Médecin exerçant à Alep-ouest le Dr Nabil Antaki, livre un témoignage poignant de la guerre qui frappe la Syrie.



Retranscription de l’interview par ASI

Be Curious TV  : Nabil Antaki, bonjour. Vous allez témoigner pour nous, aujourd’hui, de ce qui se passe à Alep et en Syrie. Vous êtes brièvement de passage en Europe. Vous êtes Syrien, né là-bas où vous exercez la profession de médecin à l’Hôpital St Louis à Alep, dans la partie ouest de la ville gérée par le régime syrien. L’occidental lambda, avec ce qu’il sait ou ignore de la guerre en Syrie depuis 2011, peut se demander ce qui est le pire : la violence du régime syrien, ou les terroristes, les rebelles ?

Et cette vision antagoniste se reflète dans les médias. D’un côté ceux qui affirment que le régime du président Bachar el-Assad tyrannise le peuple, de l’autre ceux qui soutiennent que les forces d’Assad défendent la population contre les groupes djihadistes armés.

Dr Antaki : D’abord je voudrais amener une précision, vous avez dit à plusieurs reprises « le régime d’Assad », « l’armée d’Assad », et c’est une confusion que nous n’aimons pas en Syrie, quand on entend tous les médias parler de « l’aviation de Bachar », « l’armée de Bachar ». En fait, il s’agit de l’armée syrienne, l’armée de l’Etat syrien. Et quand vous avez dit que je vis à Alep ouest qui est sous le « contrôle du régime », non, elle est sous le contrôle de l’Etat syrien. Et les gens n’ont pas peur de l’armée syrienne, parce que c’est une armée qui défend la Syrie contre des groupes terroristes qui sont venus en Syrie pour instaurer l’Etat islamique. Et donc, les gens n’ont pas peur de l’armée syrienne ; ce n’est pas « l’armée du régime ».

En réalité, les gens sont très contents de la présence de l’armée syrienne. Laissez-moi vous donner un exemple. Il y a quelques mois, l’armée a lancé une offensive pour desserrer l’étau qui étranglait Alep, car Alep est encerclée depuis trois ans. Et dans tous les médias occidentaux, on a écrit que l’armée resserrait son étau sur Alep alors qu’au contraire elle est venue desserrer l’étau que nous ont imposé les terroristes depuis trois ans. Donc les gens n’ont pas peur de l’armée syrienne, ils ont peur des groupes terroristes.

BeCuriousTV : C’est-à-dire que la presse internationale ne reflète pas ce que vous vivez sur place ?

Dr Antaki : Exactement. Les médias occidentaux ne racontent que ce qui se passe à Alep est. Alep a été divisée en deux en juillet 2012. A l’est, le quart d’Alep en superficie, où vivent 300’000 habitants, est contrôlé par les terroristes. Mais dans les trois quarts restants à l’ouest, donc la majeure partie d’Alep, contrôlée par l’Etat syrien, vivent environ 1,5 million d’habitants. Et quand on entend dans les médias des informations sur ce qui se passe à Alep, c’est toujours ce qui se passe à Alep est.  Quand nous lançons un cri d’alarme « Sauvez Alep », nous parlons d’Alep en général, mais notre message est détourné pour dire « Sauvez Alep est ». Quand on a dit que le dernier pédiatre avait été tué, ce n’est pas vrai parce que, à Alep ouest, nous avons encore une centaine de pédiatres. Peut-être que c’est le dernier pédiatre qui a été tué de l’autre côté, je n’en sais rien, je n’ai aucune information. Mais ce que je sais c’est que les habitants du quartier Est, qui vivent sous le contrôle des terroristes, sont des Aleppins comme nous, mais le hasard a fait qu’ils vivaient dans des quartiers envahis par les terroristes. Et ils y sont restés.

BeCuriousTV : Ils n’ont pas fui la zone ?

Dr Antaki : Dès le début, un demi-million de personnes ont fui vers Alep ouest parce qu’ils avaient peur des terroristes, mais certains, des vieux, des gens qui avaient peur de partir, qui n’avaient pas les moyens, parce qu’il faut de l’argent, qui avaient peur de perdre ce qu’ils avaient amassé pendant toute leur vie, leur petit appartement, leur télévision, se sont dit que s’ils partaient, ils allaient tout perdre ; et donc ils sont restés, pas par idéologie mais parce que, matériellement, ils voulaient rester chez eux.

BeCuriousTV : Vous venez de nous parler de la partie est d’Alep qui est sous l’emprise des terroristes. Pouvez-vous préciser ce que l’on place sous les désignations de « terroristes » et de « rebelles ».

Dr Antaki : Au début de la guerre en Syrie, il y avait de multiples groupes, dont une infime minorité étaient des démocrates opposants au régime, mais la plupart étaient des groupes terroristes qui voulaient instaurer un régime islamiste. Avec le temps, ces petits groupes démocrates ont été phagocytés par les groupes terroristes et, actuellement, les groupes terroristes représentent plus de 95% de la centaine de groupes d’opposants armés qui existent sur le terrain. Donc l’Armée syrienne libre, ou les opposants qui ne sont pas terroristes mais qui sont armés, ne représentent finalement que 5% des groupes armés, et les autres sont tous des terroristes.

Les principaux groupes terroristes sont Daech (l’Etat islamique) et al-Nosra. Ces deux groupes ont été mis sur la liste des groupes terroristes par les Etats-Unis et la Russie et donc tout le monde a le droit de les neutraliser en les bombardant. Par contre, il y a d’autres groupes qui sont des émanations d’al-Nosra – affilié à al-Qaïda – mais qui ne sont pas encore considérés comme terroristes. Et parmi ceux-là les trois principaux sont Jaish al Islam (l’Armée de l’Islam), Ahrar al Sham (les Libres de Damas) et Jaish al Fatah (l’Armée de la libération). Ces trois groupes ont été créés par al-Nosra pour qu’ils ne soient pas mis dans la case « terroristes », mais ils sont des émanations d’al-Nosra qui est affilié à al-Qaïda. Donc, le jour où l’on mettra ces groupes-là dans la case « terroristes » et que tout le monde aura le droit de les neutraliser, il restera des groupes non terroristes, rebelles, avec qui il pourrait y avoir des négociations pour arriver à un compromis politique.

BeCuriousTV : Que fuient les migrants, les douze millions de migrants qui cherchent un refuge ?

Dr Antaki : La moitié de la population syrienne ne vit plus chez elle. La Syrie est un pays de vingt-trois millions d’habitants et à peu près douze millions ne vivent plus chez eux. Trois millions et demi sont réfugiés dans les pays limitrophes, sous des tentes, en Turquie au Liban et en Jordanie. Et il y a huit millions de déplacés internes, c’est-à-dire des gens qui n’ont pas quitté la Syrie mais qui ne vivent plus chez eux. Et ces gens-là ont besoin d’être aidés autant que les réfugiés qui sont dans les pays limitrophes, alors que les agences des Nations-Unies aident principalement ceux qui vivent sous des tentes à l’extérieur de la Syrie. Tous ces gens-là, qu’ils soient réfugiés à l’extérieur ou déplacés en Syrie, ne sont pas, comme on le dit, des gens qui fuient les « exactions du régime de Bachar » ou « l’armée de Bachar », ce sont des gens qui fuient les zones de combat ou qui fuient la misère. Parce que la moitié de la population syrienne vit maintenant au-dessous du seuil de pauvreté. 80% de la population d’Alep survit grâce aux paniers alimentaires que fournissent les ONG. Les gens sont appauvris. Les gens qui avaient quelques économies les ont dépensées, ceux qui avaient un travail l’ont perdu, ceux qui avaient un bien, un atelier, une usine, un magasin ont tout perdu. Donc les gens fuient la misère, ils fuient les zones de combat. Et ils pensent à l’avenir de leurs enfants, ils ont tenu bon deux, trois ou quatre ans mais la guerre dure depuis cinq ans et ils ne voient pas le bout du tunnel, ils veulent assurer un avenir à leurs enfants et ils prennent la décision de fuir pour trouver un avenir quelque part ailleurs et commencer une nouvelle vie.

BeCuriousTV : Comment vous et la population syrienne avez-vous ressenti les sanctions et l’embargo économique mis en place par les gouvernements occidentaux dès le début de la guerre, en 2011 ?

Dr Antaki : Nous sommes révoltés par ces sanctions et cet embargo parce que ces sanctions et cet embargo ont été votés non pas contre le régime ou les cent personnalités du régime mais contre la Syrie et tous les Syriens. Par exemple moi, comme une personne X vivant en Syrie, je n’ai pas le droit de faire la moindre transaction financière. Si je veux envoyer mille dollars à mes enfants, je ne peux pas le faire et je ne puis rien importer ni exporter. C’est très grave. Je suis médecin et je voulais remplacer une pièce d’un appareil médical, ce qui d’habitude prenait une semaine, et j’ai mis un an et demi pour avoir la pièce parce que je ne pouvais pas l’importer du Japon, d’une compagnie qui est une multinationale. Cela a pénalisé les Syriens alors qu’au bout de quelques mois l’Union européenne a levé les sanctions et l’embargo pour les transactions et l’importation dans les zones qui sont sous le contrôle des terroristes. Donc il n’y a que les Syriens qui habitent dans les zones qui sont sous le contrôle de l’Etat qui ne peuvent rien faire. Cela n’a pas pénalisé le régime comme ils pensaient le faire, cela a pénalisé les citoyens syriens.

BeCuriousTV : Vous-même vous êtes chrétien, chrétien d’Orient. A ceux qui diraient que vous ne pouvez pas être objectif, ou qui vous poseraient la question de votre objectivité, que répondez-vous ?

Dr Antaki : Je ne parle pas en tant que Nabil Antaki le chrétien, je parle en tant que Nabil Antaki le Syrien qui voit son pays détruit et les exactions qui se passent. La question n’est pas celle des chrétiens ou des musulmans. La Syrie est une mosaïque d’ethnies et de religions. Il y a onze églises chrétiennes et autant d’obédiences musulmanes. Donc la question n’est pas que le régime protège les minorités et que les minorités sont avec le régime. Le régime est laïc, il protège tout le monde : minorités, majorité, tout le monde est – était –  respecté en Syrie parce que c’est un régime laïc. Et ce que l’on veut nous imposer c’est un régime islamique qui ne respecte absolument pas les minorités. Si les chrétiens sont pour le régime ou pour l’Etat syrien, c’est parce qu’ils sont clairvoyants et que, dès le début, à choisir entre un état laïc et un état islamique, ils soutiennent un état laïc.

Le Président actuel est très populaire. Je ne suis pas un fan du Président, je défends la Syrie et non le Président ou un parti. Mais, objectivement, je vois que le Président actuel a une très grande popularité et, personnellement, je pense que si demain nous avons des élections libres sous contrôle international, avec droit de vote pour tous les Syriens, y compris ceux qui sont en-dehors, le Président actuel sera réélu. C’est ce que n’ont pas compris les Occidentaux. Ils pensaient qu’il allait tomber au bout d’une semaine, alors qu’il avait une très grande popularité, et il l’a toujours, et une très grande assise populaire, non pas parce qu’il défend les minorités comme on le dit ici dans les médias, mais parce qu’il défend la Syrie. Les chrétiens représentent environ 8% de la population syrienne. Donc, quand on dit qu’Assad est populaire parce qu’il défend les chrétiens et que les chrétiens sont avec lui, c’est une plaisanterie. Que les chrétiens soient avec ou contre lui ne va rien changer à sa popularité : les chrétiens n’ont pas de ministres, n’ont pas d’armes et ne sont que 8%. Assad est populaire auprès de tous les groupes de la société et, si l’on veut que la guerre s’arrête, il faut cesser de poser le départ d’Assad comme condition préalable et il faut négocier avec lui, arriver à un pouvoir transitoire, organiser des élections libres, et ainsi instaurer la démocratie.

BeCuriousTV : Laissez-moi revenir aux causes de la guerre. Vous parlez de la grande popularité de Bachar el-Assad, mais était-ce le cas au début, en 2011, lorsque le pays est devenu une poudrière ?

Dr Antaki : Quand les troubles ont commencé, il y avait des manifestations anti-Bachar qui regroupaient dix à vingt mille personnes. Ces manifestations étaient filmées et montrées sur les télévisions occidentales avec une grande exagération, on parlait de cent à deux cents mille personnes. En contrepartie, il y avait des manifestations spontanées, à Damas, à Alep, dans les grandes villes, d’un million de personnes pro-Bachar qui n’étaient pas montrées par les télévisions occidentales. On n’en parlait pas. Donc, il y avait dès le début – et il y a toujours – beaucoup de désinformation, beaucoup de subjectivité, beaucoup de partialité de la part des médias. Bachar était populaire et il l’est toujours. Il était d’autant plus populaire que, dans les dernières années avant la guerre, il avait beaucoup libéralisé, et la politique, et l’économie. Donc les gens étaient heureux ; ils savaient qu’il manquait encore beaucoup de choses, que le régime n’était pas parfait, mais personne ne voulait de guerre, ils voulaient des réformes. Même les plus farouches ennemis du régime ne voulaient pas de guerre. Surtout pas cette guerre-là. Ils voulaient des réformes, ils voulaient la démocratie, mais personne ne voulait tuer la Syrie sous prétexte de l’améliorer.

BeCuriousTV : Il y a deux coalitions étrangères à l’œuvre sur le terrain. Selon vous qui êtes sur place, quelle est leur efficacité ?

Dr Antaki : Je pense que cette affaire de coalition internationale occidentale ne tient pas, parce qu’on ne peut pas être des deux côtés à la fois. Quand il y a une coalition entre les Etats-Unis, les pays européens, certains pays du Golfe et la Turquie, et qu’on sait qu’en même temps la Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite financent les djihadistes, financent Daech, financent al-Nosra, cela veut dire qu’on veut les combattre et qu’en même temps on veut les aider. C’est complètement aberrant. D’autre part, il y a des Kurdes en Syrie qui ont pris les armes contre Daech. Donc les Etats-Unis ont trouvé dans les Kurdes leur allié pour lutter contre Daech. Par contre, les Turcs ne veulent absolument pas que les Kurdes aient des armes et ils les combattent. Ainsi il y a deux pays alliés, les Etats-Unis et la Turquie, dont l’un est allié aux Kurdes et l’autre est l’ennemi des Kurdes.  Cela ne tient pas debout, il y a trop de contradictions dans cette affaire de coalition occidentale et c’est pour ça qu’elle ne mène à rien. Avant que la Russie ne décide d’effectuer des frappes aériennes, les frappes de la coalition internationale étaient des frappes cosmétiques. On faisait un communiqué selon lequel on avait fait une centaine de frappes – des frappes qui tombaient dans le désert et n’atteignaient personne – et c’était tout. Cela n’a été efficace que depuis que les Russes sont intervenus. Nous pensons que l’intervention russe a été très bénéfique, et elle a le soutien du peuple syrien. Cela ne fait pas l’affaire des Occidentaux qui accusent la Russie de frapper non seulement les groupes terroristes mais aussi les groupes modérés. Et à chaque fois que les Russes ont du succès avec leurs bombardements contre l’Etat islamique, tous les Occidentaux cherchent à les freiner en les accusant de frapper des groupes non terroristes et d’aider Bachar au lieu de viser Daech. Cela n’est pas vrai, mais quand ce n’est pas dans leur intérêt les Occidentaux poussent les hauts cris. Quand eux bombardent, c’est très bien ; mais quand les Russes bombardent, ils sont accusés de faire mal les choses.

BeCuriousTV : La Syrie est sous l’œil des médias. A votre avis, les médias occidentaux reflètent-ils la réalité sur le terrain ?

Dr Antaki : Les médias occidentaux ne sont pas objectifs. Ils ont un parti-pris, ils sont contre l’Etat syrien, ils sont pour les rebelles-terroristes, et la population syrienne n’est pas satisfaite de la façon dont ils rapportent les évènements en Syrie. Nous ne leur demandons pas d’être pro-régime ou anti-régime. Nous leur demandons simplement d’être objectifs.

BeCuriousTV : Qu’auriez-vous encore envie de dire, qui vous tient à cœur ?

Dr Antaki : Je veux dire seulement, aux Occidentaux : soyez plus objectifs, informez-vous, n’acceptez pas la désinformation, et faites pression sur vos gouvernants parce que la Syrie était un pays libre et veut redevenir libre, prospère et démocratique.  La guerre nous a détruits, on en a assez, on veut en terminer.

Propos recueillis le 26 mai 2016 par la journaliste Cecilia Hamel | Be Curious TV

Traductions de l’interview:

Italien:Nabil Antaki, un medico siriano, demolisce la propaganda dei politici e dei media

Turc: Suriye: Halepli doktor, emperyalist propagandayı ve medyanın savaş çığırtkanlığını yıkıyor

Anglais: Syria: Aleppo Doctor Demolishes Imperialist Propaganda and Media …

URL: https://arretsurinfo.ch/syrie-un-autre-eclairage-du-conflit-qui-dure-depuis-5-ans-2/

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