Un nouveau film sur le meurtre de Hind Rajab met en lumière une société israélienne profondément malade, plongée dans les ténèbres par une idéologie raciste qui affirme que les vies juives comptent, mais pas celles des Palestiniens.
Par Jonathan Cook | 14 janvier 2026
The Voice of Hind Rajab, une reconstitution dramatique dévastatrice du meurtre au ralenti par Israël d’une fillette de cinq ans à Gaza, arrive dans les cinémas britanniques la semaine prochaine. Saisissez l’occasion d’aller le voir. La grande majorité des Américains en ont été privés lorsqu’il est sorti là-bas le mois dernier.
Voici ce qui est advenu du film aux États-Unis, selon le journaliste du New York Times M Gessen :
« The Voice of Hind Rajab a été présenté en première au Festival de Venise en septembre et a remporté le Grand Prix du Jury, la deuxième distinction la plus élevée. Quelques jours plus tard, il a été projeté au Festival international du film de Toronto, où il a reçu un accueil enthousiaste.
De grandes sociétés américaines de distribution se sont manifestées. Mais ensuite, m’ont expliqué les productrices Odessa Rae et Elizabeth Woodward, les entreprises se sont retirées l’une après l’autre.
Au final, Woodward, qui dirige une petite société de distribution, a mis en place quelque chose qui s’apparente à de l’auto-distribution. Le film sort à New York et à Los Angeles mercredi. Ailleurs dans le monde, ce film — présélectionné pour l’Oscar du meilleur film étranger — bénéficie de distributeurs importants, mais pas aux États-Unis ni en Israël. C’est aussi une forme de coordination. »
C’est sans doute ce qui se rapproche le plus d’un aveu, par le New York Times, de l’existence d’un lobby pro-israélien et de son pouvoir extraordinaire pour façonner le paysage culturel et informationnel de l’Occident.
Il est presque impossible de faire entrer une critique sérieuse de l’État israélien — qui prétend (à tort) représenter le peuple juif — dans la culture dominante américaine, même lorsqu’elle prend la forme d’un film salué par la critique, soutenu par Brad Pitt et Joaquin Phoenix, et qui a reçu une ovation debout record de 23 minutes au Festival de Venise.
Depuis des décennies, les groupes de pression pro-israéliens consacrent leurs efforts à nous dire que l’antisémitisme est omniprésent en Occident et qu’il prend la forme de l’opposition à Israël — un message relayé sans fin par les médias occidentaux.
Notez ceci : la « menace » de l’antisémitisme a, comme par hasard, augmenté précisément en même temps que la prise de conscience, chez une part toujours plus large des opinions publiques occidentales, qu’Israël met en œuvre un système d’apartheid à l’égard des Palestiniens et commet désormais un génocide à Gaza.
Le rôle du lobby, auquel les médias de l’establishment offrent si volontiers une tribune, est de confondre toute augmentation de la critique d’Israël avec une augmentation de l’antisémitisme. La solution, inutile de le préciser, consiste à faire taire la critique d’Israël afin de réduire l’antisémitisme.
Avec cette logique dominante au sein de la classe professionnelle en Occident — en fait, puisqu’elle sert de droit d’entrée à cette classe — il est sans doute facile de dissuader des dirigeants de la distribution cinématographique de laisser entrer dans les salles américaines un film qui témoigne de l’assassinat par Israël d’une fillette de cinq ans.
Le meurtre de Hind Rajab, bien sûr, n’avait rien d’exceptionnel. Des dizaines de milliers d’autres enfants à Gaza ont connu un sort similaire aux mains de l’armée israélienne au cours des 27 derniers mois, même si leurs expériences horrifiantes n’ont pas été transformées en film.
Comme quiconque tente de faire entrer davantage d’informations réelles sur Israël dans le courant dominant, j’ai moi-même une expérience directe de ces difficultés. Journaliste au Guardian il y a 30 ans, j’ai constaté que mon nouvel intérêt pour la question israélo-palestinienne, après l’obtention d’un master en études du Moyen-Orient, m’a propulsé de plein fouet dans un conflit avec des rédacteurs en chef. C’était une expérience que je n’avais jamais vécue auparavant et à laquelle je n’étais absolument pas préparé.
Ce qui me désorientait alors, c’est que mes rédacteurs se souciaient à peine de savoir si un article sur Israël était vrai ou non, ou s’il était intéressant ou non. Ou encore si je pouvais étayer solidement mon propos à partir de sources fiables. Il est vite devenu clair pour moi que le critère qu’ils utilisaient était de savoir si mon article proposé risquait de saper l’argument moral d’Israël pour être considéré comme un « État juif et démocratique » autoproclamé.
Il faut noter que le Guardian était — et reste — exceptionnel par rapport au reste des médias britanniques en autorisant des critiques incisives d’Israël. Mais cette critique était néanmoins très encadrée. Le journal opérait une distinction claire entre l’occupation israélienne, qu’il considérait largement comme une entreprise injustifiée et criminelle, et le statut d’Israël en tant qu’État se proclamant juif.
La « judéité » d’Israël était traitée comme une nécessité morale indiscutable et comme un rempart contre l’antisémitisme.
En pratique, cela signifiait que je pouvais soumettre des articles exposant les crimes commis par Israël dans les zones palestiniennes occupées, mais uniquement dans la mesure où ils se rapportaient aux problèmes inévitables qu’Israël rencontrait pour faire respecter sa « sécurité » dans l’environnement intrinsèquement instable produit par l’occupation illégale par son armée d’un autre peuple.
De tels articles étaient autorisés à condition qu’ils n’entrent pas en conflit avec la prémisse éditoriale centrale du journal : à savoir que, si Israël quittait les territoires occupés et revenait à ses frontières internationalement reconnues, tout irait bien.
Aucun article n’était autorisé — qu’il s’agisse de reportages depuis les territoires occupés ou depuis l’intérieur d’Israël — s’il indiquait qu’il existait des problèmes inhérents à la notion même d’Israël comme État juif, ou s’il remettait en question l’hypothèse selon laquelle un État se définissant en termes ethno-religieux pouvait aussi être une démocratie.
Voici la formule éditoriale implicite :
- Des articles suggérant que les territoires occupés étaient un membre gangrené qu’il fallait amputer — OK.
- Des articles suggérant que l’occupation illégale était le prolongement naturel d’un État fortement militarisé, mû par une idéologie expansionniste de suprématie juive qui déshumanise nécessairement les Palestiniens — pas OK.
C’est la raison pour laquelle le Guardian, comme tant d’autres, a eu du mal à appréhender le génocide d’Israël à Gaza au cours des deux dernières années.
Le génocide, et le soutien écrasant qu’il reçoit parmi les Juifs israéliens, révèle une maladie au sein même de l’État israélien et de l’idéologie du sionisme. Cette face sombre du nationalisme ethnique ne peut pas être simplement amputée, comme un orteil gangrené. C’est tout le corps politique qui est infecté. Une solution globale, à la racine, est nécessaire, comme ce fut le cas avec l’Afrique du Sud de l’apartheid. Un processus de décolonisation doit être mis en place, et un programme de vérité et de réconciliation est requis.
Il existe des raisons similaires expliquant pourquoi The Voice of Hind Rajab n’est pas entré dans les salles américaines. Car l’attaque de l’armée israélienne contre la voiture contenant Hind et sa famille, les longues manœuvres dilatoires de l’armée avant d’autoriser une ambulance à porter secours à Hind, puis la frappe israélienne contre l’ambulance après que son itinéraire eut été approuvé, ne peuvent être expliquées par une erreur — ni même par une série d’erreurs.
Tout comme le meurtre par Israël de dizaines de milliers d’enfants comme Hind, et l’affamement des autres, ne peuvent être expliqués par une erreur.
Ce ne sont pas des erreurs. Le génocide n’est pas une erreur. C’est la preuve d’une société profondément malade, entraînée dans les lieux les plus sombres par une idéologie raciste qui affirme que les vies juives comptent et que les vies palestiniennes ne comptent pas.
Jonathan Cook est l’auteur de trois livres sur le conflit israélo-palestinien et lauréat du Martha Gellhorn Special Prize for Journalism. Son site et son blog se trouvent à l’adresse www.jonathan-cook.net.
Publié initialement sur la newsletter Jonathan Cook’s Substack. (Traduction Arrêt sur info)






































































































































































































































