Manifestation de la CGT et FO contre les réformes du gouvernement, le 16 novembre 2017 à Paris. (MAXPPP)


Par Guy Mettan, journaliste indépendant

En août dernier, quelques mois avant de mourir, le ministre biélorusse des affaires étrangères Vladimir Makei a publié un passionnant article dans la revue Russia in Global Affairs, qui est l’équivalent de la revue Foreign Affairs américaine. Il se demandait si l’ordre international libéral pouvait survivre dans le monde actuel.

Pourquoi s’intéresser à l’article d’un obscur ministre d’un pays honni par la communauté occidentale ? Pour la raison qu’il pose une bonne question à partir d’un constat très simple : le libéralisme ne peut plus s’appeler libéral dès le moment où il cherche à s’imposer par la force, en usant de méthodes illibérales tant à l’extérieur de ses frontières qu’à l’intérieur.

Sur le plan économique, après avoir conquis le monde après la chute de l’Union soviétique dans ce processus qu’on a appelé la mondialisation, le libéralisme se trouve confronté à des impasses, ou à des lacunes, de plus en plus manifestes, parmi lesquelles la disparition de la concurrence, fondement même de la doctrine libérale, au profit d’une concentration de plus en plus pesante du pouvoir aux mains de grands groupes financiers et de multinationales qui totalisent l’essentiel des capitalisations boursières et de l’investissement direct. La vogue des startups qui consiste à déléguer l’innovation à des petites structures qu’on rachète ensuite, comme dans la pharma et les logiciels) est l’arbre qui cache la forêt.

Il en va de même pour la concentration des richesses au profit de la petite élite des plus riches (0,1 à 1% de la population), à tel point que même des milliardaires comme Warren Buffet s’en inquiètent. Par ailleurs ce libéralisme économique profite essentiellement aux puissances dominantes – Etats-Unis principalement, Chine ensuite et Europe marginalement. Le fait que les Etats-Unis puissent tordre les lois de la concurrence à leur profit en utilisant le dollar et l’extraterritorialité de leur droit interne pour punir les récalcitrants, y compris chez leurs alliés européens comme les banques suisses en ont fait l’amère expérience, est une distorsion directe du libre marché.

Le libéralisme politique est encore plus à la peine. Pas seulement parce qu’il serait de plus en plus contesté par des régimes dits autocratiques – qui ont surtout le tort de ne pas vouloir se soumettre à cet ordre libéral faussé – mais parce qu’il est de plus en plus rejeté par le « sud global » et les BRICS, qui n’y voient qu’un moyen de les piéger, de leur imposer des gouvernements corrompus, des révolutions de palais et des interventions dites humanitaires, comme en Irak ou en Afghanistan, destinées à les punir pour leur indépendance.

Plus grave, le danger est aussi interne, les démocraties libérales devenant de plus en plus autoritaires et césaristes. Les lois liberticides adoptées depuis le 11 septembre 2001 au nom de la guerre contre le terrorisme, la répression féroce des mouvements sociaux (printemps arabes, Occupy Wall Street, Gilets jaunes, paysans hollandais sur lesquels on a tiré à balles réelles), la transmission quasi féodale du pouvoir à travers des élections influencées par l’argent (il faut un à deux milliards pour être élu aux États-Unis, le pouvoir ayant tendance à se transmettre de père en fils – Bush I et Bush II – ou de mari à femme – les Clinton), la multiplication d’alternances qui n’en sont plus (entre une droite ultralibérale et une gauche libérale-sociétale), la contestation virulente du résultat des élections (en 2016 par Hillary Clinton, qui a allégué une ingérence russe démentie par deux procureurs spéciaux, en 2021 par l’assaut des troupes de Donald Trump contre le Capitole et en janvier cette année avec la prise d’assaut des bâtiments officiels de Brasilia par les bolsonaristes), un abstentionnisme croissant, tout cela menace les démocraties de l’intérieur, sans qu’on puisse les imputer à Poutine ou Xi Jinping.

Ces dérives sont provoquées par une idéologie – suivant laquelle le libéralisme représenterait la quintessence de tout ce qu’un être humain pourrait désirer – qui repose sur des syllogismes, et donc des fondements erronés. Premier raisonnement erroné : le libéralisme économique mène au libéralisme politique, ou si l’on préfère, le développement économique serait une étape vers la démocratie libérale. L’histoire montre que c’est faux. Au début du XXe siècle, l’Allemagne impériale avait surpassé l’empire britannique en termes de développement et de capacité commerciale alors qu’il était resté autoritaire aux yeux des Anglo-Saxons et des Français.  Idem pour la Chine d’aujourd’hui que les Occidentaux considèrent comme totalitaire alors qu’elle est en train de les surpasser en termes de développement et de puissance commerciale.

Les deux choses ne sont donc pas liées. Au contraire, on peut même affirmer que le libéralisme économique, lorsqu’il est poussé à l’extrême, génère de telles inégalités, et donc de telles frustrations sociales, qu’il sécrète la violence, comme l’ont attesté les révoltes ouvrières et les révolutions communistes du XXe siècle. De même en Europe, avec la montée en puissance des mouvements politiques dits illibéraux, qui sont une réaction directe à un libéralisme devenu ultra et sectaire.

Second syllogisme : les démocraties libérales seraient pacifiques par essence tandis que les régimes autoritaires seraient belliqueux par principe, la paix étant vue comme une condition du développement économique et de l’épanouissement démocratique. Mais si la paix favorise évidement le développement économique et le commerce (quoique le très lucratif commerce des armes et de l’énergie indique le contraire ainsi que le montre l’actuelle guerre en Ukraine), elle n’est pas liée à la démocratie. Les Etats-Unis, réputés démocratiques depuis leur création en 1776, ont mené pas moins de 200 guerres et interventions militaires en deux siècles et demi. Et leurs dernières ingérences en Irak, Afghanistan, Libye ou Syrie n’y ont aucunement apporté la paix et la démocratie… Idem pour les pays démocratiques membres de l’OTAN : leurs interventions en Serbie, Moyen-Orient, Afrique, Haïti ont été à la fois belliqueuses et anti-démocratiques vis-à-vis des peuples qu’ils prétendaient aider et qui ne demandaient rien, et ont abouti à des fiascos sur le plan de l’idéal démocratique.

Conclusion : s’il veut survivre en méritant son nom, le libéralisme a besoin d’une bonne cure de jouvence et surtout d’une très sérieuse remise en cause de ses fondements théoriques.

Guy Mettan