger. Il était fou de faim. Peu lui importait la direction qu’il prenait pourvu qu’il suivît le fond des petites vallées. Il alla au travers de la neige pour arriver aux baies de muskeg, et c’est à tâtons qu’il atteignit les roseaux et les tira par les racines. Mais tout cela était sans goût et ne le satisfit point. Il trouva une herbe aigre et mangea tout ce qu’il put en trouver, ce qui était peu, car la plante rampante était facilement dissimulée sous quelques pouces de neige.

Ce soir-là, il n’eut ni feu, ni eau chaude et se coula sous la couverture pour dormir d’un sommeil agité par la faim.

La neige se changea en pluie froide ; il se réveilla maintes fois, la sentant tomber sur sa figure. Le jour vint, un jour gris et sans soleil. La pluie avait cessé, l’acuité de sa faim avait disparu. Sa sensibilité, en ce qui concernait le désir de manger, s’était émoussée. Il sentait dans ses entrailles une souffrance sourde et lourde, mais cela ne le tourmentait plus autant. Il était devenu plus raisonnable et, une fois encore, le « pays des petits bâtons » l’intéressait, ainsi que la cache près de la rivière Dease.

Il déchira le reste d’une de ses couvertures, en fit des bandes qu’il enroula autour de ses pieds sanglants. Il resserra le bandage de sa cheville blessée et se prépara pour une journée de marche. Lorsqu’il refit son bagage, il hésita longtemps en regardant le sac trapu de peau d’élan, mais à la fin il le prit avec lui.

La neige avait fondu sous la pluie, et les crêtes des collines seules montraient une blancheur. Le soleil parut. L’homme parvint à s’orienter ; il savait maintenant qu’il s’était égaré. Peut-être dans son vagabondage des jours précédents avait-il appuyé trop sur la gauche ; il alla donc vers la droite afin de corriger la déviation possible.

Les tiraillements de la faim n’étaient plus si aigus, mais il constata qu’il était faible. Il lui fallait s’arrêter souvent pour reprendre haleine ; alors il s’attaquait aux baies de muskeg et aux massifs de roseaux.

Sa langue lui parut sèche, enflée et comme couverte de poils ; elle était amère dans sa bouche. Sou cœur lui donna de grandes inquiétudes : après quelques minutes de marche, il commençait à battre à grands coups, sans pitié, puis à bondir et à partir dans une série de battements douloureux qui l’étouffaient.

Au milieu de la journée, il trouva deux petits poissons dans une grande mare. Il était impossible de la vider ; mais, plus calme maintenant, il réussit à les attraper avec son seau de fer-blanc. Ils n’étaient pas plus longs que son petit doigt, mais il n’avait pas très faim ; il lui semblait que son estomac s’était endormi. Il mangea le poisson cru, en le mâchant avec grand soin, car manger était un acte de pure raison : quoique n’en ayant pas le désir, il savait qu’il lui fallait manger pour vivre.

Le soir, il attrapa encore trois poissons, en mangea deux et garda le troisième pour le déjeuner du matin. Le soleil ayant séché des lambeaux de mousse, il put allumer du feu et se réchauffer avec de l’eau. Il n’avait pas fait plus de dix milles ce jour-là : le jour suivant, marchant quand son cœur le lui permettait, il n’en fit pas plus de cinq. Mais son estomac engourdi ne lui donna pas la moindre inquiétude.

Une autre nuit passa. Au matin, étant plus capable de raisonner, il dénoua le lien de cuir qui fermait le sac trapu en peau d’élan. De l’ouverture coula un filet jaune de poudre d’or et de pépites. Il partagea l’or à peu près en deux moitiés, cacha l’une sous un rocher, enfermée dans un morceau de couverture, et remit l’autre dans le sac. Il garda son fusil, car il y avait des cartouches dans la cache, près de la rivière Dease.

Ce fut une journée de brouillard et, ce jour-là, la faim se réveilla de nouveau en lui. Il était très faible et souffrait de vertiges qui parfois l’aveuglaient. Il n’était pas rare maintenant qu’il chancelât et fît des chutes, et une fois il tomba en plein sur un nid de ptarmigans. Quatre jeunes venaient d’y éclore la veille : des fragments de vie qui palpitaient, de quoi ne faire qu’une bouchée. Il les mangea gloutonnement, les mettant vivants dans sa bouche et les broyant entre ses dents comme des coquilles d’œufs. La mère vola autour de lui en criant ; il se servit de son fusil comme d’une massue pour l’assommer, mais elle se maintint hors de portée. Il lui jeta des pierres et par hasard lui cassa une aile ; alors elle s’enfuit, voletant, courant, traînant son aile cassée, l’homme à sa poursuite.

Les petits n’avaient fait qu’aiguiser son appétit. Il sautillait clopin-clopant à cause de sa cheville, lançait des pierres et parfois jetait des cris rauques. Parfois il allait silencieux, se relevait, renfrogné et patient, quand il était tombé, ou se frottait les yeux, quand le vertige menaçait de le prendre.

La poursuite le mena dans un terrain marécageux, au fond de la vallée, et il aperçut des empreintes dans la mousse molle. Ce n’était pas les siennes, il voyait cela ; ce devait être celles de Bill. Mais il ne pouvait pas s’arrêter, car l’oiseau fuyait toujours : il l’attraperait d’abord puis reviendrait pour reconnaître les empreintes.

Il fatigua la bête, mais il se fatigua aussi lui-même. Elle était couchée, haletant sur le côté ; lui aussi, couché, haletait à une douzaine de pieds de distance, incapable de ramper vers elle. Et, tandis qu’il reprenait des forces, elle en avait repris aussi, et elle voleta hors de portée au moment où sa main rapace allait l’atteindre. La chasse recommença ; la nuit survint et la fugitive s’échappa. Il trébucha de faiblesse et tomba la tête en avant, se coupant la joue, son bagage toujours sur le dos.

Pendant longtemps, il ne bougea plus ; puis il roula sur le côté, remonta sa montre et resta couché là jusqu’au matin.

Un autre jour de brouillard… Il ne put retrouver les traces de Bill. Qu’importait ? Il avait trop faim ! Pourtant il se demandait si Bill lui aussi s’était perdu.

La fatigue causée par sa charge devenait trop harassante : il partagea de nouveau l’or ; cette fois, il versa simplement la moitié sur le sol. L’après-midi, il jeta le reste. Il ne lui restait alors qu’une demi-couverture, le seau de fer-blanc et son rifle.

Une hallucination commença à le saisir : il était persuadé qu’il lui restait une cartouche oubliée dans le magasin du rifle. Quoiqu’il sût que le magasin était vide, l’hallucination persistait. Pendant des heures il la combattit, puis ouvrit son arme et se convainquit qu’elle était vide. Le désappointement fut aussi amer que s’il avait réellement espéré y trouver une cartouche.

Il poursuivait sa marche depuis une demi-heure, lorsque l’hallucination se représenta. Il lutta de nouveau ; il lui fallut ouvrir une fois encore le rifle rien que pour se convaincre. Par moments, son esprit errait au loin ; il continuait à marcher, en pur automate, tandis que des illusions étranges et des lubies lui dévoraient le cerveau comme des vers. Mais ces excursions hors de la réalité étaient de courte durée, car les morsures de la faim l’y rappelaient sans cesse.

Il fut tiré d’une de ces rêveries par un spectacle qui le fit s’évanouir. Il tourna sur lui-même et chancela comme un homme ivre qui se retient de tomber. Devant lui, il y avait un cheval. Un cheval ! Il ne pouvait en croire ses yeux, car ils étaient voilés d’un épais brouillard troué de points de lumière brillants. Il les frotta furieusement pour rendre sa vision plus claire et vit non un cheval, mais un grand ours brun. L’animal l’étudiait avec une curiosité belliqueuse.

L’homme avait presque épaulé sa carabine avant de revenir à la réalité ; il l’abaissa et tira son couteau de chasse de la gaine ornée de perles qui était à sa hanche. Devant lui, il y avait de la viande… la vie ! Il glissa son pouce le long du fil de la lame : elle était bien aiguisée. Mais son cœur recommença ses battements, ses palpitations et ses bonds fous ; un cercle de fer semblait lui presser le front : le vertige lui montait au cerveau.

Son courage désespéré fut chassé par un grand remous de peur : faible comme il était, que ferait-il si l’animal l’attaquait ? Il se redressa de toute sa hauteur, serrant son couteau, les yeux cloués sur l’ours. Celui-ci, gauchement, fit deux pas en avant, se mit sur ses pattes de derrière et essaya un grognement. Si l’homme s’enfuyait, il le poursuivrait ; mais l’homme ne s’enfuit pas ; il était maintenant animé du courage de la frayeur ; lui aussi grognait, sauvagement, terriblement, donnant une voix à la peur qui est sœur de la vie et qui repose enroulée autour des racines les plus profondes de l’existence.

L’ours s’éloigna de côté, grognant des menaces, étonné de cette créature mystérieuse qui apparaissait, debout et sans peur. Mais l’homme ne bougea pas ; il se tint comme une statue jusqu’à ce que le danger fût passé ; alors il se mit à trembler et tomba sur la mousse humide.

Il se remit, et se remit en marche, en proie maintenant à une autre frayeur. Ce n’était pas l’effroi de mourir passivement du manque de nourriture, mais bien la peur d’être anéanti violemment, avant que la faim eût détruit le dernier souffle qui en lui soutenait le désir de vivre. Il y avait les loups : leurs hurlements traversaient la désolation et semblaient tisser l’air même en un voile menaçant, si tangible que l’homme se surprit, les bras en l’air, le repoussant loin de lui comme les parois d’une tente abattue par le vent.

De temps à autre, les loups traversaient son chemin en troupes de deux et de trois ; mais ils passaient à distance. Ils n’étaient pas en nombre suffisant ; d’ailleurs ils chassaient le caribou qui ne se bat pas, tandis que cette étrange créature qui marchait debout aurait pu griffer et mordre.

Tard dans l’après-midi il trouva des os épars, à l’endroit où les loups avaient tué : ces restes avaient été une heure auparavant un veau caribou, beuglant, courant et plein de vie. Il regarda les os nettoyés et polis, encore rosés des cellules de vie qui n’étaient pas encore mortes. Était-ce possible qu’il pût en être ainsi fait de lui avant que le jour s’achevât ? Ainsi était la vie : une chose vaine et fugitive ; ce n’était que la vie qui faisait souffrir ; il n’y avait pas de souffrance dans la mort. Mourir, c’était dormir ; c’était la fin, le repos. Alors pourquoi n’était-il pas satisfait de mourir ?

Mais il ne songea pas longtemps. Il était assis dans la mousse, un os dans la bouche, suçait les bribes de vie qui le coloraient d’une teinte légèrement rose. Le goût agréable de viande, à peine prononcé et fugitif comme un souvenir, le rendit fou. Il ferma les mâchoires sur l’os et broya : parfois l’os se brisait, parfois c’étaient ses dents. Puis il brisa les os entre des pierres, les moulut en une bouillie et les avala. Dans sa hâte, il se broya les doigts, et, malgré cela, put s’étonner du fait que ses doigts ne le faisaient pas beaucoup souffrir.

…Vinrent des jours terribles de neige et de pluie. Il ne savait plus quand il avait campé, quand il avait levé le camp ; il voyageait la nuit autant que le jour. Il se reposa chaque fois qu’il tomba, se traîna en avant chaque fois que la vie mourante qui était en lui se rallumait et brûlait un peu plus. En tant qu’homme, il ne luttait plus ; c’était la vie qui en lui ne voulait pas cesser et qui le poussait de l’avant. Il ne souffrait pas ; ses nerfs étaient devenus émoussés, paralysés, tandis que son cerveau était rempli de visions étranges et de rêves délicieux.

Cependant il suçait et mâchait les os broyés du veau caribou dont il avait ramassé et emporté les plus petits débris. Il ne traversa plus ni collines, ni monts, mais automatiquement suivit un grand fleuve qui coulait dans une vallée large et peu profonde. Il ne vit ni le fleuve, ni la vallée ; il ne vit rien, sinon des visions. Son âme et son corps se traînaient côte à côte et cependant séparés l’un de l’autre, tant le fil qui les unissait était ténu.

Il se réveilla, sain d’esprit, couché sur le dos, au rebord d’un rocher. Le soleil brillait clair et chaud. Au loin, il entendit le beuglement de veaux caribous. Il se souvenait vaguement de pluie, de vent et de neige ; mais il ne savait pas s’il avait été battu par la tempête durant deux jours ou deux semaines.

Pendant quelque temps, il resta couché sans mouvement ; le gai soleil l’inondait, pénétrant de sa chaleur son corps misérable. Une belle journée, pensa-t-il. Peut-être arriverait-il à se reconnaître. D’un effort pénible il roula sur le côté. Au-dessous de lui coulait une rivière large et lente ; son étrangeté l’embarrassa. Il la suivit doucement des yeux, se déroulant, avec de larges détours, parmi les monts nus et froids, plus nus, plus froids et plus bas que les monts qu’il avait rencontrés jusqu’alors.

Lentement, délibérément, froidement, et sans montrer plus qu’un intérêt passager, il suivit le cours de la rivière étrange vers la ligne d’horizon et la vit se déverser dans une mer brillante et éclatante. Il restait sans émotion : cela était bizarre, pensait-il ; était-ce une vision ou un mirage ? Plutôt une vision, un jeu de son esprit déséquilibré. Cette idée se confirma lorsqu’il vit un bateau à l’ancre, au milieu de la mer resplendissante. Il ferma les yeux pendant un moment, puis les rouvrit. Chose curieuse, la vision persistait ; pourtant, non, ce n’était pas curieux : il savait qu’il n’y avait ni mers ni bateaux au cœur du pays stérile, tout comme il avait su qu’il n’y avait pas de cartouches dans le rifle vide.

Il entendit un grognement derrière lui, une sorte de soupir ou de toux à demi étranglée ; il roula sur l’autre côté, très doucement, à cause de sa faiblesse excessive. Il ne put rien voir tout près, mais il attendit patiemment. De nouveau il entendit le grognement et la toux ; il aperçut alors la tête grise d’un loup, une silhouette entre deux rochers ébréchés, à moins de vingt pieds de lui. Les oreilles pointues n’étaient pas si droites qu’il les avait vues chez les autres loups ; les yeux étaient chassieux et veinés de sang ; la tête semblait pendre mollement et sans volonté. L’animal clignotait continuellement sous le soleil, et semblait malade : tandis qu’il regardait, la bête renifla et toussa de nouveau.

Cela au moins était réel, pensa-t-il ; il se retourna afin de voir la réalité du monde que la vision lui avait cachée. Mais la mer brillait encore dans le lointain et le vaisseau se voyait clairement. Était-ce la réalité après tout ? Il ferma les yeux pendant longtemps, pensa, puis il comprit. Il avait marché dans la direction nord-est, s’éloignant de la chaîne de Dease et allant dans la vallée Coppermine. Cette mer éblouissante, c’était l’océan Arctique ; ce bateau était un baleinier qui s’était égaré bien à l’est de l’embouchure du Mackenzie et qui était ancré dans le golfe du Couronnement. Il se rappelait la carte de la Compagnie de la baie d’Hudson, qu’il avait vue il y a longtemps… Tout était clair maintenant.

Il se mit sur son séant et appliqua son attention aux choses du présent. Il avait usé complètement les morceaux de couverture qui le chaussaient, et ses pieds étaient en lambeaux. Sa dernière couverture était partie ; rifle et couteau manquaient tous deux. Il avait perdu son chapeau quelque part ainsi que les allumettes qui étaient dans la coiffe ; mais celles qu’il gardait contre sa poitrine étaient à l’abri dans sa blague à tabac et dans le papier huilé. Il regarda sa montre : elle marquait onze heures et marchait encore ; évidemment il n’avait pas oublié de la remonter.

Calme et maître de lui, quoique étant extrêmement faible, il n’éprouvait aucune sensation de douleur. Il n’avait pas faim ; la pensée de manger ne lui était même pas plaisante, et tout ce qu’il faisait n’était fait que par sa raison seule. Il déchira les jambes de ses pantalons jusqu’aux genoux et s’en enveloppa les pieds. D’une manière ou de l’autre, il avait réussi à garder son seau de fer-blanc. Il allait avoir de l’eau chaude avant d’entreprendre ce qui lui semblait devoir être un voyage terrible vers le navire.

Ses mouvements étaient lents ; il tremblait, comme pris de paralysie ; lorsqu’il commença à ramasser de la mousse sèche, il s’aperçut qu’il ne pouvait pas se tenir sur ses jambes. À plusieurs reprises il essaya, puis se contenta de se traîner sur les mains et les genoux. Une fois, il se traîna du côté du loup malade. L’animal se dérangea de son chemin tout en léchant ses babines d’une langue qui semblait avoir à peine la force de se replier. L’homme remarqua que, contre l’ordinaire, la langue n’avait pas la rougeur de l’état sain ; d’un brun jaunâtre, elle semblait sèche et couverte d’un mucus rugueux.

Après avoir bu un quart d’eau chaude, l’homme constata qu’il lui était possible de se tenir debout, même de marcher autant qu’un moribond peut le faire. Presque à chaque minute, il était obligé de se reposer ; ses pas étaient faibles et incertains, comme l’étaient ceux du loup qui le suivait ; et, lorsque la mer brillante disparut dans l’obscurité, il ne s’en était rapproché que de quatre milles.

Pendant la nuit, il entendit la toux du loup malade et de temps à autre le beuglement des veaux caribous. Ceux-là représentaient la vie pleine de santé ; mais il savait bien que le loup malade s’attachait aux pas de l’homme malade dans l’espoir que l’homme mourrait le premier. Le matin, en ouvrant les yeux, il remarqua en effet le loup qui le regardait avec des yeux envieux et affamés. La bête se tenait accroupie, la queue entre les jambes, comme un chien misérable et triste : elle grelottait dans le vent glacial du matin, et, sans force, montrait les dents quand l’homme lui parlait d’une voix qui ne s’élevait qu’à un chuchotement rauque.

Le soleil se leva brillant, et pendant toute la matinée l’homme, chancelant et tombant, alla dans la direction du navire qui était toujours là sur la mer étincelante. Le temps était parfait ; c’était le court été indien des hautes latitudes. Cela pouvait durer une semaine : demain ou après-demain cela pouvait changer.

Dans l’après-midi, il rencontra des traces : celles d’un autre homme qui n’avait pas marché, mais qui s’était traîné à quatre pattes. Il pensa que cela aurait pu être Bill, mais il y songea d’une façon vague et désintéressée. Il n’avait aucune curiosité ; de fait, l’émotion et les sensations l’avaient abandonné. Dès lors, il n’était plus sensible à la souffrance ; estomac et nerfs s’étaient endormis. Pourtant la vie qui était en lui le poussait en avant : lui était très fatigué, mais elle refusait de mourir. C’était parce qu’elle refusait de cesser qu’il mangeait encore des muskegs, des baies et des petits poissons, buvait de l’eau chaude et avait l’œil sur le loup malade.

Il suivit la trace de l’autre homme qui s’était traîné et arriva bientôt à la fin… quelques os fraîchement nettoyés dans un endroit où la mousse imbibée était marquée par les pattes d’une troupe de loups. Il vit un petit sac trapu de peau d’élan, le frère du sien, que les dents aiguës avaient déchiré. Il le ramassa quoique son poids fût presque trop lourd pour ses doigts faibles. Bill l’avait porté jusqu’à la fin, ha, ha ! C’est lui qui pourrait rire de Bill : il survivrait et emporterait le sac jusqu’au bateau sur la mer éclatante. Sa joie était rauque et horrible comme un cri de corbeau, et le loup malade hurlant lugubrement se joignit à lui. L’homme cessa tout à coup. Comment pouvait-il rire de Bill si cela était Bill, si ces os si blancs, rosés et propres, étaient Bill ?

Il se détourna : Bill l’avait abandonné, mais il ne voulait pas prendre l’or ni sucer les os de Bill. Bill cependant aurait fait cela, pensa-t-il, si les rôles avaient été intervertis.

Il arriva à une mare. S’étant baissé pour chercher des poissons, il rejeta sa tête en arrière comme s’il avait été piqué. Il avait vu son visage reflété. C’était si horrible que sa sensibilité se réveilla assez longtemps pour être frappée par le spectacle. Il y avait trois poissons dans la mare qui était trop grande pour être vidée, et après plusieurs vaines tentatives pour les attraper dans le seau de fer-blanc, il y renonça. Il craignait, à cause de sa grande faiblesse, de tomber et de se noyer. C’est pour cette même raison qu’il ne s’aventura pas sur la rivière, qu’il aurait pu descendre en enfourchant un des nombreux troncs d’arbres qui se trouvaient dans les anses de sable.

Ce jour-là, il avait diminué de trois milles la distance entre lui et le navire. Le jour suivant, de deux, car il rampait maintenant comme Bill avait rampé ; et à la fin du cinquième jour il calcula que le navire était encore éloigné de sept milles. Pourrait-il seulement faire un mille par jour ?… Cependant l’été indien durait : l’homme continua de se traîner et de s’évanouir, tour à tour, et toujours le loup malade toussait et reniflait sur ses talons.

Ses genoux étaient à vif comme ses pieds, et quoiqu’il les eût entourés de la chemise qu’il avait eue sur le dos, il laissait derrière lui une trace rouge sur la mousse et sur les pierres. Une fois, regardant en arrière, il vit le loup qui léchait, affamé, ses traces sanglantes, et comprit clairement quelle allait être sa fin, à moins qu’il ne pût lui-même avoir le loup.

Alors commença une tragédie farouche comme jamais il n’y en eut : un homme malade qui se traînait, un loup malade qui boitait, — deux créatures traînant leurs carcasses mourantes au travers de la désolation, l’une à la poursuite de la vie de l’autre.

Si le loup avait été plein de santé, l’homme ne s’en serait pas tant soucié ; mais la pensée d’aller nourrir le ventre de cette chose dégoûtante et presque morte lui répugnait.

Son esprit avait commencé à battre la campagne et à être inquiété par des hallucinations, tandis que les intervalles lucides devenaient plus rares et plus courts.

Une fois, un sifflement à son oreille le réveilla d’un évanouissement. Le voyant remuer, le loup recula, ridicule de faiblesse. Mais cela ne l’amusa point ; il n’était même pas effrayé, car il était trop bas pour cela.

Son esprit s’étant toutefois éclairci, il se coucha et réfléchit. Le navire n’était

pas à plus de quatre milles ; il pouvait le voir bien distinctement quand il chassait le brouillard qui était devant ses yeux : il pouvait voir la voile blanche d’un petit bateau qui coupait la blancheur de la mer éblouissante. Mais jamais il ne pourrait se traîner pendant ces quatre milles. Il le savait et, malgré cela, restait calme. Il savait qu’il ne pourrait pas se traîner un demi-mille, et pourtant il voulait vivre : il n’y avait pas de raison pour qu’il mourût après avoir tant supporté. Le destin exigeait trop de lui ; mourant qu’il était, il refusait de mourir. C’était pure folie peut-être, mais, même entre les griffes de la mort, il la défiait.

Il ferma les yeux et se recueillit avec une précaution infinie. Il se raidit afin de se maintenir au-dessus de cette langueur qui léchait comme une marée montante toutes les profondeurs de son être. C’était bien une mer qui montait et montait et noyait sa conscience petit à petit. Parfois, il était presque submergé, nageant dans l’oubli, d’une brassée qui faiblissait ; puis, par une étrange alchimie de son âme, il trouvait une autre bribe de volonté et nageait avec plus de force.

Couché sur le dos, sans mouvement, il pouvait entendre, se rapprochant doucement, de plus en plus, en un laps de temps qui lui semblait interminable, l’aspiration et la respiration du loup malade. Pourtant il ne bougea pas. La bête était à son oreille : la langue rude et sèche râpa sa joue. Il jeta les mains en avant ou du moins subit la volonté de les jeter en avant ; ses doigts étaient recourbés comme des griffes, mais ils se fermèrent dans le vide.

L’agilité et la certitude demandent de la force, et l’homme n’en avait point.

La patience du loup était terrible ; celle de l’homme ne l’était pas moins. Pendant une demi-journée, il resta couché, sans mouvement, luttant inconsciemment, attendant la chose qui voulait se nourrir de lui et que lui voulait manger. Parfois la mer d’oubli montait autour de lui et il rêvait de longs rêves ; mais au travers de tout, éveillé ou rêvant, il attendait toujours l’haleine poussive et la caresse rude de la langue.

Il n’entendit pas l’haleine et glissa doucement d’un rêve à la sensation de la langue sur sa main. Il attendit. Les dents pressèrent doucement. La pression augmenta : le loup donnait les derniers restes de sa force en s’efforçant d’enfoncer ses dents dans la nourriture qu’il avait attendue depuis si longtemps. Mais l’homme lui aussi avait attendu longtemps, et la main lacérée se ferma sur la mâchoire.

Doucement, tandis que le loup luttait sans force, et que la main saisissait faiblement, l’autre main se traîna pour une prise. Cinq minutes après, tout le poids du corps de l’homme était sur le loup. Les mains n’avaient pas assez de force pour étouffer le loup, mais l’homme avait la bouche pressée contre la gorge de la bête et sa bouche était pleine de poils. Au bout d’une demi-heure, l’homme avait la sensation de quelque chose de tiède qui coulait dans sa gorge. Ce n’était pas plaisant. C’était comme du plomb fondu qu’on forçait dans son estomac, que sa volonté seule y forçait. Plus tard l’homme roula sur son dos et dormit.

Il y avait à bord du baleinier le Bedford une expédition scientifique. Du pont, les observateurs remarquèrent un objet étrange sur le rivage ; cela descendait la plage vers l’eau. Ils ne purent classifier l’objet, et, comme ils étaient des hommes de science, ils montèrent dans la chaloupe qui était amarrée le long du navire et débarquèrent afin de voir. Et ils virent quelque chose de vivant qu’on pouvait à peine appeler un homme : c’était aveugle et inconscient. Cela remuait par terre comme un ver monstrueux. La plupart de ses efforts étaient vains, mais persistants ; cela se tordait, se tortillait et avançait peut-être de vingt pieds par heure.

Trois semaines plus tard, l’homme était étendu dans une des couchettes du baleinier et racontait avec des larmes sur ses joues creuses qui il était et ce qu’il avait souffert. Il parla aussi d’une façon incohérente de sa mère, de la Californie du Sud si ensoleillée et d’une maison parmi les orangers et les fleurs.

Peu de jours après, il était à table avec les hommes de science et les officiers du bord. Il dévorait des yeux toute cette nourriture et la regardait, avec anxiété, disparaître dans la bouche des autres. Alors que chaque bouchée était avalée, ses yeux prenaient une expression de regret profond. Il avait toute sa raison ; pourtant il haïssait ces gens pendant les repas. La crainte que les vivres ne dureraient pas le poursuivait. Il demanda au cuisinier, au boy de la cabine, au capitaine, des renseignements sur les provisions du magasin. Ils le rassurèrent maintes fois, mais il ne pouvait pas les croire et trouva des raisons pour fureter dans la cambuse afin de vérifier de ses propres yeux.

On remarqua que l’homme devenait gros ; chaque jour il engraissait visiblement. Les savants hochèrent la tête et firent des théories. Ils rationnèrent l’homme à ses repas ; mais cependant sa ceinture augmentait et se gonflait d’une façon prodigieuse sous sa chemise.

Les marins souriaient : ils savaient, et, lorsque les savants surveillèrent l’homme, ils surent aussi. Ils le virent aller à l’avant, le déjeuner fini, accoster un marin, la main tendue, comme un mendiant. Le marin sourit et lui passa un morceau de biscuit de mer. Il le saisit, le regarda comme un avare regarde de l’or, et le cacha dans son sein. Les autres marins, tout en riant de lui, donnèrent de pareilles aumônes.

Les hommes de science furent discrets et le laissèrent tranquille, mais ils examinèrent sa couchette en secret. Elle était tapissée de biscuits : le matelas en était bourré ; chaque crevasse, chaque coin en était rempli. Pourtant, il avait toute sa raison. Il prenait ses précautions contre une autre famine possible, voilà tout. Les savants dirent qu’il en guérirait, et cela lui passa avant que la chaîne de l’ancre du Bedford ne grinçât dans la baie de San Francisco.

Source: https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Amour_de_la_vie

Imprimer