Cette nouvelle a obtenu le 1er prix d’un concours littéraire organisé par  la Commune de Vernier.

Un hardi soleil de juin inondait généreusement la terrasse sur laquelle il se prélassait.

Non cette phrase non plus n’allait pas. Comment commencer cette nouvelle ? Parce qu’il devait l’écrire. Il fallait maintenant qu’il réussisse à mettre en acte dans l’écriture ce tiraillement entre l’envie impérieuse d’écrire, qui s’apparentait à un besoin, et le sentiment qu’il n’y parviendrait jamais, qu’il n’avait rien à dire ou qu’il avait mieux à faire. Il lui arrivait même de douter du bien-fondé de sa motivation à écrire. Est-ce que la révolte et la hargne, qu’il nourrissait essentiellement contre lui, est-ce que son désarroi résultant d’une incapacité foncière à vivre ou du moins de son sentiment, allaient fournir une étoffe littéraire suffisamment consistante ? Nombre de ses amis l’avaient déjà complimenté pour la façon dont les lettres et les mots qu’il leur adressait étaient rédigés, et après ?

Le plus difficile, dans la perspective d’une fiction à écrire, restait à faire : trouver de quoi il allait parler. Il était hors de question de choisir une orientation autobiographique, car l’expérience d’avoir tenu un journal intime pendant de nombreuses années l’avait convaincu que dans son cas cela ne menait à rien d’autre qu’à ressasser ses problèmes sans les dépasser. A la faveur de cette panne d’inspiration, qui selon un enchaînement habituel l’entraînait sur la pente savonneuse du doute de soi, son stylo-encre séchait rapidement. Il recapuchonna donc sa plume et la rangea dans son sac à dos ainsi que les feuilles qui, une fois de plus, n’affichaient pas de solution de continuité entre la blancheur immaculée et les épaisses balafres de ratures énergiques.

Il allait simplement savourer cette fin d’après-midi de juin, le corps tout chaud de s’être attardé au soleil et agréablement caressé par la brise. Mais dans sa tentative de se laisser aller aux sensations il était constamment gêné par un détail quelconque : un brin d’herbe qui le démangeait à la lisière de son maillot de bain, un insecte qui grimpait le long de sa jambe ou un bambin qui se mettait à brailler. Et surtout, rien de plus horripilant que ces groupes de jeunes où les rires aigus de fausses ingénues se mêlaient à ceux bien épais d’adolescents en mal d’affirmation. Davantage que leur gaucherie ce qui l’irritait était de se sentir à vingt et un ans si vieux et désabusé, dans le fond il aurait donné cher pour participer sans feindre à ces rires bêtes.

Il lui semblait n’avoir pas connu cette période d’insouciance, avoir mûri trop vite à certains égards, le paradoxe étant que maintenant il se sentait bien moins adapté à l’état « adulte » que ses camarades du même âge. Il avait été un adolescent dont l’ardeur intellectuelle laissait croire à tous qu’il irait loin ; il se sentait aujourd’hui un grand enfant au visage d’adulte, désarçonné, désenchanté par ce que la vie s’avérait être et ne sachant absolument plus où mener ses pas. Oui, les plans de carrière, les projets ambitieux, les parcours foudroyants étaient désormais bien loin. Il est étonnant qu’une telle voracité de vivre et de connaître puisse péricliter au point de se muer en une attitude pareillement attentiste. Jadis il eût été pour lui impensable de s’imaginer sans souhaits, sans volonté, sans espoirs. Peut-être s’était-il trop mépris sur ce qu’allait être la vie ou peut-être l’avait-on leurré, une chose en tout cas était claire, son profil de conquérant aux allures si acérées s’était brisé au premier écueil.

Il se souvint qu’il avait rendez-vous à dix-huit heures et jugea qu’il était temps de se préparer. Il traversa la pelouse tout en observant machinalement l’effet qu’il produisait, sur les jeunes filles en particulier. Il était difficile, dans l’intérêt que pouvait susciter son passage, de déterminer quelle était la part à attribuer au fait qu’il se déplaçait à l’aide de béquilles. Mais son physique avantageux y était pour quelque chose, il ne l’ignorait pas, cependant ces regards l’importunaient. Il n’était pas fier de sa jambe gauche, amaigrie par une inactivité de deux mois déjà, et il avait l’impression que les chairs de tout son corps s’étaient relâchées.

Il ne se serait pas douté avant son accident qu’une simple fracture de la cheville pouvait avoir autant de retombées, que ce soit sur son emploi du temps, son humeur, ses projets ou sa façon de vivre les choses et en particulier son corps. Il comprenait mieux la sensation désagréable que Sandra lui disait éprouver quand elle prenait des rondeurs, qui à lui pourtant lui semblaient charmantes. Après tout il avait peut-être de la chance de ne pas être né femme, de ne pas être de cette race au corps marqué par des cycles, les grossesses, la ménopause, pauvre corps dont la générosité n’est même pas récompensée puisqu’il subit bien avant son homologue masculin les dommages du temps.

Depuis sa fracture il prenait conscience du poids de la corporéité dans l’existence quotidienne. Pratiquant et s’adonnant depuis toujours à différents sports en les considérant comme une hygiène de vie indispensable, une sorte d’ascèse du corps, il n’avait jamais connu auparavant que le sentiment de maîtrise sur son propre corps. Il faisait maintenant l’expérience du corps comme altérité, comme fardeau encombrant, comme source de désagrément qui sans cesse rappelle notre triste contingence. Il pouvait mieux comprendre les paroles de son grand-père sur la cruauté de la déchéance physique.

Insoutenable lourdeur de l’être. En même temps, il fallait l’admettre, elle était l’aiguillon nécessaire pour s’atteler à certains travaux qui sans elle ne verraient certainement pas le jour.

Avec ce bus qui s’embourbait dans les embouteillages il serait probablement en retard. Il se demandait avec une certaine curiosité dans quel état il allait trouver Céline, avait-elle enfin réussi à surmonter ses difficultés majeures ? Depuis plusieurs mois ils avaient tacitement décidé de ne plus se voir, capitulant devant l’évidence selon laquelle en dépit de leur amitié ils ne pouvaient rien l’un pour l’autre. Vraisemblablement les choses allaient un peu mieux pour elle comme pour lui, puisque par un message laissé sur son répondeur elle lui avait donné rendez-vous, alors qu’au même moment il lui envoyait une lettre lui proposant la même chose. De telles coïncidences ne le surprenaient plus, leur longue relation en était jalonnée.

Il descendit du bus, vingt minutes de retard. Il sourit en pensant au choc qu’elle aurait en le voyant se déplacer avec des cannes, elle penserait au pire, elle se souviendrait de la sclérose en plaques de son père. Mais il fut privé de cet effet de surprise car elle n’était pas encore arrivée. Il s’installa donc à la petite terrasse des Philosophes, commanda un citron pressé et s’adonna à son occupation favorite, observer les gens. Cette terrasse était pour cela idéale à cette époque de l’année, d’une part le port de lunettes de soleil lui permettait de scruter sans paraître indécent le visage de ses voisins de table, d’autre part elle surplombait très légèrement une petite place à l’architecture médiévale, dont le charme qui attirait une foule de flâneurs en été en faisait un lieu de spectacle permanent. Pour lui c’était une vraie jubilation d’avoir tant de diversités humaines et mouvantes à portée du regard, il s’efforçait de discerner sous l’opacité de leur contour physique les destinées de ces hommes et de ces femmes. Des gens de tous les âges et de toutes les appartenances sociales se côtoyaient sur cette place. Dans un même mouvement qui transcendait leurs différences ils venaient y humer l’air de l’été et des vieilles pierres. La pierre comme dépositaire d’une continuité macrocosmique dans laquelle nous nous inscrivons et la poussière de l’air pour se souvenir que nous y retournerons.

A la table d’à côté se trouvaient deux jumeaux d’une trentaine d’années et une jeune femme. Elle avait les mêmes boucles blondes qu’eux ; elle pouvait être leur sœur, elle pouvait être aussi une amie. La façon que l’un des deux avait de lui parler donnait en fait  plutôt l’impression qu’il la courtisait. L’autre, renfrogné, visiblement s’ennuyait. Il semblait moins à l’aise en société et en l’observant de plus près on s’apercevait que ses doigts étaient crispés sur les accoudoirs. Des jumeaux attirent toujours l’attention, peut-être moins pour être des figures du double que parce que, dans leurs différences, ils sont une illustration de l’usage diversifié que les êtres font des mêmes données génétiques, sociales et historiques.

Il lui revint en mémoire cet étrange rêve qu’il avait fait récemment, dans lequel il rentrait chez lui de nuit et trouvait, jeté en travers de l’allée donnant accès à l’entrée principale et gisant dans une flaque de sang, le vélo de son meilleur ami. Puis il entrait dans le salon et se trouvait en présence de très grandes et longilignes femmes aux attitudes hiératiques. Elles étaient toutes semblables, en longue robe de soirée blanche, avec une abondante chevelure noire relevée en chignon. Le plus singulier était encore à venir : très intimidé par cet apparent cérémonial il s’était assis dans un fauteuil et s’était retrouvé en face d’une de ces femmes. Son regard l’avait transpercé et n’osant l’affronter de ses yeux il les avait dirigés vers le sol. Ses yeux d’abord désespérément fixés sur le bout de ses chaussures étaient remontés le long du tapis persan, s’étaient arrêtés sur un motif, avaient continué jusqu’à atteindre le satin blanc de son escarpin, et là, stupeur et sueurs froides : il s’était aperçu en la regardant décroiser ses jambes qu’elle en avait trois et qu’elles étaient vertes ! A cet instant elles s’étaient dirigées toutes vers la porte et une musique inquiétante avait envahi la pièce. Il n’avait jamais trouvé d’interprétation convaincante à ce rêve. Il avait jusqu’alors cherché une symbolique sexuelle dans la présence de cette troisième jambe, mais que penser des indices du meurtre de son ami. L’attitude contrastée des deux jumeaux, comme si l’épanouissement de l’un se faisait au détriment de l’autre, l’aiguilla sur une autre piste. La femme avec ses trois jambes lui apparut comme une projection de son désir de toute-puissance, désir qui semblait devoir aller de pair avec le sacrifice de son ami. Mais son ami pouvait aussi représenter dans le rêve une sorte de double de lui-même, sous cet angle le désir – « la volonté de puissance » – s’avérait si culpabilisant qu’il impliquait nécessairement un élément punitif. Cette idée lui paraissait convaincante. Il se pouvait bien que ce fantasme fût une clé explicative de toutes ces années où au lieu de se donner les moyens d’accomplir ce qui lui semblait essentiel il avait systématiquement boycotté les opportunités. Ce qu’il avait appelé sa léthargie post-pubère qui, au premier abord, semblait être le contraire de l’envie de vivre, avait en fait été la seule façon pour cette dernière de se manifester. Sa passivité et son auto-sabordage n’indiquaient pas un manque d’envies, mais c’est sous ce jour que ces dernières émergeaient, elles n’étaient pas le contraire du désir mais son envers comme on parle du revers d’une manche. La chaise où il avait posé sa cheville convalescente fut bousculée, ce qui lui arracha un rictus de douleur et le sortit de ses réflexions.

Le clocher de la cathédrale toute proche sonna dix-neuf heures. Il commençait à trouver le retard de Céline excessif, mais il ne s’en irritait pas. C’est de l’impatience qu’il éprouvait, car il avait le sentiment qu’elle avait des choses importantes à lui dire. Le trio des trois blonds avait quitté la table d’â côté et avait été remplacé par une jeune fille dont la jupette et le décolleté généreux laissaient au regard toute la surface d’une peau lisse couleur cannelle. Elle avait de très jolies jambes, mais sembla importunée par l’insistance avec laquelle il les regardait. Evidemment elle ne pouvait pas deviner que depuis sa fracture il était obsédé par les jambes, dans la rue ce n’est plus les visages mais les chevilles qu’il scrutait. La finesse des attaches d’une cheville, le fuselé d’un mollet ou la puissance d’une cuisse étaient susceptibles de l’émouvoir jusqu’à l’émerveillement. Et puis pourquoi cette pudeur, personne ne l’obligeait à être si court-vêtue, c’est une contradiction qu’il constatait fréquemment chez les femmes et qu’il n’avait jamais réussi à s’expliquer. Mais bon Dieu que faisait Céline ! La complicité qu’ils partageaient ne l’autorisait tout de même pas à un tel manque d’égards.

Il perçut un brouhaha sur la place, puis un attroupement. Il essaya de voir de quoi il s’agissait en se mettant debout, il hésitait à aller voir de plus près à cause de ses cannes. Il eut un vertige incompréhensible. Il vit blanc l’espace de quelques secondes puis sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Il comprit subitement qu’il n’y avait plus une seconde à perdre. Il s’élança dans la foule et se fraya un chemin en direction du cœur de l’attroupement. Pourvu qu’il n’arrivât pas trop tard.

Elle gisait sur les pavés sans connaissance, quelqu’un lui prenait le pouls, un filet de sang coulait de sa bouche et de son oreille. Il s’accroupit. Les tapotements sur la joue n’entraînèrent pas de réaction. Le pouls était quasiment imperceptible. Se souvenant de rudiments des cours de premier secours il commença la respiration artificielle. Un siècle sembla s’écouler avant qu’elle n’ouvrît les yeux. Elle le reconnut, ses yeux s’illuminèrent de reconnaissance et elle lui serra le bras. Son visage se convulsa, elle eut un haut-le-corps et le sang coula plus épais de sa bouche. Elle essaya de lui dire quelque chose, mais n’y parvint pas. Après avoir désespérément cherché quelque chose du regard, elle pointa son index dans une direction. On crut d’abord que c’était la fontaine et qu’elle voulait boire. Ce n’était pas cela. Enfin on comprit qu’il s’agissait d’une mallette blanche sur laquelle un badaud s’était assis. On la lui apporta. Elle lui fit signe de l’ouvrir. Elle contenait une liasse de feuilles couvertes de son écriture. Son visage s’éclaira d’un très beau sourire, elle rapprocha une de ses mains à lui de sa bouche, sa tête roula sur le côté. Son adorable petit visage, son dernier mouvement, son sourire, son dernier. Ses yeux s’embuèrent, il ne la voyait plus qu’à travers ses larmes. Il la serra dans ses bras, enfouissait ses sanglots dans son corsage souillé. Un bruit d’ambulance. Quelqu’un expliquait aux ambulanciers qu’il l’avait vue tituber, puis elle s’était affaissée, sans doute un évanouissement et sa tête avait heurté le rebord du banc de pierre auprès duquel elle se trouvait.

Ce banc de pierre. Il y resta allongé des heures et des heures la petite mallette blanche serrée contre sa poitrine. La foule s’était dispersée, les étoiles étaient venues, l’aube pointait. Mais il ne voyait rien de cela. Indéfiniment les mêmes images défilaient devant ses yeux ; son dernier regard, son dernier sourire, encore et encore, son corps menu en robe blanche sur ces pavés. Peut-être était-elle arrivée en retard pour mettre le point final à son manuscrit. Elle n’avait pas pu prononcer un mot mais elle lui avait donné cela, ces pages qui la contenaient. Il lirait cela, mais demain, maintenant il pouvait à peine penser. Elle continuerait d’exister en lui et en d’autres à travers ces pages.

Cécilia Hamel © – Copyright 2016

(Editions de Émeraude – Genève)

cecilia

Source:https://arretsurinfo.ch/le-rendez-vous/