• Des soldats de Tsahal se livrent à des pillages massifs dans le sud du Liban, vidant maisons et commerces abandonnés, selon des témoignages documentés par le journaliste Yaniv Kubovich dans Haaretz.
• L’historien Adam Raz souligne que ce qui est inédit n’est pas le pillage lui-même, mais l’indifférence totale qui l’entoure : officiers silencieux, poursuites judiciaires rarissimes, absence de débat public structuré.
• L’article analyse comment la tolérance au pillage crée un intérêt matériel du soldat à prolonger le conflit, transformant une dérive individuelle en incitation structurelle qui échappe partiellement au commandement.
• Jusqu’où l’absence de réaction institutionnelle peut-elle durer avant de devenir, selon l’article, une forme implicite de consentement de l’État à ces pratiques?______________________________________
Les témoignages recueillis par le journaliste Yaniv Kubovich dans les colonnes de Haaretz dressent un tableau troublant : des soldats de Tsahal se livrent à des pillages massifs dans le sud du Liban, vidant maisons privées et commerces dont les habitants ont fui ou ont été chassés par la guerre. Ce que ces révélations mettent en lumière n’est pas seulement un comportement individuel déviant, c’est l’absence quasi totale de réaction institutionnelle face à ces actes, et ce que cette indifférence dit de l’état moral d’une armée engagée dans une guerre prolongée.
Selon l’auteur Adam Raz, le pillage n’est pas une nouveauté dans l’histoire des guerres israéliennes. Ce qui est nouveau, c’est l’indifférence totale qui l’entoure aujourd’hui. Les officiers ferment les yeux. Les poursuites judiciaires sont rarissimes. Et le crime, loin d’être sanctionné, semble remplir une fonction : il crée chez le soldat une forme d’intérêt personnel dans la poursuite des opérations.
“Les soldats qui volent deviennent en quelque sorte parties prenantes de la destruction et du prolongement de la guerre”.
Jusqu’où le silence institutionnel peut-il durer avant de devenir une forme de consentement ? Et quel type d’armée & de société sort d’un conflit qui dure assez longtemps pour normaliser l’impunité ?
Des témoignages documentés évoquent des pillages commis par des soldats au Liban. Mais le véritable point aveugle est ailleurs : absence de poursuites, silence de la hiérarchie, débat public inexistant. Quand l’impunité s’installe, elle ne relève plus de l’accident, elle devient
Une discipline militaire qui se délite dans l’impunité
Cette formulation est analytiquement importante. Elle pointe un mécanisme connu des sciences militaires : lorsque le pillage est toléré, il cesse d’être un dérapage et devient une incitation structurelle. Le soldat qui peut s’enrichir sur le terrain développe un intérêt matériel à la poursuite du conflit, indépendamment de tout objectif stratégique. Ce glissement transforme la nature même de l’opération militaire, elle n’est plus seulement dirigée par le commandement, mais partiellement motivée par des logiques individuelles d’appropriation.
La question de la discipline militaire est ici centrale. Une armée qui tolère le pillage ne perd pas seulement sa réputation internationale, elle perd également sa cohésion opérationnelle et la clarté de sa chaîne de commandement. Lorsque les officiers “regardent ailleurs”, selon les termes employés, c’est toute la hiérarchie qui se trouve implicitement complice. Le commandement ne peut pas simultanément exiger la discipline tactique et fermer les yeux sur les infractions morales et juridiques.
Il faut être précis sur ce que les faits rapportés indiquent et ce qu’ils n’indiquent pas. Les témoignages décrivent des comportements réels et documentés de soldats israéliens au Liban. Ils ne permettent pas, en eux-mêmes, de conclure à une politique délibérée de pillage organisé au niveau de l’État. La distinction est importante, non pour minimiser les faits, mais pour en analyser correctement la nature : s’agit-il d’un échec de la discipline institutionnelle, d’une tolérance implicite du commandement ou d’autre chose ? La réponse conditionne les responsabilités et les remèdes.
L’indifférence comme signal institutionnel
Ce qui frappe dans l’analyse de Adam Raz, c’est précisément l’accent mis sur l’indifférence collective plutôt que sur les actes eux-mêmes. Le pillage en temps de guerre est, hélas, une constante historique dans la plupart des armées du monde. Ce qui le rend tolérable ou intolérable du point de vue institutionnel, c’est la réponse qu’y apporte l’appareil d’État : poursuite des auteurs, sanction des officiers négligents, reconnaissance publique des faits.
Or ici, l’absence de poursuites, le silence des officiers et l’absence de tout débat public structuré autour de ces révélations constituent en eux-mêmes un signal. Ce signal dit quelque chose sur l’état d’une société en guerre depuis plus d’un an et demi, sur le degré d’épuisement moral des institutions et sur la hiérarchie implicite des priorités : gagner d’abord, se poser les questions éthiques ensuite, voire jamais.
Ce raisonnement n’est pas propre à Israël. Toutes les armées du monde qui s’engagent dans des opérations prolongées en territoire étranger font face à cette tentation et à ce risque. Ce qui varie, c’est la capacité des institutions civiles et militaires à maintenir des mécanismes de contrôle effectifs, et la volonté politique de les activer même lorsque cela est inconfortable. La question qui se pose ici n’est donc pas seulement morale, elle est aussi stratégique : une armée qui perd sa discipline interne perd également une partie de son efficacité opérationnelle à long terme et, surtout, elle compromet la légitimité politique des opérations qu’elle conduit.
Les révélations publiées dans Haaretz posent en définitive une question que les sociétés en guerre finissent toujours par devoir affronter : jusqu’où le silence des institutions peut-il durer avant de devenir une forme de consentement ? Et quel type d’armée, et de société, sort d’un conflit qui a duré assez longtemps pour normaliser l’impunité ? Ce sont des questions auxquelles les Israéliens eux-mêmes, au premier chef, devront apporter des réponses, si tant est que les institutions nécessaires pour les traiter aient conservé leur intégrité.
Par Raphaël Besliu – 2 mai 2026
Source: Geopolitique-profonde.com






































































































































































































































