USA

Biden en Israel, juillet 2022. (Embassade Jerusalem, Flickr)

Il ne vous aura pas échappé que, au fil de mes contributions, je n’ai jamais été un adulateur du néolibéralisme et de l’atlantisme mais plutôt un fervent défenseur du libéralisme authentique, à savoir celui qui promeut la libre concurrence des idées et des théories économiques et politiques, et une compétition raisonnable des pays entre eux, en lieu et place de l’hégémonie d’une seule doctrine ou d’une seule puissance, aussi fondées et estimables soient-elles. Il n’est rien de pire qu’un monopole. Surtout quand il est celui de la pensée.

C’est pourquoi j’ai souvent critiqué l’hyperpuissance américaine, les ambitions niveleuses de l’Union européenne et la soumission à l’OTAN. Pour moi, le monde est plus beau, l’économie plus prospère et l’humanité et l’environnement mieux préservés quand ils sont multiples et diversifiés. Dans cet esprit, je ne suis pas favorable à une “défaite” des Etats-Unis, ni à une implosion de l’Europe ou à un effondrement de l’OTAN, sachant bien que la nature a horreur du vide.

Penser les événements en termes de défaite totale de l’adversaire, ou de victoire absolue de son camp, ou en termes de Bien contre le Mal comme on a de plus en plus tendance à le faire, est une perversion de l’esprit qui ne peut qu’aboutir à de tristes résultats et à de sévères déconvenues comme on le verra avec l’issue des guerres en Ukraine et en Palestine. A un moment donné, comme il convient dans un litige commercial, il faut procéder à un arbitrage juste et neutre. Et tout faire pour créer les conditions pour qu’un tel arbitrage, ou de sincères négociations, aient lieu.

A propos des Etats-Unis et du monde multipolaire précisément, je considère que les jeux sont loin d’être faits, même si je souhaite davantage de multipolarité et un peu moins d’hégémonisme culturel et militaire nord-américain. Les partisans de l’atlantisme peuvent d’ailleurs se rassurer. Ils ont encore de beaux jours devant eux.

Dans son dernier papier paru dans Foreign Affairs, le Prix Nobel Paul Krugman revient sur les ressorts cachés de la puissance américaine à propos d’un livre sur “l’empire souterrain” (Underground Empire : How America Weaponized the World Economy) que viennent de publier les deux chercheurs Henry Farell et Abraham Newman. Ils sont convaincus que grâce à sa maitrise du dollar comme seule et unique monnaie mondiale d’échange et de réserve digne de ce nom, et grâce à la propriété et au contrôle des réseaux de communication câblés et satellitaires par leurs agences de renseignement, les Etats-Unis sont en mesure de dominer l’économie mondiale aussi longtemps qu’il n’y aura pas de solutions alternatives.

Même si les échanges bilatéraux en monnaies locales se multiplient, le dollar reste en effet la seule monnaie universellement acceptée par les banques, les marchés ou les hôtels. Et il demeure la monnaie de compte incontestée partout : pour comparer la valeur d’un hamburger ou d’une tonne de carbone entre Paris et Katmandou, on n’a encore rien trouvé de mieux. Pour les communications, c’est pareil depuis la mise en place du régime du Patriot Act après les attentats du 11 septembre 2001 : entre les milliers de satellites Starlink déployés par Elon Musk, les centaines de satellites espions et les milliers de kilomètres de fibres optiques déposées au fond des mers pour relier les continents, et dont le trafic téléphonique et électronique est écouté et décodé par les petites oreilles de la NSA, les Etats-Unis ont un accès inégalé à presque tout ce qui se dit, s’écrit, s’échange sur la planète.

Ce qui leur donne des avantages incomparables et leur procurera encore des privilèges pendant des décennies, estiment les auteurs, qui accordent à ces deux atouts une importance stratégique égale.

Le déclin américain, redouté par les uns et espéré par les autres, a certes bel et bien commencé, si on le calcule en termes de produit national brut et de perte de crédit moral et d’érosion du prestige militaire. L’ordre mondial basé sur des règles définies par les Etats-Unis ne fait plus recette en dehors des pays occidentaux. Mais ce déclin reste relatif.

Cette évolution n’est pas sans inconvénient dans la mesure où elle rend le monde beaucoup plus dangereux. Pour se maintenir, les puissances déclinantes ont en effet tendance à user davantage de la force, domaine où elles conservent un avantage marqué, notait Thucydide il y a 2500 ans dans sa Guerre du Péloponnèse. En soumettant l’Europe à ses volontés depuis deux ans, grâce à la guerre en Ukraine, les Etats-Unis en ont retiré une réserve de puissance bienvenue. Espérons que ce répit les contentera.

Guy Mettan, journaliste indépendant