Preface

Les deux nouvelles du célèbre écrivain américain Jack London, l’Amour de la vie et la Foi des hommes, sont, en leur brièveté, parmi les œuvres les plus achevées qu’il ait produites, les plus caractéristiques aussi de son singulier talent. C’est à dessein qu’elles ont été réunies ici : le sujet de chacune d’elles est emprunté à la vie rude des chercheurs d’or qui vont tenter la fortune dans le lointain Klondyke. Et toutes deux, si courtes soient-elles, donnent, de l’art sobre et puissant de Jack London, l’idée la plus exacte et la plus complète. Ces quelques pages, extraites d’une œuvre littéraire déjà considérable, suffiraient presque à mettre en lumière ce qui fait l’originalité de ce conteur : un sentiment très personnel de la nature, qu’il sait peindre avec vigueur, avec passion, le goût et la compréhension des êtres simples et candides, dominés par l’instinct, unis, par une étroite communion, à la terre farouche.

Une existence mouvementée, aventureuse, n’a pas peu contribué à développer en Jack London cette sensibilité si particulière, qui l’a fait justement comparer au romancier de la Jungle, Rudyard Kipling. Pris, très jeune, par une sorte de fièvre de voyages, il a parcouru, à pied, les États-Unis et le Canada, et accompagné la première caravane de mineurs au Klondyke. Marin, il a chassé le phoque dans la mer de Behring et entrepris, en 1906, à bord d’un petit yacht, une croisière de plusieurs années dans le Pacifique, au cours de laquelle il a visité les îles Sandwich, Tahiti, les îles Marquises, les îles Salomon, l’Australie. Journaliste, il a suivi, en 1904, la campagne de Mandchourie comme correspondant d’un journal américain. L’homme qui réunit tant d’activités diverses a trouvé le temps d’écrire une vingtaine de livres, qui ont atteint, dans le Nouveau Monde, des tirages inconnus dans l’Ancien, et dont le plus célèbre estl’Appel de la Forêt (The Call of the Wild), récemment traduit en français. Il est, à trente-six ans, l’un des premiers et l’un des plus féconds littérateurs des États-Unis.

La traduction de l’Amour de la vie est due à M. Paul Wenz, celle de la Foi des hommes à M. Georges Dupuy. L’un et l’autre étaient particulièrement préparés, par une commune affinité de tempérament avec Jack London, pour rendre fidèlement toute la couleur et toute la saveur du texte anglais. Paul Wenz, dont nos lecteurs ont déjà pu apprécier le talent, pour avoir lu, ici même, plusieurs nouvelles publiées sous le pseudonyme de Paul Warrego, a fait paraître, depuis, deux volumes de contes : À l’autre bout du monde et Sous la croix du Sud. En des récits dramatiques, qui ont le relief intense de la vie, il a évoqué pittoresquement les mœurs du bush australien, qu’il connaît, mieux que personne, par expérience. Il possède, en effet, en Australie, un vaste domaine, dont il dirige l’exploitation ; et c’est ainsi qu’il eut, en novembre 1908, l’occasion de rencontrer, à Sydney, Jack London, et de lier amitié avec lui.

Georges Dupuy, qu’une mort prématurée a emporté au mois de décembre dernier, était de la race de ces journalistes entreprenants que tentent les reportages lointains. Il se trouvait, dans l’hiver de 1899-1900, au Klondyke, en même temps que Jack London ; il le revit, quelques années plus tard, au cours d’un second voyage dans les régions arctiques. Il s’était attaché à l’étude des mœurs américaines, sur lesquelles il a laissé deux livres curieux : Vieilles Figures du Nouveau Monde et Heures du Grand Nord.


L’Amour de la vie  (1907)

suivi de La foi des hommes


L’Amour de la vie

Traduction par Paul Wenz, 1912

Tandis qu’ils descendaient la berge en boitant douloureusement, il arriva que l’homme qui marchait le premier chancela parmi le chaos de rochers. Tous deux étaient fatigués et faibles ; leurs visages contractés avaient cette expression de patience que donnent les privations longtemps endurées. Ils étaient lourdement chargés de couvertures roulées et retenues par des courroies à leurs épaules : d’autres courroies leur passaient sur le front et aidaient à soutenir le fardeau. Chacun des deux hommes portait un rifle et marchait courbé, les épaules en avant la tête penchée, les yeux à terre.

— Je voudrais bien avoir deux des cartouches qui sont enfouies dans notre cache, dit le second homme.

Sa voix était sans expression aucune… L’autre ne répondit pas.

Ils traversaient maintenant — celui qui avait parlé suivant l’autre sur les talons — le courant qui écumait, laiteux, parmi les rochers. Ils n’avaient pas enlevé leurs chaussures, quoique l’eau fût glaciale à ce point que leurs chevilles leur faisaient mal et que leurs pieds s’engourdissaient. À certains endroits, l’eau coulait contre leurs genoux et tous deux chancelaient en cherchant où mettre le pied.

Celui qui était derrière glissa sur une pierre lisse, tomba presque, mais reprit son aplomb d’un violent effort ; au même instant, il cria de douleur. Il se sentit faible et la tête lui tourna ; tout en titubant, il étendit sa main libre comme s’il cherchait un support dans le vide. Une fois raffermi, il avança, mais de nouveau glissa et manqua de tomber. Alors il se tint immobile et regarda l’autre qui pas une fois n’avait tourné la tête.

Pendant une minute entière, il resta sans bouger comme s’il se consultait, puis il cria :

— Bill ! je me suis démis la cheville !

Bill, sans se retourner, continua à chanceler au travers du courant laiteux. L’homme arrêté le vit s’en aller, et, quoique sou visage fût aussi dénué d’expression qu’auparavant, ses yeux étaient comme les yeux d’une biche blessée.

Bill monta en boitant la berge opposée, et poursuivit son chemin droit devant lui… sans se retourner. L’autre, qui était encore au milieu du courant, le regardait. Ses lèvres tremblèrent un peu, sa langue sortit pour les mouiller et le poil rude et brun qui les couvrait remua visiblement :

— Bill ! cria-t-il.

C’était le cri implorant d’un être en détresse, mais Bill ne tourna pas la tête ; l’autre le regardait s’éloigner, clopinant lui-même et titubant, montant d’un pas indécis la pente douce qui allait rejoindre la ligne délicate que la petite colline traçait à l’horizon. Ses yeux suivirent Bill jusqu’à ce qu’il eût atteint la crête et eût disparu. Alors il détourna son regard et lentement contempla le cercle du monde dans lequel il restait seul, maintenant que son compagnon était parti.

Près de l’horizon, le feu du soleil couvait obscur et presque masqué par les brouillards et les vapeurs informes qui donnaient une impression de masse dense.

L’homme tira sa montre tandis qu’il mettait tout son poids sur une jambe. Il était quatre heures et, comme on était aux derniers jours de juillet ou auxpremiers d’août, et qu’il ignorait la date précise à un jour près, il calcula que le soleil devait marquer approximativement le nord-ouest.

Il regarda vers le sud ; il savait que quelque part, au delà de ces hauteurs mornes, il y avait le lac du Grand-Ours et que, dans cette direction, le cercle arctique coupait son chemin inaccessible au travers des déserts canadiens. Le courant, dans lequel il était, alimentait la rivière Coppermine, qui à son tour coulait vers le nord et se jetait dans le golfe du Couronnement. Jamais il n’y était allé, mais un jour il avait vu cela sur une carte de la Compagnie de la baie d’Hudson.

Son regard compléta le cercle autour de lui. Ce n’était pas un spectacle à donner du cœur : partout, la ligne douce de l’horizon, les collines toutes basses ; il n’y avait ni arbres, ni buissons, ni herbes, rien qu’une désolation terrible et énorme qui promptement mit de la frayeur dans ses yeux.

« Bill ! » murmura-t-il une fois, puis une fois encore : « Bill ! »

Toujours debout dans l’eau laiteuse, il se fit petit comme si l’immensité l’oppressait avec une force écrasante, le broyait brutalement de son calme terrifiant.

Il commença à trembler comme dans un accès de fièvre, à ce point que sa carabine tomba de sa main en l’éclaboussant. Cela le ramena à lui-même : il lutta contre sa peur, se ressaisit, et, tâtonnant dans l’eau, il retrouva son arme. Il mit son fardeau davantage sur l’épaule gauche, afin d’alléger d’une partie du poids la cheville démise. Puis il s’avança prudemment vers la berge, tout en grimaçant de douleur.

Il ne s’arrêta pas. Avec un désespoir qui était de la folie, sans prendre garde à la douleur, il se hâta de monter la pente de la colline derrière laquelle son camarade avait disparu. Mais, arrivé à la crête, il vit une vallée peu profonde et sans vie. De nouveau, il combattit sa frayeur, la surmonta, et, clopin-clopant, descendit la pente.

Le fond de la vallée était saturé d’eau que la mousse épaisse retenait à la surface comme une éponge. L’eau giclait de dessous ses semelles à chaque pas, et, chaque fois qu’il levait un pied, le mouvement se terminait par un bruit de succion comme si la mousse ne lâchait prise que malgré elle. Il fit son chemin pas à pas et suivit les traces de l’autre homme le long et au travers des petits bancs de rochers qui sortaient comme autant d’îles de cette mer de mousse.

Quoique seul, il n’était pas égaré. Il savait que, plus loin, il arriverait là où les pins et les sapins morts, très petits et rabougris, bordaient la rive d’un petit lac ; c’était le titchin-nichilic dans la langue du pays, « la contrée des petits bâtons ». Et dans ce lac coulait une petite rivière qui n’était pas laiteuse. On y trouvait des roseaux — cela il se le rappelait bien — mais pas de bois. Il la suivrait jusqu’à ce que son premier filet sortît de la colline. Il franchirait cette colline jusqu’à la source d’une autre rivière qui s’en allait vers l’ouest et qu’il longerait jusqu’à ce qu’elle se jetât dans la rivière Dease. Là, il trouverait une cache sous un canot renversé et couvert d’un amas de pierres. Dans cette cache il y aurait des munitions pour sa carabine vide, des hameçons et des lignes, un petit filet, tout le nécessaire pour tuer et trapper la nourriture. Il trouverait aussi de la farine — pas beaucoup — un morceau de lard et des haricots.

Bill l’attendrait là-bas et ils descendraient à la pagaie la Dease, vers le sud, jusqu’au lac du Grand-Ours. Ils traverseraient le lac et gagneraient le Mackensie ; et, toujours vers le sud, ils continueraient, tandis que l’hiver les poursuivrait en vain, que la glace se formerait dans le creux des rives et que les jours deviendraient froids et cassants. Et ils iraient jusqu’à un poste de la baie d’Hudson où on peut se chauffer, où le bois pousse grand et généreux, et où il y a des vivres à foison.

Telles étaient les pensées de l’homme, alors qu’il poussait de l’avant. En luttant de toutes les forces de son corps, il luttait aussi de toutes celles de son esprit, tâchant de se convaincre que Bill ne l’avait pas abandonné, que Bill sûrement l’attendrait à la cache. Sans cette conviction il eût renoncé à lutter, et il se serait couché pour mourir… Pendant que la boule obscurcie du soleil descendait doucement dans le nord-ouest, il refit par la pensée, et cela maintes fois, chaque pouce de leur fuite devant l’hiver qui arrivait. Et il repassait dans son esprit tous les vivres de la cache et les vivres du poste de la Compagnie de la baie d’Hudson.

Il n’avait pas mangé depuis deux jours ; depuis plus longtemps encore il n’avait pas mangé à sa faim. Souvent il se baissait et ramassait les baies pâles de muskeg, les mettait dans sa bouche, les mâchait et les avalait. Une baie de muskeg est un grain enfermé dans un peu d’eau ; l’eau fond à la bouche et le grain mâché est sûr et amer. L’homme savait qu’il n’y avait pas de substance nourrissante dans les baies, mais il les mâchait patiemment avec un espoir qui était plus fort que la science et qui défiait l’expérience.

À neuf heures, il heurta son orteil aux bords d’un rocher, chancela et tomba, de pure fatigue et de faiblesse. Il resta couché sur le côté, sans mouvement ; puis il se dégagea des courroies de son fardeau, et maladroitement se mit sur son séant. Il ne faisait pas encore noir et, à la lueur du crépuscule finissant, il se traîna parmi les rocs pour trouver des lambeaux de mousse sèche. Après en avoir ramassé un tas, il en fit un feu, un feu qui couvait sans force, et mit à bouillir de l’eau dans un pot de fer-blanc.

Il défit son sac et son premier soin fut de compter ses allumettes : il y en avait soixante-sept ; il les compta trois fois pour être sûr ; il les divisa en plusieurs lots, les enveloppant dans du papier huilé, mettant un paquet dans sa blague à tabac vide, un autre dans la coiffe de son chapeau déformé, un troisième sous sa chemise, contre sa poitrine. Quand il eût fini, une panique le prit : il défit les trois paquets et les compta de nouveau ; il y en avait encore soixante-sept.

Il sécha ses chaussures mouillées près du feu. Les mocassins tombaient en lambeaux flasques ; les chaussettes, faites de morceaux de couverture de laine, étaient trouées par endroits ; ses pieds à vif saignaient. Sa cheville avait des battements : il l’examina : elle s’était enflée de la grosseur de son genou. Il déchira une longue bande de l’une de ses deux couvertures et l’enroula serrée autour de la cheville. Il déchira d’autres bandes dont il entoura ses pieds en guise de chaussettes et de mocassins. Puis il but le pot d’eau chaude fumante, remonta sa montre et se coula sous ses couvertures.

Il dormit comme un mort. L’obscurité courte du milieu de la nuit vint et disparut ; le soleil se leva au nord-est… du moins le jour parut dans cette direction, car le soleil était caché par des nuages gris.

À six heures, il s’éveilla, couché sur le dos. Il regarda droit vers le ciel gris et sut qu’il avait faim. Comme il se tournait sur son coude, il fut surpris d’entendre un ronflement sonore et vit un caribou mâle qui le regardait avec une curiosité alerte. L’animal n’était pas éloigné de cinquante pieds ; instantanément la pensée de l’homme vit un filet de caribou chantant et grillant sur le feu. Machinalement, il tendit la main vers le fusil vide, visa et pressa la détente. Le caribou renâcla et s’enfuit, ses sabots résonnant et claquant parmi les rochers tandis qu’il détalait.

L’homme jura et jeta le fusil loin de lui : il gémit tout haut en essayant de se mettre sur ses pieds. C’était une tâche difficile et lente : ses jointures étaient comme des choses rouillées, travaillaient mal dans leurs alvéoles et avec beaucoup de frottement ; chaque flexion, chaque raidissement ne pouvaient s’accomplir que grâce à un effort de volonté. Une fois sur ses pieds, il lui fallut encore une ou deux minutes pour réussir à se tenir droit.

Il se traîna vers un petit monticule et regarda devant lui. Il n’y avait ni arbres, ni buissons, rien qu’une mer grise de mousse à peine variée par des rochers gris, de petits lacs et des ruisseaux gris. Le ciel aussi était gris : il n’y avait ni soleil ni trace de soleil. L’homme n’avait pas idée où était le nord, et il avait oublié la direction qu’il avait prise la nuit précédente pour arriver à cet endroit. Mais il n’était pas perdu, il le savait : il arriverait bientôt au « pays des petits bâtons ». Il avait le sentiment que c’était quelque part vers la gauche, pas loin, — qui sait, juste de l’autre côté de la première colline basse.

Il revint sur ses pas afin de mettre son bagage en ordre pour la route. Il s’assura de l’existence des trois différents paquets d’allumettes, sans refairetoutefois le compte de leur contenu. Mais il hésita, incertain, au sujet d’un sac trapu de cuir d’élan, — pas gros, car il pouvait le cacher sous ses deux mains, mais qui pesait quinze livres, autant que le reste du bagage. Ce sac le tourmentait. Finalement il le posa de côté et se mit à rouler son paquetage. Il arrêta ses yeux sur le sac de cuir, il le ramassa à la hâte, regardant tout autour de lui d’un air défiant comme si la désolation allait le lui voler. Quand il se mit sur ses pieds pour commencer la marche chancelante de la journée, le sac faisait partie du bagage qu’il avait sur le dos.

Il alla vers la gauche, s’arrêtant de temps à autre pour manger des baies de muskeg. Sa cheville était ankylosée, il boitait plus bas ; mais cette douleur n’était rien, comparée à celle de son estomac. Les tiraillements de la faim étaient aigus et le torturaient sans relâche, à ce point qu’il ne pouvait pas fixer son esprit sur la route à suivre pour gagner le « pays des petits bâtons ». Les baies ne diminuèrent pas ces tiraillements, et il eut à souffrir de leurs morsures qui rendaient douloureux sa langue et son palais.

Il arriva dans une vallée où les ptarmigans de rocher se levaient des rebords de rocs et des muskegs avec un bruissement d’ailes et en criant : « ker, ker, ker » Il leur lança des pierres, mais ne put les atteindre ; il posa son bagage et les poursuivit comme un chat poursuit un moineau. Les rochers aigus coupèrent ses pantalons jusqu’aux genoux, laissant des traces de sang. Mais cette douleur était noyée dans celle de la faim. Il se roula dans la mousse mouillée, trempant ses vêtements et se gelant le corps ; mais il ne s’en aperçut pas, tant sa fièvre de faim était grande. Et chaque fois les ptarmigans se levaient, voletaient devant lui, jusqu’à ce que leur « ker, ker, ker » devînt pour lui une moquerie. Il les maudit et tout haut leur rejeta leur propre cri.

Une fois, il rampa sur un oiseau qui devait être endormi ; il ne l’aperçut que quand celui-ci se leva de son coin de rocher et lui frappa la figure. Aussi surpris que le ptarmigan lui-même, il tenta de le saisir, et seules trois plumes de sa queue lui restèrent dans les mains. Taudis qu’il le regardait voler, il l’injuria, comme si l’oiseau l’avait offensé. Puis il revint sur ses pas et épaula son bagage.

À mesure que le jour avançait, l’homme arriva dans des vallées où le gibier était plus abondant. Une bande de caribous, forte d’une vingtaine d’animaux, passa à portée de carabine : un supplice de Tantale. Il sentit un désir fou de les poursuivre, certain de pouvoir les atteindre. Un renard noir vint de son côté, portant un ptarmigan dans la gueule. L’homme cria. C’était un cri terrible, mais le renard, bondissant de frayeur, ne lâcha pas sa proie.

Tard dans l’après-midi, il suivit un ruisseau, laiteux de calcaire, qui courait au travers de minces bouquets épars de joncs. Saisissant ces joncs fermement près de la racine, il tira ce qui ressemblait à une pousse d’oignon pas plus grande qu’un clou à ardoises.

C’était tendre et ses dents l’entamaient avec un broiement qui promettait quelque chose. Mais les fibres résistantes n’étaient que des filaments filandreux saturés d’eau et, comme les baies, sans substance aucune. Il rejeta son bagage et alla parmi les joncs sur les genoux et sur les mains, broyant et mâchonnant comme une créature bovine.

Il se sentait harassé et souvent demandait à se reposer, à se coucher et à dormir ; mais il était continuellement poussé, non pas tant par le désir de gagner le « pays des petits bâtons » que par la faim. Il chercha, dans les petites mares, des grenouilles et fouilla la terre avec ses ongles pour y trouver des vers, quoiqu’il sût que ni grenouilles ni vers n’existaient si loin vers le nord.

Il regarda en vain dans chaque mare jusqu’à ce que, vers le crépuscule, il découvrît dans l’une d’elles un poisson solitaire, pas plus gros qu’un véron. Il plongea son bras jusqu’à l’épaule, mais le manqua. Il le chercha des deux mains et remua la boue laiteuse du fond. Emporté par son ardeur, il tomba dans la mare et se trempa jusqu’à la ceinture. Puis, l’eau devint trop boueuse pour lui permettre de voir le poisson, et il lui fallut attendre qu’elle se fût éclaircie.

Il renouvela la poursuite jusqu’à ce que l’eau redevint trouble. Puis il se décida à changer de tactique : il déboucla son seau de fer-blanc et commença à vider la mare. Tout d’abord, il travailla avec tant d’ardeur qu’il s’éclaboussait et rejetait l’eau si près qu’elle recoulait dans la mare. Puis il y apporta plus de soin, essayant de rester calme, quoique son cœur battît contre sa poitrine et que ses mains fussent tremblantes. Au bout d’une demi-heure, la mare était presque à sec : il n’y restait plus une tasse d’eau, et il n’y avait pas de poisson.

Il découvrit, parmi les pierres, une crevasse cachée par laquelle celui-ci s’était échappé dans une mare voisine plus grande et qu’il n’aurait pas vidée en un jour et une nuit… S’il avait su, il aurait pu boucher la fente avec une pierre dès le commencement et aurait attrapé le poisson.

En pensant ainsi il s’affaissa sur la terre humide. Il pleura doucement d’abord, ensuite tout haut, clamant sa plainte à la désolation impitoyable qui l’entourait, et, longtemps, de gros sanglots secs le secouèrent.

Il alluma un feu et se chauffa en buvant des quarts d’eau chaude, puis il installa sou camp sur un rebord de rocher comme il l’avait fait la nuit précédente. La dernière chose qu’il fit fut de voir si ses allumettes étaient sèches et de remonter sa montre. Les couvertures étaient humides et moites. Sa cheville avait dos élancements douloureux ; mais tout ce qu’il savait, c’était qu’il avait faim ; et, durant son sommeil agité, il rêva de fêtes, de banquets et de mets présentés de toutes les façons imaginables.

Il se réveilla transi et se sentant mal. Il n’y avait pas de soleil. Le gris du ciel et de la terre était devenu plus foncé et plus profond. Un vent âpre soufflait et les premières bouffées de neige blanchissaient le sommet des collines. Autour de lui, l’air s’était épaissi et avait blanchi tandis qu’il faisait encore bouillir de l’eau. C’était de la neige mouillée, à moitié pluie, dont les flocons étaient larges et fondants. D’abord, ils fondirent dès qu’ils furent en contact avec la terre : mais il en tomba tant que le sol en fut couvert ; son feu s’éteignit et sa provision de mousse sèche fut gâtée.

Ce fut pour lui le signal de remettre le bagage sur son dos et de partir, il ne savait pas où.

Il ne songeait pas au « pays des petits bâtons », ni à Bill, ni à la cache sous le canot retourné, près de la rivière Dease. Il était subjugué par le mot manger. Il était fou de faim. Peu lui importait la direction qu’il prenait pourvu qu’il suivît le fond des petites vallées. Il alla au travers de la neige pour arriver aux baies de muskeg, et c’est à tâtons qu’il atteignit les roseaux et les tira par les racines. Mais tout cela était sans goût et ne le satisfit point. Il trouva une herbe aigre et mangea tout ce qu’il put en trouver, ce qui était peu, car la plante rampante était facilement dissimulée sous quelques pouces de neige.

Ce soir-là, il n’eut ni feu, ni eau chaude et se coula sous la couverture pour dormir d’un sommeil agité par la faim.

La neige se changea en pluie froide ; il se réveilla maintes fois, la sentant tomber sur sa figure. Le jour vint, un jour gris et sans soleil. La pluie avait cessé, l’acuité de sa faim avait disparu. Sa sensibilité, en ce qui concernait le désir de manger, s’était émoussée. Il sentait dans ses entrailles une souffrance sourde et lourde, mais cela ne le tourmentait plus autant. Il était devenu plus raisonnable et, une fois encore, le « pays des petits bâtons » l’intéressait, ainsi que la cache près de la rivière Dease.

Il déchira le reste d’une de ses couvertures, en fit des bandes qu’il enroula autour de ses pieds sanglants. Il resserra le bandage de sa cheville blessée et se prépara pour une journée de marche. Lorsqu’il refit son bagage, il hésita longtemps en regardant le sac trapu de peau d’élan, mais à la fin il le prit avec lui.

La neige avait fondu sous la pluie, et les crêtes des collines seules montraient une blancheur. Le soleil parut. L’homme parvint à s’orienter ; il savait maintenant qu’il s’était égaré. Peut-être dans son vagabondage des jours précédents avait-il appuyé trop sur la gauche ; il alla donc vers la droite afin de corriger la déviation possible.

Les tiraillements de la faim n’étaient plus si aigus, mais il constata qu’il était faible. Il lui fallait s’arrêter souvent pour reprendre haleine ; alors il s’attaquait aux baies de muskeg et aux massifs de roseaux.

Sa langue lui parut sèche, enflée et comme couverte de poils ; elle était amère dans sa bouche. Sou cœur lui donna de grandes inquiétudes : après quelques minutes de marche, il commençait à battre à grands coups, sans pitié, puis à bondir et à partir dans une série de battements douloureux qui l’étouffaient.

Au milieu de la journée, il trouva deux petits poissons dans une grande mare. Il était impossible de la vider ; mais, plus calme maintenant, il réussit à les attraper avec son seau de fer-blanc. Ils n’étaient pas plus longs que son petit doigt, mais il n’avait pas très faim ; il lui semblait que son estomac s’était endormi. Il mangea le poisson cru, en le mâchant avec grand soin, car manger était un acte de pure raison : quoique n’en ayant pas le désir, il savait qu’il lui fallait manger pour vivre.

Le soir, il attrapa encore trois poissons, en mangea deux et garda le troisième pour le déjeuner du matin. Le soleil ayant séché des lambeaux de mousse, il put allumer du feu et se réchauffer avec de l’eau. Il n’avait pas fait plus de dix milles ce jour-là : le jour suivant, marchant quand son cœur le lui permettait, il n’en fit pas plus de cinq. Mais son estomac engourdi ne lui donna pas la moindre inquiétude.

Une autre nuit passa. Au matin, étant plus capable de raisonner, il dénoua le lien de cuir qui fermait le sac trapu en peau d’élan. De l’ouverture coula un filet jaune de poudre d’or et de pépites. Il partagea l’or à peu près en deux moitiés, cacha l’une sous un rocher, enfermée dans un morceau de couverture, et remit l’autre dans le sac. Il garda son fusil, car il y avait des cartouches dans la cache, près de la rivière Dease.

Ce fut une journée de brouillard et, ce jour-là, la faim se réveilla de nouveau en lui. Il était très faible et souffrait de vertiges qui parfois l’aveuglaient. Il n’était pas rare maintenant qu’il chancelât et fît des chutes, et une fois il tomba en plein sur un nid de ptarmigans. Quatre jeunes venaient d’y éclore la veille : des fragments de vie qui palpitaient, de quoi ne faire qu’une bouchée. Il les mangea gloutonnement, les mettant vivants dans sa bouche et les broyant entre ses dents comme des coquilles d’œufs. La mère vola autour de lui en criant ; il se servit de son fusil comme d’une massue pour l’assommer, mais elle se maintint hors de portée. Il lui jeta des pierres et par hasard lui cassa une aile ; alors elle s’enfuit, voletant, courant, traînant son aile cassée, l’homme à sa poursuite.

Les petits n’avaient fait qu’aiguiser son appétit. Il sautillait clopin-clopant à cause de sa cheville, lançait des pierres et parfois jetait des cris rauques. Parfois il allait silencieux, se relevait, renfrogné et patient, quand il était tombé, ou se frottait les yeux, quand le vertige menaçait de le prendre.

La poursuite le mena dans un terrain marécageux, au fond de la vallée, et il aperçut des empreintes dans la mousse molle. Ce n’était pas les siennes, il voyait cela ; ce devait être celles de Bill. Mais il ne pouvait pas s’arrêter, car l’oiseau fuyait toujours : il l’attraperait d’abord puis reviendrait pour reconnaître les empreintes.

Il fatigua la bête, mais il se fatigua aussi lui-même. Elle était couchée, haletant sur le côté ; lui aussi, couché, haletait à une douzaine de pieds de distance, incapable de ramper vers elle. Et, tandis qu’il reprenait des forces, elle en avait repris aussi, et elle voleta hors de portée au moment où sa main rapace allait l’atteindre. La chasse recommença ; la nuit survint et la fugitive s’échappa. Il trébucha de faiblesse et tomba la tête en avant, se coupant la joue, son bagage toujours sur le dos.

Pendant longtemps, il ne bougea plus ; puis il roula sur le côté, remonta sa montre et resta couché là jusqu’au matin.

Un autre jour de brouillard… Il ne put retrouver les traces de Bill. Qu’importait ? Il avait trop faim ! Pourtant il se demandait si Bill lui aussi s’était perdu.

La fatigue causée par sa charge devenait trop harassante : il partagea de nouveau l’or ; cette fois, il versa simplement la moitié sur le sol. L’après-midi, il jeta le reste. Il ne lui restait alors qu’une demi-couverture, le seau de fer-blanc et son rifle.

Une hallucination commença à le saisir : il était persuadé qu’il lui restait une cartouche oubliée dans le magasin du rifle. Quoiqu’il sût que le magasin était vide, l’hallucination persistait. Pendant des heures il la combattit, puis ouvrit son arme et se convainquit qu’elle était vide. Le désappointement fut aussi amer que s’il avait réellement espéré y trouver une cartouche.

Il poursuivait sa marche depuis une demi-heure, lorsque l’hallucination se représenta. Il lutta de nouveau ; il lui fallut ouvrir une fois encore le rifle rien que pour se convaincre. Par moments, son esprit errait au loin ; il continuait à marcher, en pur automate, tandis que des illusions étranges et des lubies lui dévoraient le cerveau comme des vers. Mais ces excursions hors de la réalité étaient de courte durée, car les morsures de la faim l’y rappelaient sans cesse.

Il fut tiré d’une de ces rêveries par un spectacle qui le fit s’évanouir. Il tourna sur lui-même et chancela comme un homme ivre qui se retient de tomber. Devant lui, il y avait un cheval. Un cheval ! Il ne pouvait en croire ses yeux, car ils étaient voilés d’un épais brouillard troué de points de lumière brillants. Il les frotta furieusement pour rendre sa vision plus claire et vit non un cheval, mais un grand ours brun. L’animal l’étudiait avec une curiosité belliqueuse.

L’homme avait presque épaulé sa carabine avant de revenir à la réalité ; il l’abaissa et tira son couteau de chasse de la gaine ornée de perles qui était à sa hanche. Devant lui, il y avait de la viande… la vie ! Il glissa son pouce le long du fil de la lame : elle était bien aiguisée. Mais son cœur recommença ses battements, ses palpitations et ses bonds fous ; un cercle de fer semblait lui presser le front : le vertige lui montait au cerveau.

Son courage désespéré fut chassé par un grand remous de peur : faible comme il était, que ferait-il si l’animal l’attaquait ? Il se redressa de toute sa hauteur, serrant son couteau, les yeux cloués sur l’ours. Celui-ci, gauchement, fit deux pas en avant, se mit sur ses pattes de derrière et essaya un grognement. Si l’homme s’enfuyait, il le poursuivrait ; mais l’homme ne s’enfuit pas ; il était maintenant animé du courage de la frayeur ; lui aussi grognait, sauvagement, terriblement, donnant une voix à la peur qui est sœur de la vie et qui repose enroulée autour des racines les plus profondes de l’existence.

L’ours s’éloigna de côté, grognant des menaces, étonné de cette créature mystérieuse qui apparaissait, debout et sans peur. Mais l’homme ne bougea pas ; il se tint comme une statue jusqu’à ce que le danger fût passé ; alors il se mit à trembler et tomba sur la mousse humide.

Il se remit, et se remit en marche, en proie maintenant à une autre frayeur. Ce n’était pas l’effroi de mourir passivement du manque de nourriture, mais bien la peur d’être anéanti violemment, avant que la faim eût détruit le dernier souffle qui en lui soutenait le désir de vivre. Il y avait les loups : leurs hurlements traversaient la désolation et semblaient tisser l’air même en un voile menaçant, si tangible que l’homme se surprit, les bras en l’air, le repoussant loin de lui comme les parois d’une tente abattue par le vent.

De temps à autre, les loups traversaient son chemin en troupes de deux et de trois ; mais ils passaient à distance. Ils n’étaient pas en nombre suffisant ; d’ailleurs ils chassaient le caribou qui ne se bat pas, tandis que cette étrange créature qui marchait debout aurait pu griffer et mordre.

Tard dans l’après-midi il trouva des os épars, à l’endroit où les loups avaient tué : ces restes avaient été une heure auparavant un veau caribou, beuglant, courant et plein de vie. Il regarda les os nettoyés et polis, encore rosés des cellules de vie qui n’étaient pas encore mortes. Était-ce possible qu’il pût en être ainsi fait de lui avant que le jour s’achevât ? Ainsi était la vie : une chose vaine et fugitive ; ce n’était que la vie qui faisait souffrir ; il n’y avait pas de souffrance dans la mort. Mourir, c’était dormir ; c’était la fin, le repos. Alors pourquoi n’était-il pas satisfait de mourir ?

Mais il ne songea pas longtemps. Il était assis dans la mousse, un os dans la bouche, suçait les bribes de vie qui le coloraient d’une teinte légèrement rose. Le goût agréable de viande, à peine prononcé et fugitif comme un souvenir, le rendit fou. Il ferma les mâchoires sur l’os et broya : parfois l’os se brisait, parfois c’étaient ses dents. Puis il brisa les os entre des pierres, les moulut en une bouillie et les avala. Dans sa hâte, il se broya les doigts, et, malgré cela, put s’étonner du fait que ses doigts ne le faisaient pas beaucoup souffrir.

…Vinrent des jours terribles de neige et de pluie. Il ne savait plus quand il avait campé, quand il avait levé le camp ; il voyageait la nuit autant que le jour. Il se reposa chaque fois qu’il tomba, se traîna en avant chaque fois que la vie mourante qui était en lui se rallumait et brûlait un peu plus. En tant qu’homme, il ne luttait plus ; c’était la vie qui en lui ne voulait pas cesser et qui le poussait de l’avant. Il ne souffrait pas ; ses nerfs étaient devenus émoussés, paralysés, tandis que son cerveau était rempli de visions étranges et de rêves délicieux.

Cependant il suçait et mâchait les os broyés du veau caribou dont il avait ramassé et emporté les plus petits débris. Il ne traversa plus ni collines, ni monts, mais automatiquement suivit un grand fleuve qui coulait dans une vallée large et peu profonde. Il ne vit ni le fleuve, ni la vallée ; il ne vit rien, sinon des visions. Son âme et son corps se traînaient côte à côte et cependant séparés l’un de l’autre, tant le fil qui les unissait était ténu.

Il se réveilla, sain d’esprit, couché sur le dos, au rebord d’un rocher. Le soleil brillait clair et chaud. Au loin, il entendit le beuglement de veaux caribous. Il se souvenait vaguement de pluie, de vent et de neige ; mais il ne savait pas s’il avait été battu par la tempête durant deux jours ou deux semaines.

Pendant quelque temps, il resta couché sans mouvement ; le gai soleil l’inondait, pénétrant de sa chaleur son corps misérable. Une belle journée, pensa-t-il. Peut-être arriverait-il à se reconnaître. D’un effort pénible il roula sur le côté. Au-dessous de lui coulait une rivière large et lente ; son étrangeté l’embarrassa. Il la suivit doucement des yeux, se déroulant, avec de larges détours, parmi les monts nus et froids, plus nus, plus froids et plus bas que les monts qu’il avait rencontrés jusqu’alors.

Lentement, délibérément, froidement, et sans montrer plus qu’un intérêt passager, il suivit le cours de la rivière étrange vers la ligne d’horizon et la vit se déverser dans une mer brillante et éclatante. Il restait sans émotion : cela était bizarre, pensait-il ; était-ce une vision ou un mirage ? Plutôt une vision, un jeu de son esprit déséquilibré. Cette idée se confirma lorsqu’il vit un bateau à l’ancre, au milieu de la mer resplendissante. Il ferma les yeux pendant un moment, puis les rouvrit. Chose curieuse, la vision persistait ; pourtant, non, ce n’était pas curieux : il savait qu’il n’y avait ni mers ni bateaux au cœur du pays stérile, tout comme il avait su qu’il n’y avait pas de cartouches dans le rifle vide.

Il entendit un grognement derrière lui, une sorte de soupir ou de toux à demi étranglée ; il roula sur l’autre côté, très doucement, à cause de sa faiblesse excessive. Il ne put rien voir tout près, mais il attendit patiemment. De nouveau il entendit le grognement et la toux ; il aperçut alors la tête grise d’un loup, une silhouette entre deux rochers ébréchés, à moins de vingt pieds de lui. Les oreilles pointues n’étaient pas si droites qu’il les avait vues chez les autres loups ; les yeux étaient chassieux et veinés de sang ; la tête semblait pendre mollement et sans volonté. L’animal clignotait continuellement sous le soleil, et semblait malade : tandis qu’il regardait, la bête renifla et toussa de nouveau.

Cela au moins était réel, pensa-t-il ; il se retourna afin de voir la réalité du monde que la vision lui avait cachée. Mais la mer brillait encore dans le lointain et le vaisseau se voyait clairement. Était-ce la réalité après tout ? Il ferma les yeux pendant longtemps, pensa, puis il comprit. Il avait marché dans la direction nord-est, s’éloignant de la chaîne de Dease et allant dans la vallée Coppermine. Cette mer éblouissante, c’était l’océan Arctique ; ce bateau était un baleinier qui s’était égaré bien à l’est de l’embouchure du Mackenzie et qui était ancré dans le golfe du Couronnement. Il se rappelait la carte de la Compagnie de la baie d’Hudson, qu’il avait vue il y a longtemps… Tout était clair maintenant.

Il se mit sur son séant et appliqua son attention aux choses du présent. Il avait usé complètement les morceaux de couverture qui le chaussaient, et ses pieds étaient en lambeaux. Sa dernière couverture était partie ; rifle et couteau manquaient tous deux. Il avait perdu son chapeau quelque part ainsi que les allumettes qui étaient dans la coiffe ; mais celles qu’il gardait contre sa poitrine étaient à l’abri dans sa blague à tabac et dans le papier huilé. Il regarda sa montre : elle marquait onze heures et marchait encore ; évidemment il n’avait pas oublié de la remonter.

Calme et maître de lui, quoique étant extrêmement faible, il n’éprouvait aucune sensation de douleur. Il n’avait pas faim ; la pensée de manger ne lui était même pas plaisante, et tout ce qu’il faisait n’était fait que par sa raison seule. Il déchira les jambes de ses pantalons jusqu’aux genoux et s’en enveloppa les pieds. D’une manière ou de l’autre, il avait réussi à garder son seau de fer-blanc. Il allait avoir de l’eau chaude avant d’entreprendre ce qui lui semblait devoir être un voyage terrible vers le navire.

Ses mouvements étaient lents ; il tremblait, comme pris de paralysie ; lorsqu’il commença à ramasser de la mousse sèche, il s’aperçut qu’il ne pouvait pas se tenir sur ses jambes. À plusieurs reprises il essaya, puis se contenta de se traîner sur les mains et les genoux. Une fois, il se traîna du côté du loup malade. L’animal se dérangea de son chemin tout en léchant ses babines d’une langue qui semblait avoir à peine la force de se replier. L’homme remarqua que, contre l’ordinaire, la langue n’avait pas la rougeur de l’état sain ; d’un brun jaunâtre, elle semblait sèche et couverte d’un mucus rugueux.

Après avoir bu un quart d’eau chaude, l’homme constata qu’il lui était possible de se tenir debout, même de marcher autant qu’un moribond peut le faire. Presque à chaque minute, il était obligé de se reposer ; ses pas étaient faibles et incertains, comme l’étaient ceux du loup qui le suivait ; et, lorsque la mer brillante disparut dans l’obscurité, il ne s’en était rapproché que de quatre milles.

Pendant la nuit, il entendit la toux du loup malade et de temps à autre le beuglement des veaux caribous. Ceux-là représentaient la vie pleine de santé ; mais il savait bien que le loup malade s’attachait aux pas de l’homme malade dans l’espoir que l’homme mourrait le premier. Le matin, en ouvrant les yeux, il remarqua en effet le loup qui le regardait avec des yeux envieux et affamés. La bête se tenait accroupie, la queue entre les jambes, comme un chien misérable et triste : elle grelottait dans le vent glacial du matin, et, sans force, montrait les dents quand l’homme lui parlait d’une voix qui ne s’élevait qu’à un chuchotement rauque.

Le soleil se leva brillant, et pendant toute la matinée l’homme, chancelant et tombant, alla dans la direction du navire qui était toujours là sur la mer étincelante. Le temps était parfait ; c’était le court été indien des hautes latitudes. Cela pouvait durer une semaine : demain ou après-demain cela pouvait changer.

Dans l’après-midi, il rencontra des traces : celles d’un autre homme qui n’avait pas marché, mais qui s’était traîné à quatre pattes. Il pensa que cela aurait pu être Bill, mais il y songea d’une façon vague et désintéressée. Il n’avait aucune curiosité ; de fait, l’émotion et les sensations l’avaient abandonné. Dès lors, il n’était plus sensible à la souffrance ; estomac et nerfs s’étaient endormis. Pourtant la vie qui était en lui le poussait en avant : lui était très fatigué, mais elle refusait de mourir. C’était parce qu’elle refusait de cesser qu’il mangeait encore des muskegs, des baies et des petits poissons, buvait de l’eau chaude et avait l’œil sur le loup malade.

Il suivit la trace de l’autre homme qui s’était traîné et arriva bientôt à la fin… quelques os fraîchement nettoyés dans un endroit où la mousse imbibée était marquée par les pattes d’une troupe de loups. Il vit un petit sac trapu de peau d’élan, le frère du sien, que les dents aiguës avaient déchiré. Il le ramassa quoique son poids fût presque trop lourd pour ses doigts faibles. Bill l’avait porté jusqu’à la fin, ha, ha ! C’est lui qui pourrait rire de Bill : il survivrait et emporterait le sac jusqu’au bateau sur la mer éclatante. Sa joie était rauque et horrible comme un cri de corbeau, et le loup malade hurlant lugubrement se joignit à lui. L’homme cessa tout à coup. Comment pouvait-il rire de Bill si cela était Bill, si ces os si blancs, rosés et propres, étaient Bill ?

Il se détourna : Bill l’avait abandonné, mais il ne voulait pas prendre l’or ni sucer les os de Bill. Bill cependant aurait fait cela, pensa-t-il, si les rôles avaient été intervertis.

Il arriva à une mare. S’étant baissé pour chercher des poissons, il rejeta sa tête en arrière comme s’il avait été piqué. Il avait vu son visage reflété. C’était si horrible que sa sensibilité se réveilla assez longtemps pour être frappée par le spectacle. Il y avait trois poissons dans la mare qui était trop grande pour être vidée, et après plusieurs vaines tentatives pour les attraper dans le seau de fer-blanc, il y renonça. Il craignait, à cause de sa grande faiblesse, de tomber et de se noyer. C’est pour cette même raison qu’il ne s’aventura pas sur la rivière, qu’il aurait pu descendre en enfourchant un des nombreux troncs d’arbres qui se trouvaient dans les anses de sable.

Ce jour-là, il avait diminué de trois milles la distance entre lui et le navire. Le jour suivant, de deux, car il rampait maintenant comme Bill avait rampé ; et à la fin du cinquième jour il calcula que le navire était encore éloigné de sept milles. Pourrait-il seulement faire un mille par jour ?… Cependant l’été indien durait : l’homme continua de se traîner et de s’évanouir, tour à tour, et toujours le loup malade toussait et reniflait sur ses talons.

Ses genoux étaient à vif comme ses pieds, et quoiqu’il les eût entourés de la chemise qu’il avait eue sur le dos, il laissait derrière lui une trace rouge sur la mousse et sur les pierres. Une fois, regardant en arrière, il vit le loup qui léchait, affamé, ses traces sanglantes, et comprit clairement quelle allait être sa fin, à moins qu’il ne pût lui-même avoir le loup.

Alors commença une tragédie farouche comme jamais il n’y en eut : un homme malade qui se traînait, un loup malade qui boitait, — deux créatures traînant leurs carcasses mourantes au travers de la désolation, l’une à la poursuite de la vie de l’autre.

Si le loup avait été plein de santé, l’homme ne s’en serait pas tant soucié ; mais la pensée d’aller nourrir le ventre de cette chose dégoûtante et presque morte lui répugnait.

Son esprit avait commencé à battre la campagne et à être inquiété par des hallucinations, tandis que les intervalles lucides devenaient plus rares et plus courts.

Une fois, un sifflement à son oreille le réveilla d’un évanouissement. Le voyant remuer, le loup recula, ridicule de faiblesse. Mais cela ne l’amusa point ; il n’était même pas effrayé, car il était trop bas pour cela.

Son esprit s’étant toutefois éclairci, il se coucha et réfléchit. Le navire n’était

pas à plus de quatre milles ; il pouvait le voir bien distinctement quand il chassait le brouillard qui était devant ses yeux : il pouvait voir la voile blanche d’un petit bateau qui coupait la blancheur de la mer éblouissante. Mais jamais il ne pourrait se traîner pendant ces quatre milles. Il le savait et, malgré cela, restait calme. Il savait qu’il ne pourrait pas se traîner un demi-mille, et pourtant il voulait vivre : il n’y avait pas de raison pour qu’il mourût après avoir tant supporté. Le destin exigeait trop de lui ; mourant qu’il était, il refusait de mourir. C’était pure folie peut-être, mais, même entre les griffes de la mort, il la défiait.

Il ferma les yeux et se recueillit avec une précaution infinie. Il se raidit afin de se maintenir au-dessus de cette langueur qui léchait comme une marée montante toutes les profondeurs de son être. C’était bien une mer qui montait et montait et noyait sa conscience petit à petit. Parfois, il était presque submergé, nageant dans l’oubli, d’une brassée qui faiblissait ; puis, par une étrange alchimie de son âme, il trouvait une autre bribe de volonté et nageait avec plus de force.

Couché sur le dos, sans mouvement, il pouvait entendre, se rapprochant doucement, de plus en plus, en un laps de temps qui lui semblait interminable, l’aspiration et la respiration du loup malade. Pourtant il ne bougea pas. La bête était à son oreille : la langue rude et sèche râpa sa joue. Il jeta les mains en avant ou du moins subit la volonté de les jeter en avant ; ses doigts étaient recourbés comme des griffes, mais ils se fermèrent dans le vide.

L’agilité et la certitude demandent de la force, et l’homme n’en avait point.

La patience du loup était terrible ; celle de l’homme ne l’était pas moins. Pendant une demi-journée, il resta couché, sans mouvement, luttant inconsciemment, attendant la chose qui voulait se nourrir de lui et que lui voulait manger. Parfois la mer d’oubli montait autour de lui et il rêvait de longs rêves ; mais au travers de tout, éveillé ou rêvant, il attendait toujours l’haleine poussive et la caresse rude de la langue.

Il n’entendit pas l’haleine et glissa doucement d’un rêve à la sensation de la langue sur sa main. Il attendit. Les dents pressèrent doucement. La pression augmenta : le loup donnait les derniers restes de sa force en s’efforçant d’enfoncer ses dents dans la nourriture qu’il avait attendue depuis si longtemps. Mais l’homme lui aussi avait attendu longtemps, et la main lacérée se ferma sur la mâchoire.

Doucement, tandis que le loup luttait sans force, et que la main saisissait faiblement, l’autre main se traîna pour une prise. Cinq minutes après, tout le poids du corps de l’homme était sur le loup. Les mains n’avaient pas assez de force pour étouffer le loup, mais l’homme avait la bouche pressée contre la gorge de la bête et sa bouche était pleine de poils. Au bout d’une demi-heure, l’homme avait la sensation de quelque chose de tiède qui coulait dans sa gorge. Ce n’était pas plaisant. C’était comme du plomb fondu qu’on forçait dans son estomac, que sa volonté seule y forçait. Plus tard l’homme roula sur son dos et dormit.

Il y avait à bord du baleinier le Bedford une expédition scientifique. Du pont, les observateurs remarquèrent un objet étrange sur le rivage ; cela descendait la plage vers l’eau. Ils ne purent classifier l’objet, et, comme ils étaient des hommes de science, ils montèrent dans la chaloupe qui était amarrée le long du navire et débarquèrent afin de voir. Et ils virent quelque chose de vivant qu’on pouvait à peine appeler un homme : c’était aveugle et inconscient. Cela remuait par terre comme un ver monstrueux. La plupart de ses efforts étaient vains, mais persistants ; cela se tordait, se tortillait et avançait peut-être de vingt pieds par heure.

Trois semaines plus tard, l’homme était étendu dans une des couchettes du baleinier et racontait avec des larmes sur ses joues creuses qui il était et ce qu’il avait souffert. Il parla aussi d’une façon incohérente de sa mère, de la Californie du Sud si ensoleillée et d’une maison parmi les orangers et les fleurs.

Peu de jours après, il était à table avec les hommes de science et les officiers du bord. Il dévorait des yeux toute cette nourriture et la regardait, avec anxiété, disparaître dans la bouche des autres. Alors que chaque bouchée était avalée, ses yeux prenaient une expression de regret profond. Il avait toute sa raison ; pourtant il haïssait ces gens pendant les repas. La crainte que les vivres ne dureraient pas le poursuivait. Il demanda au cuisinier, au boy de la cabine, au capitaine, des renseignements sur les provisions du magasin. Ils le rassurèrent maintes fois, mais il ne pouvait pas les croire et trouva des raisons pour fureter dans la cambuse afin de vérifier de ses propres yeux.

On remarqua que l’homme devenait gros ; chaque jour il engraissait visiblement. Les savants hochèrent la tête et firent des théories. Ils rationnèrent l’homme à ses repas ; mais cependant sa ceinture augmentait et se gonflait d’une façon prodigieuse sous sa chemise.

Les marins souriaient : ils savaient, et, lorsque les savants surveillèrent l’homme, ils surent aussi. Ils le virent aller à l’avant, le déjeuner fini, accoster un marin, la main tendue, comme un mendiant. Le marin sourit et lui passa un morceau de biscuit de mer. Il le saisit, le regarda comme un avare regarde de l’or, et le cacha dans son sein. Les autres marins, tout en riant de lui, donnèrent de pareilles aumônes.

Les hommes de science furent discrets et le laissèrent tranquille, mais ils examinèrent sa couchette en secret. Elle était tapissée de biscuits : le matelas en était bourré ; chaque crevasse, chaque coin en était rempli. Pourtant, il avait toute sa raison. Il prenait ses précautions contre une autre famine possible, voilà tout. Les savants dirent qu’il en guérirait, et cela lui passa avant que la chaîne de l’ancre du Bedford ne grinçât dans la baie de San Francisco.

FIN


LA FOI DES HOMMES

Traduction par Georges Dupuy, 1912

— Je vais vous dire ce que nous allons faire : nous allons jouer ça aux dés.

— À votre idée, alors ; moi, ça me va ! répondit l’homme à qui cette proposition venait d’être adressée.

Puis, se tournant vers l’Indien Innuite, tout tanné, tout ravagé, qui raccommodait des raquettes de neige dans un coin de la cabane, il l’interpella d’une voix joyeuse et rude tout à la fois :

— Hé là ! toi, Billebedam, sauve-toi jusqu’à la cahute d’Oleson, comme un brave garçon, et demande-lui de nous prêter ses dés et son cornet. Ne perds pas de temps.

Cette soudaine requête, tombée comme une bombe au milieu de graves discussions relatives aux salaires des hommes travaillant sur le placer, ainsi que sur la question du bois et des provisions, surprit quelque peu le placide Billebedam. Il était encore de bon matin, d’autre part, et Billebedam, pourtant accoutumé depuis quatre hivers aux étranges façons des gens qui avaient, petit à petit, envahi ce territoire vierge, n’avait jamais vu de « white men » du calibre de Pentfield et d’Hutchinson jouer aux dés avant la fin de la journée. Mais sa face resta impassible, comme celle de tout bon Indien du Yukon. Il enfila ses mitaines et sortit dans le grand froid.

Bien que le réveille-matin marquât neuf heures, il faisait encore nuit dehors. La cabane de troncs de sapin était éclairée de deux chandelles enfoncées dans des goulots de bouteille à whisky et posées au milieu d’une petite table aux planches dressées à la hache. Quelques assiettes de fer-blanc, grasses des reliefs du « breakfast », entouraient les rudimentaires candélabres habillés d’innombrables stalactites de suif. La petite chambre, qui composait toute l’habitation, se révélait aussi mal tenue que la table. À un bout, contre la muraille aux interstices bouchés de glaise et de mousse, deux couchettes de toile, l’une au-dessus de l’autre, supportaient tout un désordre de couvertures et de fourrures, attestant du hâtif lever des hôtes.

Lawrence Pentfield et Corry Hutchinson étaient deux millionnaires du Klondike de 1898, bien que n’en ayant pas le moins du monde l’apparence ! Vous les eussiez tout aussi bien pris pour des bûcherons du Montana ou des ouvriers du railroad Union-Pacific. Cependant, par le jour blafard qui commençait à poindre, dans le creux d’une étroite vallée, à leurs pieds, et sur la surface même d’un ruisseau gelé à bloc, on pouvait compter beaucoup de trous noirs, surmontés de treuils. Quarante hommes travaillaient dans le fond de ces puits et remontaient à chaque minute le gravier « payant » et les pépites d’or, à pleins seaux. On payait ces ouvriers quinze dollars par jour en leur assurant abri et nourriture. Des milliers et des milliers de dollars d’or pur étaient ainsi grattés, égratignés, des parois glacées, et tout cela appartenait à Pentfield et à Hutchinson, « rois du Bonanza ».

Pentfield, silencieux depuis un instant, empila soudain l’une sur l’autre les assiettes sales qui rendirent un son ferraille ; puis il se mit à battre avec ses poings maigres, sur le bois de la table, une sorte de « tattoo » africain, à temps pressés, tout en regardant fixement devant lui. Hutchinson, de son côté, moucha l’une des chandelles du pouce et de l’index, sans trop savoir ce qu’il faisait.

— By Jove ! Je voudrais bien que nous puissions nous en aller tous les deux ! s’exclama-t-il tout à coup.

Pentfield posa sur lui un regard sévère.

— Si votre sacrée obstination ne venait pas toujours se mettre en travers des choses, dit-il, il y a longtemps que ce maigre détail serait réglé ! Tout ce que vous avez à faire, entendez-vous, c’est d’atteler les chiens et me flanquer votre camp ! C’est à vous que cela revient de droit. Je surveillerai bien la mine tout seul. Et, l’année prochaine, ce sera à mon tour d’aller un peu voir le monde civilisé.

— Mais pourquoi donc partirais-je, moi ? rétorqua Hutchinson. Personne ne m’attend…

— Pardon : vos parents, dit brusquement Pentfield.

— Comme vous, alors ; avec cette différence que je n’ai pas de fiancée, cher Lawrence.

Pentfield leva les épaules.

— En tout cas, elle peut attendre, dit-il.

— Pauvre chose ! Elle a attendu deux ans, pas moins…

— Bah ! Une autre année ne la vieillira pas au point de la rendre méconnaissable.

— Trois ans. Cela fera trois ans ! Réfléchissez-y, mon vieux. Trois ans dans ce coin de la terre, dans ce damné coin de tristesse, de privations, de misères sans noms !

Hutchinson, ce disant, leva un bras en l’air et articula une sorte de grognement qui fit sourire Pentfield malgré lui.

Corry Hutchinson était de quelques années plus jeune que son partenaire. Il avait tout au plus vingt-six ans. Son visage aux traits réguliers, énergiques, reflétait une visible ardeur de vivre. On sentait que cela avait dû lui être dur de se faire à la farouche et monotone existence des chercheurs d’or de l’arctique. Pentfield, sans doute, devait avoir plus de force d’âme ; il prit une voix menue et railleuse pour exaspérer encore la véhémence d’Hutchinson :

— Mon cher, j’ai rêvé, l’autre nuit, que j’étais à San-Francisco, chez Zinkand. L’orchestre jouait une valse langoureuse ; on entendait le choc cristallin des verres à haut pied ; la salle où je me trouvais était pleine de rires, de belles toilettes, de belles épaules ; j’étais en frac et je commandais au maître d’hôtel, obséquieusement penché vers moi… devinez un peu quel menu ? Des œufs, monsieur, des œufs frits à la poêle, des œufs brouillés, des œufs aux pointes d’asperges, des œufs de toutes les manières, et je les engloutissais au fur et à mesure de leur apparition !

— Tonnerre ! éclata Hutchinson, mais vous n’avez donc pas eu le bon sens d’ordonner, avec cela, un énorme steak, bien à point, avec deux ou trois sortes de salades, et des oignons verts, et des radis, et des raves à peau noire dans lesquelles les dents enfoncent avec un petit crissement ?

— Si, si ! vous pensez bien que j’avais commandé tout cela, mais je me suis réveillé avant qu’on les apporte, répliqua Pentfield.

Sur ces mots, il décrocha un vieux banjo qui pendait près du poêle, sous deux carabines, et se mit à en pincer les cordes avec beaucoup de minutie.

— Oh ! je vous en prie ! supplia Hutchinson, ne jouez pas cette ballade, vous me rendriez fou !

Pentfield jeta le banjo sur l’un des lits et chantonna à mi-voix, les yeux clos :

Entends mon murmure luxurieux… Je suis
Ce vers quoi le Faible, sans l’avouer, aspire ;
Je suis le Souvenir et je suis le Tourment ;
Je suis la Ville !
Je suis tout ce qui se ment, le soir, dans les lumières.

Fleurs, habits noirs, diamants, sourires d’amour…

À suivre.

Hutchinson avait attiré un tabouret et s’était affalé sur la table, la figure cachée dans l’angle de son coude. Il lui sembla qu’on grattait à la porte. Il releva la tête. Un grand nuage blanc de froid entrait du dehors. Dans cette vapeur glacée apparut Billebedam qui posa près de lui cinq dés et un crasseux étui de cuir en disant :

— Um beaucoup froid. Oleson parlé moi. Um dit Yukon gelé hier soir.

— Vous entendez cela, vieux fellow ! s’écria Pentfield en tapant sur l’épaule de son compagnon. Allons-y donc ! Celui qui gagne prend le sentier pour le pays de Dieu dès demain matin. Le Yukon est pris. On peut voyager en traîneau jusqu’à Skagway où l’on ne manquera pas de trouver un des confortables steamers de la Pacific Coast Company.

Il introduisit les dés dans le cornet et les secoua.

— D’abord, qu’est-ce que nous faisons ? Poker d’as pur et simple ?

— Poker d’as pur et simple, approuva Hutchinson.

— Tirons.

Pentfield lança un dé, à la main, et amena sept. Le même essai, par Hutchinson, donna une dame.

— À vous, Corry, dit Pentfield, cependant qu’il bourrait sa pipe avec de grosses lamelles de tabac en plaque, coupées au canif.

Les dés roulèrent sur la table rugueuse.

— Une paire aux rois, un valet, un sept ! annonça Hutchinson. Lawrence, vous ferez sortir beaucoup mieux que ça, j’en suis sûr !

En joueur rompu à ce jeu, d’un élégant mouvement du poignet, Pentfield étala un dix et quatre rois.

— La première manche à vous, partner, et l’honneur de continuer.

Un grand silence se fit. Sur un signe de Pentfield, l’Indien lui présenta une courte tige de fer dont l’extrémité avait rougi dans le poêle ; on entendit deux ou trois puissants smack… smack…, le grésillement du tabac, puis Lawrence rendit précautionneusement le tisonnier au vieil Innuite.

De son même geste de tout à l’heure il lança les dés. La main donna quatre huit et as.

— Très beau, murmura Corry en rassemblant le jeu.

Il secoua longuement l’étui dans tous les sens, la paume de sa main bouchant l’orifice.

— Allez donc ! dit Pentfield, impatienté.

Le joueur versa lentement le contenu du cornet.

— Cinq as ! annonça-t-il, calmement. À moi la seconde. Égalité. La belle, maintenant.

Corry Hutchinson exhala un soupir et sema les dés d’un seul coup. Il y avait valet, trois rois et as, mais cet as se tenait en équilibre sur un angle, retenu dans une anfractuosité de la table.

— Cassé ! s’écrièrent-ils presque ensemble. À refaire !

Le joueur, cette fois, prit son temps, remua doucement les cubes d’ivoire à sept ou huit reprises et les laissa tomber dans un espace restreint.

— Oh ! là ! s’exclama Pentfield ; diable ! cinq rois ! quelle extraordinaire veine : C’est vous qui partez, old chap !

Et il tendit sa main rugueuse à Hutchinson, par-dessus la table. Mais l’autre lui repoussa le bras :

— Pas du tout ! Je vous en prie, jouez à votre tour ! Vous pouvez amener mieux ou faire dead-heat avec moi. Allons !

D’un mouvement nerveux, Pentfield envoya tout le poker sur la table. Un dé tomba à terre. Il recommença.

Ce fut un coup pitoyable : un neuf, trois sept, un huit…

Le perdant eut aussitôt un nerveux accès de rire. Corry le regarda aveceffarement. Mais ce fut court. Pentfield revint vers son ami et posa sur ses épaules deux mains brûlées par les intempéries boréales, mais de forme aristocratique.

— Allons, lui dit-il en le regardant dans les yeux, ne protestez pas, Corry ; je devine tout ce que vous pensez, à cette minute. Que vous resteriez bien à ma place et me laisseriez partir, hein ? Oui… ne dites rien. Vous avez vos vieux parents à visiter à Detroit et cela règle la question. De plus, vous pouvez faire pour moi exactement ce que j’aurais voulu faire moi-même si le sort m’avait désigné…

Dans le regard des deux hommes un éclair s’échangea. Hutchinson souriait.

— Exactement, dit Pentfield, c’est cela… Vous la ramènerez avec vous, sans autre cérémonie. Nous nous marierons à Dawson, voilà tout. C’est évidemment moins « select » que San-Francisco, mais…

— Un instant ! interrompit Corry Hutchinson. Je n’y avais pas songé… Sera-t-il très convenable que je l’amène, comme cela, dans ce camp ?… Nous ne sommes pas frère et sœur ; je ne l’ai jamais vue. Et de voyager ensemble… Naturellement, je suis un homme d’honneur ; ensuite, j’ose le croire, votre meilleur ami. Mais, enfin… les gens sont si stupides…

Ici, Pentfield prononça un terrible juron signifiant — au moins — qu’il avait autant souci de l’opinion des gens que de ce qui se passait chez le diable.

— C’est fort joli, Lawrence, et tous mes compliments ! Mais si vous vouliez être un peu plus civil, et me faire la faveur de me laisser parler en paix un moment, vous apprendriez que la chose la plus plausible en même temps que la plus loyale que je puisse faire en une telle occurrence, c’est vous envoyer au Sud cette année. L’année prochaine est seulement à un an de distance, comme on dit, et alors je pourrai prendre l’essor, à mon tour.

— Je ne le veux pas, Corry, mon cher ami. C’est catégorique. Il est inutile que vous insistiez. Je rougirais de honte à chaque fois que je penserais à vous, trimant comme un mercenaire, ici, à ma place !

Soudain il eut un petit sursaut du corps comme un homme que vient de frapper une lumineuse idée. Il extirpa de sa couchette, après en avoir bousculé les couvertures et les peaux de loup, un vieux bloc-notes et quelques enveloppes froissées. Puis il prit une plume et un encrier sur une étagère et, s’asseyant à la table, écrivit une dizaine de lignes rapides.

— Voici qui simplifie tout, fit-il. Remettez cette lettre à son adresse.

Hutchinson prit la feuille ouverte et lut chaque mot avec soin.

— Comment savez-vous que son frère consentira à l’accompagner dans ce dur voyage ? demanda-t-il.

— Oh ! il le fera pour moi, — et pour sa sœur, affirma Pentfield. Vous savez, c’est un tenderfoot, un peu nigaud et timide, et je ne l’aurais pas confiée à lui seul. Mais, avec vous comme chef de route, je sais que tout ira en fort beau style. Donc, pour commencer, vous irez la rencontrer et la préparer à ce petit événement de sa vie. Ensuite, vous partirez d’un pied leste chez votre maman, dans le Michigan ; et, quand vous en reviendrez, la sainte famille sera prête à prendre le paquebot. Vous l’aimerez comme votre sœur, du premier coup, vous verrez, je le sais ! Elle charme tous ceux qui l’approchent.

Ce disant, il tira sa montre, un chronomètre d’or portant ses initiales serties de pierres fines, et, d’une pression du pouce, ouvrit l’une des cuvettes. Une photographie de ton chaud en ornait le fond. Corry Hutchinson la contempla avec admiration, par-dessus l’épaule de Pentfield.

— Elle se nomme Mabel, dit celui-ci, d’une voix lente. Aussitôt que vous débarquerez à Frisco, hélez un cab et dites tout simplement au cabby. « Chez le juge Holmes, Myrdon Avenue. » Vous y serez mené directement… Et, pendant que j’y pense, continua Lawrence Pentfield, ce ne serait pas une idée si bête, qu’en pensez-vous, de m’acheter quelques petites choses…

— Un homme marié doit avoir son outfit, déclara sentencieusement Corry.

— Évidemment ! Il va nous falloir des nappes, des serviettes, des draps, des oreillers, que sais-je encore ! Enfin vous lui demanderez le détail… Aussi un beau service de porcelaine fine à filets d’or… Je vous ouvre un crédit d’un vingtaine de mille dollars. Prenez bien tout ce qu’il faut. Vous fréterez le tout par steamer et nous pourrions avoir cela à Dawson, en juillet prochain, par les steamboats de rivière… À moins que vous ne voyiez intérêt à ce que tout le lot passe par la Behring ?… Ah ! et puis, qu’est-ce que vous diriez d’un piano ?

Hutchinson trouva que c’était indispensable. Ses appréhensions s’étaient évanouies et il s’échauffait, tout à l’honneur de sa mission.

— Tonnerre ! Lawrence, s’exclama-t-il, comme tous deux se levaient, les recommandations faites, je vous amènerai cette petite « mistress Pentfield » avec le confort d’un limited de luxe ! Elle ne souffrira de rien. Dès que nous aurons touché l’Alaska, je serai le chef cuisinier ; je m’occuperai des chiens, des traîneaux ; tout ce que son frère aura à faire sera de lui tenir compagnie et me signaler ce que j’aurai pu omettre. Je ne crois pas, toutefois, que j’oublierai beaucoup de choses, c’est moi qui vous le dis !

Le lendemain, Lawrence Pentfield serrait avec effusion les mains de son ami. Il le vit disparaître dans le matin gris, derrière ses chiens, vêtu de fourrures, tenant les deux courts brancards du traîneau à la façon d’une charrue, sautant, d’un balancement du corps, sur les grosses mottes de neige. Un dernier claquement de fouet sonna dans la distance et la forme d’Hutchinson s’évanouit.

Pentfield retourna seul à sa mine qui lui apparut plus que jamais noire et triste. Il soupira à la contemplation de l’implacable hiver abattu sur toutes choses. Il avait devant lui beaucoup de travail, des hommes à surveiller, de minutieuses recherches à diriger vers la problématique « veine payante », mais son cœur n’était pas à la tâche. Son cœur, envahi par la sombre nuit arctique, ne connut un peu d’aise que lorsque quatre charpentiers eurent posé, sur un petit tertre élevé, en retrait des travaux, les premiers troncs de mélèze destinés aux murailles d’une « maison confortable » qui attendrait la venue de Mabel. Son contremaître et lui avaient tracé les plans de l’habitation ; elle comportait trois pièces spacieuses, un « parlour », la cuisine-salle à manger et la chambre, qui serait tendue de cotonnade et tapissée de fourrures rares. Chaque tronc devait être soigneusement équarri, avec des encoches bien exactes, afin d’éviter toute infiltration d’air. À chacun des hommes employés à la construction, Lawrence allouait un salaire de quinze dollars par jour et rien ne pouvait être achevé avant deux mois, à cause de la neige, des intempéries et de la difficulté de trouver des arbres sains et droits qu’il fallait aller abattre et ébrancher, haut dans la montagne.

Chaque matin, à son réveil, Pentfield rayait d’un trait de crayon le jour qui venait de poindre, calculant mieux ainsi le temps qui le séparait du retour d’Hutchinson.

Corry avait promis d’être là avant les dernières glaces de printemps. C’était loin encore…

La maison fut terminée un dimanche matin. Son plancher neuf, l’écorce pelée des cloisons, l’emplissaient d’une senteur douce et fine. Pentfield pensa que Mabel aimerait cette odeur de pin balsamique. Il assujettit un gros cadenas à la porte. Nul autre que lui n’avait le droit d’entrer là. Il y passait des heures et redescendait à la mine avec des joues ronges et un regard brillant de rêves encore vivaces.

Vers le milieu de décembre, Pentfield reçut une lettre de Corry Hutehinson. Celui-ci venait de visiter Mabel Holmes. Elle était bien digne d’être la femme de Lawrence, écrivait-il. C’était une créature charmante, ses parents fort aimables, etc. Cette lettre rendit Lawrence heureux pour plusieurs semaines. En janvier, deux autres lettres lui arrivèrent ensemble à cause, sans doute, de la pénurie de traîneaux postaux, à Skagway et à Dyea. Puis une quatrième, la semaine suivante. Elles étaient toutes aussi enthousiastes, aussi amicales. Corry revenait juste de Myrdon Avenue ; Corry était juste sur le point de se rendre à Myrdon Avenue ; ou Corry était à Myrdon Avenue. Et il disait ses rencontres à San-Francisco, omettant toutefois de parler du voyage à Detroit, pays de sa famille.

Lawrence Pentfield se prit à penser que son associé demeurait tout de même bien longtemps en compagnie de Mabel Holmes, pour un homme qui allait revoir ses parents dans l’Est ! Il se surprit même à éprouver — à de rares instants — quelque inquiétude… mais, bah ! ne connaissait-il pas à fond Mabel et Corry ? Les lettres de Mabel, de leur côté, ne tarissaient pas d’éloges sur Hutchinson, si aimable, si prévenant. Mais elle émettait quelques craintes pudiques, à son tour, sur les difficultés et tout l’imprévu de ce raid en traîneau, sur la glace, ainsi qu’au sujet de leur rapide mariage à Dawson. Là-dessus, Pentfield répondait en toute bonne humeur, riant de ses alarmes et l’assurant tout au moins d’une absolue sécurité, grâce à Corry, un second lui-même.

Malgré tout, ce long et morne hiver du Klondike, qu’avaient précédé pour lui deux autres hivers semblables, commençait à peser sur son âme. La surveillance du champ de placer, avec ses trous noirs et ses amas de neige, et la poursuite du filon capricieux n’arrivaient plus à chasser sa mélancolie. Vers les premiers jours de février, Lawrence fit quelques voyages à Dawson, cherchant à s’étourdir autour des tables de roulette et de faro. Parce qu’il pouvait perdre, il gagnait, et la « veine de Pentfield » devint bientôt une chose proverbiale dans le clan des joueurs hirsutes et fatalistes. La chance resta avec lui jusqu’au milieu du mois. Combien de temps lui aurait-elle souri de façon aussi constante ? On ne peut là-dessus que conjecturer, car, après un très gros gain, certain soir, il s’abstint à jamais de jouer.

La chose eut pour théâtre l’Opera-House. Pendant une heure d’horloge, il sembla que Pentfield ne pouvait placer son sac d’or sur une carte sans rafler immédiatement tout le tableau. Vers la fin d’un coup, alors que le croupier-propriétaire, Nick Inwood, le servait d’un air détaché, celui-ci dit tout à coup, dans le silence :

— À propos, Pentfield, j’ai vu dans les journaux, arrivés ce matin, que votre partenaire, Hutchinson, ne s’ennuie pas du tout, de l’autre côté.

— Je ne suis guère en peine de Corry, repartit Pentfield. Il a bien raison de s’amuser s’il le peut. D’autant mieux qu’il l’a bien gagné !

— Tous les goûts sont dans la nature, remarqua Inwood ; seulement, entre s’amuser et prendre femme, ajouta-t-il en ricanant, il y a une différence !…

— Quoi ? Corry est marié ? s’exclama Lawrence, un peu étourdi de l’information.

— Parfaitement, dit Inwood. Je viens de voir ça tout à l’heure dans un journal de San-Francisco.

— Ah bah ! prononça Pentfield, avec une indifférence affectée. Et quelle est l’heureuse miss, — ou mistress… ?

Nick Inwood sortit de sa poche un journal bariolé, l’étala sur la table et se mit à en tourner les pages, une à une.

— Attendez… Je n’ai pas une mémoire spécialement remarquable en ce qui concerne les noms propres… mais il me semble que c’est quelque chose comme Mabel… Mabel… Voici : Miss Mabel Holmes, fille du juge Holmes, de la rue chose… etc., etc. Tenez, mon vieux, voyez vous-même.

Lawrence ne prit pas le journal ; il n’eut pas un frémissement dans les muscles du visage, pas un battement de paupière. Une petite douleur immédiate, cependant, lui vint de ce que ce nom, jusqu’alors chéri de lui seul, ait pu être prononcé à haute voix dans un tel bouge. Il regarda calmement les joueurs, puis Inwood, dans l’espérance de découvrir sur leurs faces rudes le signe d’une possible mystification.

Matel pâlit et Dora s’avança vers lui : « Qu’avez-vous, Lawrence ? »
demanda-t-elle, en lui posant la main sur l’épaule.

Mais rien de semblable ne se révéla. Alors, il se tourna vers le tenancier du faroet prononça, en termes froids et mesurés :

— Inwood, j’ai ici, dans mon sac, cinq cents dollars d’or pur pour parier que ce que vous venez de dire n’est pas imprimé sur ce papier. Inwood le regarda avec surprise.

— Allez-vous-en, enfant ! je ne veux pas de votre argent !

— C’est bien ce que je pensais, dit doucement Pentfield en jetant négligemment sur la table une poignée de jetons.

Une rougeur monta aux joues du croupier, qui, comme en doutant de ses propres sens, déplia à nouveau le journal qui traînait sur une chaise ; puis, interrompant délibérément la partie, il dit à Lawrence, nerveusement :

— Dites donc, homme, je ne puis vous permettre ça, vous savez !

— Me permettre quoi ?

— Vous permettre d’insinuer que j’ai menti, comprenez-vous ?

— Je n’insinue rien, rétorqua Pentfield. Je prétends seulement que vous cherchez à faire montre de beaucoup d’esprit…

— Faites vos jeux, messieurs, annonça calmement Inwood.

Et regardant Pentfield dans les yeux :

— Vous êtes un peu jeune pour me faire tourner en bourrique, je vous en préviens, Pentfield !

— Et je suis assez vieux, cependant, repartit celui-ci, pour jouer les cinq cents dollars que voici contre… vos mauvais yeux, si vous voulez.

Ce disant, il posa sur la table un long sac de peau d’élan, lourd de pépites d’or.

— Je regrette, mais j’empoche votre argent, mon garçon, fit Inwood, triomphalement, en lançant devant Lawrence le San Francisco Chronicle.

Le malheureux, interloqué, les tempes lui battant à grands coups, parcourut avidement toutes les lignes de la page, jetant un regard rapide sur les titres en gros caractères et, soudain, les noms de Mabel Holmes et de Corry Hutchinson, accouplés, lui sautèrent aux yeux, au haut de la dernière colonne.

— J’ai perdu, déclara Pentfield, en souriant. Cet Hutchinson, une fois lâché, ma parole ! est capable des pires choses !

Il se mit alors, dans un coin de la salle, à la clarté d’un lumignon, à relire mot pour mot la prose mondaine : « L’un des rois du Bonanza, associé là-bas avec Mr Lawrence Pentfield, que la society californienne n’a pas encore oublié, et intéressé avec ce gentleman dans d’autres propriétés minières du lointain Klondike, vient d’épouser miss Mabel Holmes. » Et plus loin : « On dit dans leur entourage que Mr et Mrs Hutchinson, à titre de lune de miel, entreprendront le rude voyage du Grand Nord, après une rapide visite aux parents du jeune marié, à Detroit, Michigan ».

— Je vais revenir, boys, gardez ma place ! dit vivement Pentfield, en reprenant son sac, allégé des cinq cents dollars gagnés par Inwood.

Il sortit, longea un instant le trottoir bondé de neige et acheta chez un fruitier-barbier-libraire un journal de Seattle. Celui-ci contenait exactement la même information, bien qu’un peu plus condensée. Corry et Mabel, indubitablement, étaient mari et femme. Lawrence retourna à l’Opera-House, repris son tabouret, et, sans hésitation, demanda le banco.

— Vous voulez voir si votre vieille main a tourné ? questionna Inwood avec un gros rire. Ma foi ! je me disposais à aller m’acheter des mocassins à la « A. C. ». mais je vais tout de même rester pour vous voir ramasser une bonne culotte. Hein ! Ce serait votre tour ?

Mais le tenancier avait mal prévu, car, au bout de deux heures de jeu, il annonça, en coupant entre ses dents la pointe d’un nouveau cigare, que MrLawrence Pentfield avait, pour le présent, entièrement drainé la banque.

Lawrence passa ses jetons, encaissa quarante mille dollars, serra la main d’Inwood et l’informa qu’il ne jouerait plus à sa table de faro ni à aucun autre jeu d’argent durant les jours qui lui restaient à vivre.

Personne ne sut ni ne supposa jamais que Pentfield venait d’être frappé d’un coup particulièrement rude. Il n’y eut aucun changement apparent dans sa façon de vivre. Durant une semaine il vaqua à son travail avec la même exactitude, prenant les mêmes peines, accomplissant les mêmes devoirs, jusqu’au matin du dimanche où un prospecteur, qui s’était reposé un instant dans sa cabine, lui donna un journal de Portland-en-Orégon. Le compte rendu du mariage de Corry et de Mabel s’y étalait en première page. Alors il demanda à l’un de ses voisins de prendre charge de la mine pendant quelque temps, attela ses chiens et partit pour le haut Yukon. À l’embouchure de la White Hiver, qui présentait à angle droit son boulevard de glace, il tourna. Au bout de cinq jours de marche, Lawrence arriva à un camp de chasse d’Indiens Pelly. Là, il y eut grande fête, le soir, en son honneur. Il fut convié à s’asseoir à la droite du chef et partagea le potlach avec la pauvre tribu. Le lendemain, de bonne heure, il poussait sa meute vers l’endroit d’où il était venu. Seulement, cette fois, il ne voyageait pas seul. Une jeune squaw, qu’il ramenait avec lui, prenait soin des chiens et lui aida à planter la tente au premier soir d’étape. Cette Indienne avait eu le flanc déchiré par la patte d’un ours, alors qu’elle était enfant ; elle en gardait une démarche assez heurtée et pénible. Elle se nommait Lashkà. Le shaman de la tribu venait de les unir dans le mariage avec les rites rapides et quelque peu barbares des Innuites du Nord. À présent, passive, inquiète, non du fait d’être désormais la chose de cet homme blanc, mais à la vague perspective de l’inconnu qui s’ouvrait devant elle, Lashkâ s’en allait avec son époux vers les richesses du Bonanza.

Après tout, cette pauvre fille, digne et active, malgré son infirmité, n’était pas, peut-être, un si mauvais lot pour lui, avait pensé Pentfield. Aussitôt qu’ils eurent atteint Dawson, un pasteur les bénit officiellement en se servant du dialecte chinook pour s’adresser à la squaw, humble et troublée. Dawson, traversé vite, resta dans l’esprit de Lashkâ comme une extraordinaire féerie. Puis Pentfield l’installa dans la grande maison neuve emplie d’agréables odeurs d’essences, sur le haut du coteau, devant le champ de placer.

Neuf jours passèrent. Les hommes du district, les notabilités de la capitale du Klondike, restèrent bien un peu stupéfaits d’un tel acte de la part d’un gentleman accompli comme l’était Lawrence Pentfield ; mais, après tout, chacun doit savoir diriger mieux que quiconque ses propres affaires et nul n’osa commenter — au moins devant l’intéressé — cette union assez étrange. Au reste, Pentfield, dès le premier jour, cessa toutes relations avec les quelques mineurs qui étaient entrés dans le pays accompagnés de leurs femmes.

Il ne reçut plus de nouvelles de l’extérieur. On disait, dans le Yukon Nuggetque six traîneaux chargés de lettres et de paquets postaux s’étaient perdus dans une tourmente de neige, à Big Salmon. Et Pentfield savait qu’à cette époque, Corry Hutchinson et sa femme voyageaient déjà dans l’intérieur de l’Alaska, en route pour la mine, en route pour ce voyage de noces dont il avait tant rêvé, au long des jours, au long des nuits, pour lui-même…

Avril approchait de sa fin lorsque, par un joli matin de printemps, égayé d’éclats de soleil sur la lande, Lashkâ demanda la permission de descendre le ruisseau avec les chiens jusqu’à la hutte de l’Indien Siwash Peter. La femme de Siwash Peter, venue de la tribu de la rivière Stewart, lui avait mandé que son nouveau-né était gravement malade. Lashkâ passait pour posséder une certaine science des troubles infantiles. Pentfield lui proposa obligeamment de l’accompagner. Il harnacha les chiens et ils prirent ensemble le sentier, sur le lit de Bonanza.

Le printemps, réellement, naissait. Le froid était beaucoup moins intense. On entendait déjà des gazouillis d’eau vive sous les masses de neige qui bloquaient les torrents. Les terribles tenailles de l’hiver se desserraient. En passant près d’une cassure béante où miroitait de l’eau verte, légèrement couverte de vapeur, Pentfield entendit soudain le carillon minuscule d’un teamattelé en éventail et qui venait au trot.

Presque aussitôt, deux longues sleighs, tirées chacune par huit chiens suants et harassés, apparurent, à la queue leu leu.

L’allure, la voix et la façon de mener de l’homme qui marchait devant le premier traîneau, tenant le gee-pole [1] d’un poing ferme, apparurent très familières à Pentfield, au premier regard. Cet homme était Corry Hutchinson. Derrière lui se tenaient deux femmes emmitouflées de fourrures. Pentfield arrêta sa meute et attendit. Il était content que Lashkâ fût avec lui, bien que le cœur lui battît à se rompre. En vérité il n’aurait pas souhaité de plus favorables circonstances pour cette rencontre. Qu’est-ce que Corry allait pouvoir lui dire ? Quelles explications ? Quelle attitude garderait-il ? Quant à lui, il était bien décidé à n’expliquer quoi que ce soit sur son compte. C’était à eux d’expliquer, d’abord…

À dix pas, Corry arrêta ses bêtes d’un « Hou-ou ! » sonore et, un bon sourire illuminant sa face, il marcha vers Pentfield, la main tendue.

— Hello ! vieux Lawrence, comment allez-vous ?

Pentfield serra cette main assez mollement et ne sut trouver un seul mot de réponse à l’affectueuse interpellation. À ce moment les deux femmes descendirent du second traîneau. Il remarqua que la plus petite était Dora Holmes, une sœur cadette de Mabel. Il retira poliment sa casquette fourrée dont les deux cache-oreille flottaient, serra les mains de Dora et se tourna vers Mabel. Elle demeurait immobile, accoudée au traîneau, magnifiquement belle et toute rose de l’air du chemin. Il n’osa aller vers elle. Il eut cependant envie de demander : « Comment vous portez-vous, mistress Hutchinson ? » mais il ne prononça pas cela. Ce qu’il put articuler fut seulement : « Comment allez-vous ? »

Toute la consternation, le trouble et le malaise imaginables se peignirent soudain sur les visages des nouveaux arrivants. Mabel pâlit et Dora, désagréablement impressionnée par une telle réception, s’avança vers lui :

— Qu’avez-vous, Lawrence ? demanda-t-elle, en lui posant la main sur l’épaule.

Mais déjà Hutchinson avait empoigné son associé par la manche et l’avait attiré à l’écart.

— Ah çà ! Pentfield, êtes-vous devenu fou ? Que signifient ces manières étranges ?

— Je me demande, à mon tour, répondit Pentfield, quel est votre droit de me questionner ainsi ?

— Comment ! s’exclama l’autre. Et cette squaw sur votre sleigh… Que fait-elle là ? De qui est-elle la squaw ? Comment vais-je expliquer des choses de ce genre ?

— Vous n’avez rien à expliquer, monsieur, dit Pentfield, en haussant la voix. Cette squaw est ma femme. Mistress Pentfield, je vous prie, est le nom qu’elle porte.

Corry Hutchinson ouvrit la bouche comme quelqu’un qui étouffe. Pentfield, redevenu maître de lui, s’était rapproché des deux femmes et, s’adressant à Dora, il demanda avec sa gentillesse coutumière :

— Et comment avez-vous supporté le voyage, dites-moi cela ? Avez-vous pu, au moins, dormir chaudement ?

Et il ajouta, avec déférence, se tournant vers Mabel :

— Et comment mistress Hutchinson a-t-elle trouvé nos régions sauvages ?

— Oh ! mon Dieu, le grand nigaud ! s’écria Dora, en lui entourant le cou de ses deux bras. Est-ce possible ! Vous avez lu l’annonce erronée, vous aussi ! C’est cela. Mabel, tu sais… je pensais bien que c’était cela, ses façons étaient si bizarres ! Allons, embrassez-moi !

— Je… je ne comprends pas bien, balbutia le malheureux, en se dégageant.

— Mais ce fut corrigé le jour suivant, Lawrence ! s’écria Dora. Mon Dieu, nous n’avions pas cru que vous eussiez pu lire cette stupide note ici, à l’autre bout du monde. Sans doute, vous avez eu en mains les journaux du vendredi contenant l’erreur de noms…

— Une minute, je vous en prie !… que voulez-vous dire ? demanda Pentfield, se sentant envahi soudain d’un vertige douloureux.

Dora, à présent, sanglotait :

— N’avez-vous pas deviné, déjà, Lawrence ? C’est moi qui suis mistressHutchinson et voici Mabel, toujours votre fiancée. Nous vous avions ménagé cette grande surprise. Allez la consoler vite, voyez, elle se trouve prise de faiblesse !…

Pentfield toussa bruyamment et dit d’une voix blanche :

— Je vois, maintenant… Le reporter embrouilla les deux noms… Mais j’ai lu aussi les journaux de Seattle et de Portland qui avaient copié son texte… Hélas ! je n’ai jamais eu de chance qu’aux cartes !

Pendant deux longues minutes il garda le silence, les yeux baissés, sa respiration visiblement précipitée. Dora lançait vers la squaw accroupie sur le traîneau de Pentfield des regards pleins de stupeur. Mabel, silencieusement, pleurait ; de sourds accès de chagrin soulevant sa poitrine.

Alors, Lawrence Pentfield parla, simplement, en regardant Mabel Holmes dans le profond de ses beaux yeux :

— Je suis désolé plus que je ne puis l’exprimer. C’est une chose qui m’emplit de peine.

Il poussa une sorte de grognement, comme pour éclaircir sa gorge et dit encore :

— Mistress Pentfield est sur la sleigh, là-bas, assise.

Toutes les fatigues de la route descendirent d’un seul coup dans les membres tremblants de Mabel. Dora la saisit à temps par la taille. Pentfield regardait stupidement le bout de ses mocassins. Puis, soudain, il fit volte-face, et, faisant claquer son long fouet, appela tout haut :

— Ho ! Lashkâ, en route ! le baby de Siwash Peter ne peut attendre tout le jour !

Il empoigna les deux timons du traîneau, le décolla d’un mouvement brusque et, ayant fait quelques pas, il se retourna :

— À propos, Corry, cria-t-il, vous pourrez occuper la vieille cabane. Je ne l’ai pas habitée depuis trois mois. J’en ai bâti une neuve, en haut, sur la colline.

FIN
[1]  Timon oblique, fixé en avant et à gauche des patins, et qui permet au meneur de chiens de maintenir l’aplomb du traineau dans les mauvaises passes.

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